21 août 2026

Economie – Espagne – dollar

Le miracle espagnol et ses limites

Depuis l’épidémie de Covid, l’Espagne connaît un rythme de croissance nettement supérieur à la moyenne européenne. Le pays n’en finit pas de démentir les oiseaux de mauvais augure qui prédisent chaque année la fin de ce nouveau miracle espagnol. Ce dernier repose sur un cocktail associant augmentation de la population active, gains de productivité et spécialisation dans des secteurs porteurs.

La croissance de l’Espagne a atteint 2,5 % en 2023, 3,5 % en 2024 et 2,8 % en 2025. Hors Espagne, le PIB de la zone euro n’a progressé que de 0,2 % en 2023, de 0,6 % en 2024 et de 1,2 % en 2025. En 2026, le pays maintient son écart avec le reste des États membres de la zone euro. En rythme trimestriel, la croissance de l’Espagne est de 0,6 % au premier trimestre 2026 et de 0,7 % au deuxième trimestre 2026, contre respectivement 0 et 0,4 %.

La croissance forte de l’Espagne accroît de l’ordre de 0,2 point la croissance de l’ensemble de la zone euro, l’Espagne représentant 8,9 % du PIB de l’ensemble de la zone euro.

Immigration et croissance de l’emploi

Depuis plusieurs années, l’Espagne a décidé de faire appel à l’immigration pour compenser le vieillissement démographique. Le pays se caractérise par la faiblesse de son taux de fécondité : 1,1 enfant par femme, contre 1,3 en zone euro et 1,6 en France (2024). Les immigrés représentent, en 2026, 15,9 % de la population active en Espagne, contre 10,4 % il y a vingt ans. Le gouvernement espagnol a lancé une procédure de régularisation concernant environ 500 000 personnes en situation irrégulière. En outre, les travailleurs étrangers sont de plus en plus présents dans les activités à forte valeur ajoutée. L’immigration permet ainsi à l’Espagne d’enregistrer une croissance rapide de l’emploi. en rythme annuel, ce dernier croît à hauteur de 2 % contre 0,4 % en zone euro.

L’Espagne est un des pays européens qui tirent le mieux profit du tourisme. La balance des paiements pour ce poste est positive à hauteur de 4 % du PIB. Avec moins de touristes internationaux que la France, l’Espagne enregistre des gains plus élevés. En 2025, la France a accueilli environ 102 millions de visiteurs internationaux, contre 96,8 millions pour l’Espagne. Les recettes liées à ces touristes ont atteint 77 milliards d’euros pour la première, contre 135 milliards pour la seconde. La recette par touriste s’élève respectivement à 760 et 1 400 euros. Le succès touristique de l’Espagne repose sur le fait qu’elle est une destination de séjour (Baléares, Canaries, Costa del Sol, Catalogne, Andalousie). Une part importante des touristes étrangers y passe plus d’une semaine ou davantage, quand la France est un pays de courts séjours et de visiteurs de proximité. La France capitalise sur le hub aéroportuaire, mais avec de nombreux touristes en correspondance.

Le modèle touristique espagnol est extrêmement spécialisé dans l’hébergement touristique marchand, notamment les hôtels et complexes balnéaires. L’objectif est de multiplier les sources de recettes. L’Espagne a opté pour un tourisme toute l’année quand, en France, l’activité se concentre entre mai et septembre. Enfin, le pays entend faire monter en gamme son tourisme. En 2025, le nombre de touristes internationaux a progressé de 3,2 %, mais leurs dépenses ont augmenté de 6,8 %, à 134,7 milliards d’euros.

Faiblesse du coût du travail en Espagne

Le coût du travail est, en Espagne, faible par rapport aux autres pays d’Europe de l’Ouest.

Données : Organisation Internationale du Travail

Ce faible coût du travail favorise l’arrivée des investissements internationaux et contribue à la croissance de la production industrielle. De 2010 à 2025, elle a augmenté de 18 % en Espagne, contre moins de 9 % dans la zone euro.

Croissance du pouvoir d’achat des salaires

Porté en partie par la hausse rapide du salaire minimum (1 100 euros bruts par mois en 2021, 1 380 euros bruts par mois au premier semestre 2026), le pouvoir d’achat des salaires augmente rapidement en Espagne depuis 2022, après avoir reculé de 2010 à 2014 lors de la crise de la zone euro. Cette progression soutient la consommation des ménages.

Rattrapage de la productivité du travail

À partir de 2022, la productivité du travail augmente en Espagne, quand elle tend à décliner dans les autres pays de la zone euro.

Les succès de l’Espagne ne sont pas sans limites. Le niveau de compétences des actifs est relativement faible.

Données OCDE

Le système éducatif espagnol est perfectible. Le pays figure parmi les plus mal notés d’Europe avec la France et l’Italie.

Données OCDE

Le taux d’emploi de l’Espagne est inférieur à la moyenne européenne, notamment chez les jeunes de 15 à 24 ans. Ce taux était, en 2025, de 50 % en Allemagne, de 34 % en France et de 25 % en Espagne. Le taux de chômage, même s’il est en baisse depuis plusieurs années, reste l’un des plus élevés d’Europe, autour de 10 %, contre 3,8 % en Allemagne.

L’insuffisance des dépenses de recherche et développement

Les dépenses de recherche et développement s’élevaient, en 2025, à 1,5 % du PIB en Espagne, contre 2,2 % en France et 3,2 % en Allemagne. Le déficit est marqué pour les dépenses de R&D des entreprises (respectivement 0,8, 2,2 et 1,5 % du PIB).

L’Espagne doit sa forte croissance dans la période récente à l’immigration, à l’importance des exportations de tourisme et de services aux entreprises, à la faiblesse du coût du travail, à la croissance rapide du pouvoir d’achat et au redressement de la productivité du travail. Grâce à la bonne tenue de sa croissance, le pays a réussi à assainir ses finances publiques. Pour continuer à enregistrer de bons résultats économiques, le pays devra néanmoins accroître le niveau de compétences de sa population et augmenter son taux d’emploi ainsi que ses dépenses de recherche et développement.

Pourquoi le dollar reste le dollar ?

Dans son livre « Gold and the Dollar Crisis: The Future of Convertibility » (1960), l’économiste américain Robert Triffin décrit le paradoxe qui porte son nom. Ce paradoxe concerne les États-Unis en tant que premier émetteur de monnaie de réserve à l’échelle mondiale. À cette fin, ces derniers doivent enregistrer un déficit extérieur et donc accumuler une dette extérieure, pour répondre à la demande mondiale de dollars. Les agents économiques extérieurs aux États-Unis souhaitent en effet conserver une partie de leurs actifs en dollars, qui sont appréciés pour leur sûreté et leur relative stabilité. Le dollar, en étant accepté au niveau mondial, permet de réaliser facilement des échanges commerciaux sans risque de change.

Grâce au privilège qu’offre le dollar, les États-Unis bénéficient d’une facilité importante pour s’endetter auprès du reste du monde. Ils sont de ce fait incités à mettre en place des politiques économiques expansionnistes, qui creusent davantage le déficit et la dette extérieurs. Depuis plus de cinquante ans, la politique budgétaire américaine est expansionniste. Ils ont opté, par ailleurs, pour une politique monétaire ayant fortement soutenu la valorisation boursière. De 2002 à 2026, l’indice Nasdaq a été multiplié par plus de 12 et le S&P 500 par plus de 6. En raison de l’augmentation de la valeur de leur patrimoine, les ménages américains ont réduit leur effort d’épargne. De ce fait, les besoins d’investissement des États-Unis sont de plus en plus couverts par des capitaux extérieurs. Le taux d’épargne des ménages était, en 2025, inférieur aux États-Unis à 5 % du revenu disponible brut, contre 15 % en zone euro. La détention de Treasuries par les non-résidents est passée de 1 000 à 9 500 milliards de dollars entre 2022 et 2026.

Même s’il y a effritement, la part du dollar dans les réserves de change mondiales s’élevait, en 2026, à 57 %. Ce ratio était de 70 % en 2002 et de 64 % en 2017. En conséquence, le déficit extérieur est chroniquement élevé et la dette extérieure nette croît continûment. Le déficit de la balance des paiements courants a atteint 3 % du PIB en 2025. La dette extérieure des États-Unis s’élevait, fin 2025, à plus de 65 % du PIB.

Les États-Unis, compte tenu de l’accumulation des déficits publics et extérieurs, auraient dû connaître une crise du dollar avec, à la clé, la perte de son statut de monnaie de réserve. Robert Triffin estimait celle-ci incontournable il y a plus de 66 ans. En outre, lors de ces trente dernières années, la Chine est devenue la première puissance commerciale mondiale et aurait dû ravir aux États-Unis le rôle de puissance monétaire, mais la crise du dollar, maintes fois annoncée, n’a toujours pas eu lieu. Plusieurs facteurs expliquent la résilience de la monnaie américaine malgré un contexte qui lui est a priori défavorable. La première et principale raison est qu’aucune monnaie ne peut se substituer au dollar dans son rôle de monnaie internationale. Le marché de la dette en euros est segmenté et non unifié. Le marché européen ne dispose pas de profondeur, car l’Union n’émet pas d’obligations. Il reste fragmenté. Il n’y a pas de dettes européennes capables de concurrencer celle de l’Etat américain. Le renminbi chinois n’est pas pleinement convertible. La banque centrale chinoise n’est pas indépendante. Le marché financier demeure étroit et reste contrôlé par le gouvernement. L’économie japonaise est de trop petite taille pour émettre une monnaie internationale. En dehors du rôle de monnaie de réserve, le poids du dollar est très important pour les autres usages d’une monnaie internationale. Le dollar est la monnaie de facturation pour 74 % des exportations en Asie et 79 % des exportations hors Asie, Europe et Amérique. 61 % des émissions de dette internationale sont libellées en dollars.

Le deuxième facteur de la primauté du dollar repose sur la forte rentabilité du capital placé aux États-Unis. Cette rentabilité est liée à l’effort d’innovation. Les dépenses de recherche et développement représentaient, en 2025, 3,5 % du PIB aux États-Unis, contre 2,6 % en Chine et 2,2 % en zone euro. Le ROE (résultats nets sur fonds propres) atteint, en 2025, 16 % aux États-Unis, 10 % en zone euro et 7 % en Chine.

En l’absence de devise susceptible de jouer le rôle de monnaie internationale et grâce à l’avance technologique des États-Unis dans de nombreux domaines, le paradoxe de Triffin ne s’est pas appliqué aux États-Unis, la demande de dollars restant forte. Le dollar ne se déprécie pas tant à l’encontre du renminbi que de l’euro ou du yen. Certes, une partie des réserves de change est passée du dollar à l’or, contribuant à l’appréciation de ce dernier. Cependant, cette diversification n’est que mineure et n’affecte pas les usages du dollar autres que la détention de réserves (facturation des échanges, émissions de dette). Les monnaies numériques de banque centrale libellées en renminbi ou en euro ne réduiraient que l’encours des autres actifs financiers (dépôts bancaires) dans ces mêmes devises. L’émission de stablecoins, très majoritairement libellés en dollars (97 % de l’encours), contribue à drainer l’épargne du reste du monde vers les titres du Trésor des États-Unis, renforçant ainsi le poids du dollar. À ce titre, la Maison Blanche entend favoriser l’essor des stablecoins afin d’empêcher le développement des monnaies digitales des banques centrales.

Le rôle dominant du dollar américain n’est pas menacé pour le moment car nulle devise n’a la capacité de le concurrencer. Les États-Unis demeurent la première puissance économique, technologique et militaire mondiale. La politique de Donald Trump désarçonne certes les alliés comme les adversaires des États-Unis, mais nul ne peut se passer totalement du dollar. La Chine travaille à la mise en place d’un système parallèle, mais ce pays ne rallie pas l’ensemble des pays émergents qui craignent de se placer sous la dépendance de Pékin et de perdre l’accès au marché américain qui est, avec celui de l’Union européenne, l’un des plus importants du monde.