28 août 2026

Economie – Chine – Vieillissement – politiques redistributives

Les politiques redistributives en question

Les politiques redistributives ont pour objectif de réduire les inégalités de revenus et la pauvreté. Elles peuvent également soutenir l’activité économique en renforçant le revenu disponible des ménages. Pour autant, lorsqu’elles prennent une ampleur excessive dans des économies confrontées à un déficit d’investissement, elles peuvent produire des effets moins favorables. En privilégiant le soutien à la demande au détriment de l’offre, elles risquent de peser sur la croissance potentielle et l’emploi et, à terme, d’alimenter une augmentation des déficits publics.

Les politiques de redistribution jouent un rôle important dans la réduction de la pauvreté et des inégalités. Aux États-Unis, elles sont de moindre ampleur qu’en Europe, ce qui contribue à expliquer un taux de pauvreté plus élevé. Celui-ci atteint, en 2025, 24 % aux États-Unis, contre 15 % en France et 18 % en Allemagne. L’indice de Gini, qui mesure les inégalités de revenus, s’élève à 0,48 aux États-Unis avant redistribution et à 0,30 après redistribution. En France, les ratios respectifs sont de 0,50 et 0,28 et, en Allemagne, de 0,47 et 0,29. La redistribution réduit donc sensiblement les inégalités dans les trois pays, mais davantage encore en Europe.

Cette redistribution ne peut toutefois être analysée indépendamment de la capacité productive des économies. Lorsqu’un pays souffre d’un sous-investissement chronique, augmenter les transferts en faveur de la consommation peut accentuer le déséquilibre entre la demande et l’offre.

À cet égard, l’écart entre les États-Unis et la zone euro est significatif. En 2025, le taux d’investissement privé non résidentiel représentait 11,7 % du PIB en zone euro, contre 14 % aux États-Unis. Surtout, ce ratio a diminué d’un point entre 2015 et 2025 dans la zone euro quand il a progressé de deux points aux États-Unis.

Cette faiblesse de l’investissement européen se retrouve dans l’évolution de la productivité. Entre 2010 et 2025, celle-ci n’a progressé que de 7 % dans la zone euro, contre 27 % aux États-Unis. L’écart de croissance potentielle entre les deux ensembles économiques ne tient donc pas uniquement au niveau de la demande mais également à la capacité à investir, à innover et à améliorer l’efficacité de l’appareil productif.

Le comportement d’épargne des ménages constitue un autre élément à prendre en compte. En Europe, et tout particulièrement en France, une augmentation du revenu disponible ne se traduit pas nécessairement par une hausse équivalente de la consommation. La propension à épargner dépend du niveau de revenu mais également du contexte économique et du degré d’incertitude.

La sortie de la crise des Gilets jaunes en fournit une illustration. Les mesures adoptées en faveur du pouvoir d’achat se sont accompagnées d’une augmentation des versements sur le Livret A. Dans les comptes nationaux de l’INSEE, le pouvoir d’achat du revenu disponible brut a augmenté de 2,6 % en 2019, après seulement 0,9 % en 2018. Les ménages n’ont pourtant pas dépensé l’intégralité de ce supplément de revenu. Le taux d’épargne est passé de 13,9 % du revenu disponible en 2018 à 14,6 % en 2019, soit une progression de 0,7 point, selon les comptes nationaux en base 2020.

Ce comportement n’est pas exceptionnel. Lorsqu’ils reçoivent soudainement une prime, bénéficient d’une baisse d’impôt ou perçoivent un rappel de prestations, les ménages n’augmentent généralement pas leurs dépenses dans les mêmes proportions. Une partie du revenu supplémentaire est immédiatement épargnée.

Le contexte joue également un rôle important. La crise des Gilets jaunes a entretenu un climat d’incertitude économique, sociale et politique qui a pu favoriser l’épargne de précaution. Les ménages français ont traditionnellement tendance à renforcer leurs réserves financières lorsqu’ils craignent une dégradation de leur situation future. Par ailleurs, même lorsque les dispositifs de soutien ciblent les classes moyennes ou modestes, leur propension à consommer le revenu supplémentaire n’est pas égale à 100 %. Une fraction de ces ressources peut être consacrée au désendettement, à la constitution d’une réserve de liquidités ou à l’épargne.

Une politique de soutien à la consommation peut donc, paradoxalement, déboucher en partie sur une hausse du taux d’épargne. Or, en Europe, l’augmentation de l’épargne des ménages ne se traduit pas automatiquement par une hausse équivalente de l’investissement productif. Une partie de cette épargne peut être investie à l’étranger ou orientée vers des placements qui financent peu directement les entreprises européennes.

La situation américaine est différente. Compte tenu d’un niveau d’investissement plus élevé et d’une progression plus forte de la productivité, une extension de la redistribution peut apparaître économiquement plus soutenable. Elle comporte néanmoins une autre limite : une augmentation des prestations sociales accroît la demande intérieure mais peut également favoriser les importations. Aux États-Unis, celles-ci ont tendance à progresser plus rapidement que la demande intérieure, réduisant ainsi une partie de l’effet multiplicateur attendu sur la production nationale.

Le développement massif des politiques redistributives n’est donc pas sans risque. Dans les économies européennes, il peut se traduire par une augmentation de l’épargne plutôt que par celle de la consommation et ne pas entraîner l’investissement supplémentaire espéré. Aux États-Unis, il peut stimuler davantage la consommation, mais avec pour contrepartie une progression des importations.

La question n’est donc pas d’opposer redistribution et croissance. La redistribution demeure indispensable pour lutter contre la pauvreté et limiter des inégalités excessives. Mais son efficacité économique dépend de la capacité de l’économie à transformer la demande supplémentaire en production, en investissement et en emplois.

Pour l’Europe comme pour les États-Unis, l’enjeu devrait ainsi être de mieux articuler redistribution et politique de l’offre. Dans un contexte de ralentissement des gains de productivité et de besoins considérables en matière de transition énergétique, de numérique, de défense ou d’infrastructures, la priorité devrait être donnée à l’investissement, condition nécessaire pour assurer durablement la croissance des revenus et financer les politiques sociales.

La Chine : dépendante du marché américain !

Les Européens s’inquiètent de l’essor des importations chinoises, surtout depuis que les États-Unis ont augmenté leurs droits de douane. Confrontée à des capacités de production excédentaires et à une demande intérieure faible, la Chine compte sur la progression de ses exportations pour soutenir sa croissance. Or, le marché européen connaît une croissance ralentie, ne permettant pas à la Chine de compenser la fermeture relative des États-Unis.

La Chine doit faire face, depuis 2021, à une baisse du taux d’utilisation de ses capacités de production. Ce taux est passé de 78 à 74 % entre 2021 et 2026. Les ventes de détail en Chine sont atones depuis 2023. Le pays se caractérise par le faible poids de la consommation des ménages au sein du PIB. Elle représente, dans ce pays, 40 % du PIB, contre 70 % aux États-Unis et 50 % au Japon ou en Allemagne. Le taux d’investissement tend également à diminuer en Chine. Il est passé de 44 à 40 % du PIB entre 2014 et 2026. La croissance de l’investissement dans le secteur manufacturier est passée de 20 à 0 % entre 2022 et 2026. Les mises en chantier sont en fort recul. En 2025, plus de 500 millions de mètres carrés de logements étaient mis en chantier, contre plus de 1 500 millions en 2020. Le prix des logements neufs a diminué de 20 % entre 2019 et 2025 et celui des logements anciens de 30 %. En parallèle, le taux d’épargne des ménages reste à des niveaux élevés, à plus de 20 % du PIB en 2025.

L’économie chinoise est menacée de déflation, avec une demande intérieure faible et des surcapacités de production, un recul des prix de l’immobilier et un niveau élevé d’épargne de précaution, lié à la faiblesse des retraites et, plus globalement, du système de protection sociale, dans un contexte de fort vieillissement démographique.

À défaut de pouvoir relancer la consommation des ménages, les pouvoirs publics ont comme seule solution de jouer sur le moteur des exportations. Depuis 2022, leur taux de progression se situe entre 8 et 10 %. Grâce à des gains de productivité et à une montée en gamme, la Chine continue de gagner des parts de marché. Dans les prochaines années, elle pourrait être encore plus compétitive car elle accuse encore un retard en matière de robotisation. Selon les données de la Fédération internationale de robotique (IFR), la densité robotique de la Chine s’élevait à 166 robots pour 10 000 salariés en 2024, contre 449 en Allemagne, 446 au Japon ou 307 aux États-Unis. Malgré tout, le parc chinois est, en valeur absolue, le premier au monde.

Les autorités chinoises placent les exportations et les gains de productivité au cœur de leur politique économique. Depuis 2022, l’Europe est confrontée à une montée des exportations chinoises. En quatre ans, elles sont passées de 40 à 50 milliards de dollars en rythme mensuel. La priorité donnée à l’Europe est liée à la montée du protectionnisme américain. Elle n’est pas sans limites, compte tenu des réactions de plus en plus hostiles des Européens face aux importations chinoises — taxation des petits colis, droits de douane sur les véhicules électriques… — et de la faible croissance du Vieux Continent. Cette dernière a été de 1,5 % par an en moyenne depuis 2010. La Chine ne peut pas compter sur l’Europe pour assurer sa croissance dans les prochaines années. L’Union européenne ne représente que 15 % des exportations totales de l’Empire du Milieu. Celui-ci a besoin du marché américain pour écouler sa production.

Les exportations directes de la Chine vers les États-Unis se sont effondrées depuis 2022, passant de 55 à 35 milliards de dollars en données mensuelles. La Chine a néanmoins réussi à maintenir des flux importants vers les États-Unis par l’intermédiaire des filiales de ses entreprises en Asie du Sud-Est. Les exportations de la Chine vers l’Asie du Sud-Est sont passées de 40 à 65 milliards de dollars en données mensuelles. En parallèle, les importations des États-Unis en provenance de l’Asie du Sud-Est sont passées de 25 à 45 milliards de dollars entre 2002 et 2026, en données mensuelles.

La Chine, pour maintenir un taux de croissance acceptable, est obligée de continuer à exporter vers les États-Unis en s’appuyant sur ses filiales installées dans des pays moins exposés aux droits de douane de Donald Trump. Si ce dernier prenait des dispositions pour taxer plus fortement les pays d’Asie du Sud-Est, la croissance chinoise pourrait en pâtir.

Vieillissement et gains de productivité

Les pays occidentaux, ainsi que de nombreux pays émergents, dont la Chine, sont confrontés à un vieillissement démographique qui érode leur taux de croissance. Pour limiter cette diminution, au moment même où les besoins en dépenses publiques augmentent, les espoirs sont placés dans les gains de productivité que pourrait générer notamment l’intelligence artificielle.

Le taux de fécondité est en baisse depuis les années 2000 dans un grand nombre de pays. Il est passé, de 2002 à 2025, de 2 à 1,6 enfant par femme aux États-Unis, de 1,9 à 1,5 en France, de 1,4 à 1,2 en Espagne et de 1,6 à 0,9 en Chine. En Allemagne, il se situe autour de 1,4 et en Corée du Sud à 0,7.

Données International Federation of Robotics

  • Deux des quatre pays où la robotisation est la plus intensive, la Corée du Sud et les États-Unis, enregistrent des gains de productivité rapides. La Chine connaît des gains de productivité très élevés, mais à partir d’un niveau initial très faible. A contrario, le Japon et l’Allemagne, malgré leur forte robotisation, voient leur productivité stagner. Les pays où la robotisation est faible, comme la France, l’Espagne et l’Italie, présentent des gains de productivité limités.
  • Les gains de productivité sont, pour le moment, insuffisants pour compenser les effets du vieillissement démographique sur la croissance. Seuls les États-Unis, en raison de leur avance technologique et de leur moindre vieillissement, sont en situation de faire face à ce dernier. La France, si elle parvenait à accroître la diffusion de l’intelligence artificielle et des robots, pourrait atténuer les conséquences de la mutation démographique. Son retard technologique lui offre la possibilité de connaître un rebond.
  • L’Allemagne, l’Italie, le Japon ou la Corée du Sud doivent gérer une diminution rapide de leur population active. Leurs gains de productivité sont insuffisants et leurs marges de manœuvre en la matière paraissent réduites. L’intelligence artificielle pourra-t-elle changer la donne ? Pour le moment, aucune étude ne permet de confirmer ou d’infirmer avec certitude les effets de cette nouvelle technologie sur la productivité. D’ici cinq ans, il sera sans doute possible d’avoir une vision plus précise sur le sujet.
  • Compte tenu des besoins de financement liés au vieillissement démographique — dépenses de retraite, de santé et de dépendance —, les attentes en matière de gains de productivité provenant de l’intelligence artificielle sont fortes.