26 octobre 2019

Le Coin des Tendances

Quand le monde s’échauffe

Le Monde s’échauffe tant climatiquement que socialement et politiquement. De nombreux pays connaissent des mouvements d’opinion plus ou moins durs comme au Chili, au Liban, en Bolivie, au Royaume-Uni, en Espagne avec la Catalogne, à Hong Kong. Il y a quelques mois, avec les « gilets jaunes », la France a été confrontée à sa plus longue crise sociale depuis mai 1968. Ces tensions interviennent dix ans après la survenue de la grande récession de 2008/2009 et après une phase rapide de bouleversements économiques marqués par la mondialisation et de la digitalisation. Les sociétés sont plus mobiles, plus précaires et plus sensibles aux questions d’équité. Les nouveaux moyens de communication permettent une diffusion rapide des informations, vraies et fausses. Autrefois cantonnés aux cafés du commerce, les rumeurs sont sur la place publique en temps réel.

Les manifestations de rue, le mécontentement des peuples sont également l’expression d’une crise des nations. Il n’est pas étonnant que le Royaume-Uni, l’Espagne, la France et les États-Unis traversent une période de doute. Le Royaume-Uni est tout à la fois composé d’îles et de plusieurs peuples. L’Espagne est, depuis des siècles, confrontée à un exercice d’équilibrisme avec les Basques et les Catalans. La France, pays centralisé, peine à trouver sa voie dans un monde de plus en plus horizontal. Les États-Unis craignent de perdre la suprématie dont ils disposent depuis plus d’un siècle. Une nation, c’est une armée, une monnaie, une administration fiscale et un pouvoir légitime. C’est surtout une histoire qui transcende la population, qui réunit les différentes classes sociales. Le respect des règles, de la hiérarchie, de l’autorité n’est pas en soi naturel. Elle est le fruit d’une éducation et l’expression d’un mutuel intérêt. Les inégalités sont acceptées si elles sont jugées légitimement immuables (société d’ordres) ou modifiables (régimes démocratiques). Les inégalités sont également la conséquence de la rareté de l’ensemble des biens. Ces derniers sont répartis en retenant soit des critères d’ordre (Noblesse, Clergé, Tiers État par exemple), soit des critères économiques, d’éducation, de renommée. La distribution des revenus est censée refléter celle des compétences et des talents. L’inégalité de traitement peut être perçu comme le fruit des rapports économiques et d’une coercition juridique (le monopole du pouvoir coercitif par les pouvoirs publics). Cela suppose évidemment que le pouvoir soit jugé comme légitime et que ce dernier fédère la population à travers son action. Longtemps, les menaces extérieures ont servi de catalyseur à l’union des États. La rivalité franco-allemande en a été un terrible exemple. Au XIXe siècle, les guerres coloniales ont servi de dérivatif tant aux tensions européennes qu’aux problèmes sociaux générés par la première révolution industrielle. Au XXe siècle, les idéologies national-socialiste et communiste ont joué ce rôle de ciment des peuples en Allemagne, en Russie et dans quelques autres pays. D’autres histoires plus positives ont conduit à rassembler. Avec le Fordisme, avec l’essor de l’État providence, un nombre croissant de la population a pu, à partir des années 1920, accéder au marché de consommation. L’ascension sociale, l’achat d’une voiture, d’un logement et la possibilité de partir en vacances étaient autant de signes de la montée en puissance des classes moyennes. Les barrières sociales semblaient pouvoir disparaître. Toutes les classes sociales regardaient le journal télévisé à 20 heures et le film qui suivait.

Après la Seconde Guerre mondiale, sur le vieux continent, le projet européen a été également un élément fédérateur au sein et entre pays européens. Il symbolisait la paix après une longue période de conflits sur le continent. Il donnait le moyen de réconcilier la France et l’Allemagne. Il servait aussi de bouclier économique face aux pays d’Europe de l’Est, bouclier d’autant plus efficace qu’il était couplé à l’alliance militaire avec les États-Unis (l’OTAN).

L’effondrement du bloc soviétique entre 1989 et 1991 a supprimé à l’Ouest un des ciments des peuples. Le livre de Francis Fukuyama sur la fin de l’histoire avait lors de sa publication en 1992 reçu un grand écho (La fin de l’histoire et le dernier Homme). La fin de la guerre froide était censée marquer la victoire idéologique de la démocratie et du libéralisme sur les autres idéologies politiques. Si Fukuyama admettait que cette victoire ne serait pas sans provoquer de nouveaux conflits, il estimait que la démocratie libérale avait vocation à être universelle. La suite des évènements va se charger de nous rappeler que l’histoire est et restera tragique.

Au mois de juin 1989, les autorités chinoises répriment les manifestants sur la place Tien An Men, au mois de novembre, le Mur de Berlin tombe. Le 11 septembre 2001 marque une indéniable rupture dont les blessures sont encore bien visibles. Les attentats contre le World Trade Center révèlent aux Occidentaux qu’une partie de leur population adhère à une toute autre histoire que la leur, que la démocratie ne constitue pas une valeur naturellement universelle. Si dans un premier temps, la menace de l’islamisme a contribué à rassembler les populations des États occidentaux, depuis plusieurs années, elle est une source de divisions, de défiance car la menace n’est pas qu’extérieure, elle est, en effet, bien souvent à l’intérieur des pays. Si la guerre froide mettait en compétition les États démocratiques et les États communistes, cette guerre qui pouvait également se mener à l’intérieur des États via les dissidents au parti communiste, avait soudé l’Ouest. Les pays d’Europe de l’Est et l’URSS ont dû faire face à une lente désintégration interne. Avec l’islamisme, la guerre est d’une autre nature, plus diffuse et plus violente avec le recours au terrorisme. Les États concernés éprouvent les pires difficultés à bâtir une histoire positive. La position défensive est une source permanente de tensions.

Les États occidentaux sont entrés dans une phase de relecture de leur passé et de repentance qui aboutit à corriger en profondeur l’histoire nationale. Cette remise en cause est une source de déstabilisation importante. La fragilisation de la population est accrue par la mutation de l’économie avec, à la clef, la fin de certaines certitudes. Durant des années, nombreux étaient ceux qui espéraient le développement des pays du tiers monde. Les années 90 et 2000 ont permis à de nombreux États de sortir de la misère grâce à leur participation au commerce international. La mondialisation qui en a résulté a permis de réduire le coût de nombreux biens (vêtements, électronique, informatique) mais, par sa vitesse, elle a provoqué une réallocation des activités économiques dont ont pâti les ouvriers puis les classes moyennes. La désindustrialisation a modifié la carte économique des territoires. Les usines qui s’étaient installées en milieu semi rural ont disparu laissant des territoires en friche. Au cours de ce dernier quart de siècle, les économies occidentales se sont tertiarisées, conduisant à une concentration accrue de la population au sein des grandes métropoles. La désertification des campagnes s’est ainsi accélérée laissant l’impression que les pouvoirs publics délaissaient une partie de la population.

L’essor d’Internet, la digitalisation des activités, le commerce en ligne ont accentué cette tendance. Si Internet permet de travailler ou de commander des produits à distance, il conduit à une concentration des habitants dans des grandes villes. Elles sont les sources en données des GAFAM. Une métropole avec des millions de personnes qui y vivent, y travaillent et y transitent est une usine de production des données. En milieu rural, il est impossible d’avoir la même création de richesses. L’activité des GAFAM, c’est le traitement des grands nombres. La segmentation des territoires et de la population s’accroît et alimente le populisme.

Avec les réseaux sociaux, tout un chacun est créateur d’histoires. Ainsi, les membres de la communauté Facebook se plaisent à afficher les photos de leur vie, de commenter leur vie personnelle, celle de leurs voisins et celle des dirigeants. Tout en étant au cœur de l’histoire, ils s’en sentent étrangers. Internet rapproche en permettant de toucher du doigt des évènements éloignés tout en générant de la frustration. L’expression d’un avis ne permettant pas d’infléchir le cours de sa destinée, conduit leurs auteurs à considérer qu’ils ne sont pas entendus. L’égotisme est devenu la première religion.

La construction du pouvoir repose sur sa sacralisation. La royauté de droit divin conciliait le temporel et le spirituel. Les monarques étaient censés avoir des pouvoirs spéciaux. Ainsi, les rois de France étaient reconnus pour avoir la faculté de soigner les écrouelles. Le faste royal participait à la magie du pouvoir. La République avec son décorum, ses codes a repris les codes royaux. L’uniforme préfectoral, les attributions de décorations, la garde républicaine, etc., concourent à distinguer l’exercice du pouvoir des autres activités. Le pouvoir de décider pour des millions de personnes voire de les amener à la mort en déclarant la guerre est un art très particulier. Le concept de creuset républicain visait à amalgamer des populations d’origines sociale et ethnique différentes. Depuis le XIXe siècle, le pouvoir est très lié à l’idée de nation. Selon Ernest Renan, la nation repose sur deux composantes : la possession en commun d’un passé fruit de l’histoire et le consentement, ou désir actuel de vivre ensemble afin notamment de faire valoir l’héritage et d’ajouter une pierre supplémentaire à l’édifice.

La remise en cause du pouvoir depuis une trentaine d’années est liée à sa désacralisation. La télévision a contribué à sa banalisation. L’homme et la femme politique sont devenus accessibles. Ils ne détiennent plus le monopole du savoir, et ont perdu leur aura, notamment en participant aux émissions de divertissement. La politique est devenue un spectacle, un show dont les acteurs peuvent être honnis après avoir été loués. Les smartphones, les réseaux sociaux ont supprimé la distance vis-à-vis des élus qui redevenus à leurs yeux de simples mortels. Leurs travers, leurs faiblesses peuvent être visionnés en boucle. Il n’y a plus de filtre. Les élus ont accentué le trait en se pliant avec grâce aux nouvelles règles du jeu. Twitter est devenu un outil de communication de politique intérieure et extérieure. Les médias et les réseaux sociaux exigent de l’immédiateté, de la surenchère. La scénarisation du pouvoir est la règle mais cela ne crée pas une histoire. Cela ne permet pas de rassembler, bien au contraire, la politique moderne repose sur le clivage des opinions quand il y a encore trente ans, il fallait tenter de convaincre « deux Français sur trois » pour reprendre le titre d’un ouvrage de Valéry Giscard d’Estaing. À défaut de message positif, le nationalisme fait son grand retour soixante-quinze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Sur le vieux continent, le projet européen génère une sourde hostilité. L’Europe sert de bouc-émissaire à toutes les frustrations, à tous les problèmes. Elle renvoie la forme d’un pouvoir technocratique, défendant les valeurs de l’ultralibéralisme. Elle est accusée de saper les fondations des nations. L’élévation du niveau scolaire était censée prémunir les pays du nationalisme et du populisme. Cette affirmation ne s’est pas toujours vérifiée dans le passé. Le niveau élevé de formation de l’Allemagne dans les années 30 ne l’a pas empêchée de plonger dans l’obscurantisme et la barbarie avec le nazisme. Jamais, le nombre de diplômés au sein des pays occidentaux n’a été aussi élevé. La massification des systèmes éducatifs n’est pas sans lien avec les affres d’une part grandissante de la population. Le niveau des emplois proposés est jugé insuffisant au regard des compétences acquises. Le sentiment de déclassement commence dès la fin des études par la déception que peuvent ressentir des jeunes actifs face à leur situation professionnelle. L’absence de perspectives dans un monde sans direction est un catalyseur de révoltes.

Pour la première fois depuis le XVIIIe siècle, les États nations se retrouvent concurrencés dans le processus d’élaboration de l’histoire. Un non-État terroriste, Daech, a été capable durant trois ans de perpétrer des attentats dans de nombreux pays. Des mouvements terroristes comme Al Qaeda, avaient réussi à mener des opérations terroristes en plusieurs lieux sur la planète. Daech a créé un précédent en unissant, depuis la Seconde Guerre mondiale, un pouvoir étatique, un territoire, une population, une armée et une volonté des destruction en dehors de ses frontières.

Le développement des entreprises du digital (GAFAM, Netflix, etc.) constitue pour les États nations une autre source de fragilisation. Leur domaine d’action dépasse par nature les frontières des États. L’accumulation des données génère des richesses et renforce un peu plus leurs positions. Par leur savoir-faire technique, ils disposent d’informations bien plus précises sur la vie des citoyens que celles en possession des États. Au Sénégal, Orange est tout à la fois opérateur de télécommunication, banquier et percepteur pour le compte du Gouvernement. Si aujourd’hui, les pays occidentaux tentent d’empêcher la libre circulation du libra de Facebook, demain l’un d’entre eux, au nom d’un intérêt financier, pourrait l’accepter comme monnaie. Le risque sera alors la remise en cause à terme des principes de souveraineté des États. De même, qui disposera des capacités de surveillance et de normalisation des comportements, la police ou l’intelligence artificielle délivrée par les GAFAM et consœurs ? Aujourd’hui, déjà, Google et YouTube entrent en concurrence avec l’éducation nationale. La magie de l’instituteur et du professeur r n’opère plus quand celle des grandes plateformes Internet s’affirme. Pour l’environnement, les États seront-ils maîtres de la transformation énergétique, délègueront-ils à des entreprises les missions ou seront-ils tout simplement dépassés par les évènements ? Les métropoles, productrices de données peuvent-elles faire alliance avec les GAFAM pour créer une République des cités connectées et s’affranchir de la tutelle pesante des États ?

La transition écologique, l’Histoire du XXIe siècle ?

Le risque de collapse écologique est aujourd’hui une des rares histoires racontées aux peuples. Mobiliser et fédérer au nom de la défense de la planère et de notre civilisation constituent les objectifs des dirigeants politiques de nombreux Etats. Depuis quelques années, la menace de destruction de la planète du fait de nos comportements, de nos choix économiques, soude un nombre de plus en plus important de citoyens. Les mouvements de jeunes et le rôle de Greta Thunberg semblent prouver l’existence d’une prise de conscience internationale sur la question environnementale. Au cours du premier semestre 2019, plus de 2000 manifestations de jeunes se sont déroulées dans 128 pays. Elles ont réuni plus d’un million de personnes. Aux États-Unis, pays qui a dénoncé les accords de Paris de 2015, les mouvements de défense de l’environnement sont de plus en plus puissants et démonstratifs. Ainsi, au mois de novembre 2018, des jeunes se réclamant du mouvement « Sunrise » ont envahi le Congrès et ont effectué un sit-in dans le bureau de Nancy Pelosi, la Présidente de la Chambre des Représentants afin qu’un calendrier d’actions précises soit adopté pour réorienter le cours de l’économie. Des élus démocrates, élus en 2018, ont pris fait et cause pour l’instauration d’un « New Deal Vert » reprenant les solutions mises en œuvre par le Président Roosevelt à la fin des années 30.

La difficile fabrication d’un consensus

La transition énergétique et la protection de l’environnement sont considérées par une large partie de la population comme indispensables pour la survie de l’espèce. Ce consensus n’en demeure pas moins fragile et relatif. La répartition des charges liées à la transition n’est pas sans poser des problèmes. Les positions des Présidents américain et brésilien ont prouvé dernièrement que la communauté internationale était loin d’être unie sur ce sujet. Les tergiversations des gouvernements face à des populations traversés par des sentiments contradictoires rendent délicates l’affichage et surtout l’atteinte d’objectifs ambitieux.

Le défi environnemental est une source de crispations et de divisions. Les jeunes reprochent aux anciennes générations d’avoir contribué à cette situation. Il en est de même pour les habitants des pays sous-développés ou émergents à l’encontre de ceux des pays avancés. Les anticapitalistes rejettent la responsabilité de dégradation de l’environnement sur les capitalistes, les multinationales, les gouvernements. Les ruraux et les urbains s’opposent de plus en plus vertement sur l’usage de la voiture. Les agriculteurs sont montrés du doigt pour l’usage des produits phytosanitaires, etc. La transition énergétique ne fédère pas comme la crise des « gilets jaunes » l’a prouvé. Les utilisateurs de voiture en milieu rural ou en grande banlieue se sont révoltés face à l’augmentation des taxes sur les carburants. L’histoire de la transition énergétique est perçue pour le moment non pas comme une belle aventure mais comme une somme de contraintes pour une partie de la population. L’instauration de la taxe carbone sur les carburants rencontre une forte hostilité en France comme dans de nombreux pays. Si les comportements changent, la tentation est de reporter la responsabilité sur les États et les entreprises. Les thèses relatives à la décroissance, à la culpabilisation des activités polluantes des derniers siècles ont le vent en poupe.

L’épargne peut-elle sauver le monde ?

Face au défi écologique, l’épargne est considérée, en particulier par Jeremy Rifkin, comme la Solution. Néanmoins, il ne faut jamais oublier une vieille règle économique, un instrument poursuivant plusieurs objectifs n’en atteint aucun. Or, l’épargne qui est une renonciation du présent afin de préparer l’avenir, est appelée à résoudre les problèmes des retraites, de la dépendance et de la planète ! L’abondance de l’épargne semble donner raison à ceux qui pensent qu’il est indispensable de la réorienter afin qu’elle puisse contribuer à la résolution des défis auxquels nous sommes confrontés. Dans ce schéma, nul ne doit ignorer que l’acte d’épargne est d’ordre individuel et qu’il répond à des besoins très divers. L’épargnant souhaite avant tout conserver et faire fructifier un patrimoine.

Le défi du vieillissement

Le vieillissement démographique concerne et concernera tous les États au cours du XXIe siècle. Le nombre de retraités doublera d’ici 2100 passant de 1,2 à plus de 2 milliards. La proportion des retraités dans la population des pays occidentaux atteindra 30 % d’ici le milieu du siècle. En France, le ratio cotisants-retraités ne sera plus de 1,2 en 2040 contre 1,4 actuellement et 4 dans les années 60. Pour compléter les régimes de retraite par répartition qui sont sous tension et pour éviter une surtaxation du facteur travail, le recours à l’épargne permet tout à la fois de fortifier les économies, de favoriser la constitution de fonds propres et de générer des revenus récurrents. Les fonds de pension, en s’engageant à fournir des pensions aux retraités, sont des investisseurs de long terme. Ce ne sont pas, contrairement aux idées reçues, des fonds spéculatifs. Ils doivent être, en effet, dans la certitude que, d’ici 30, 40 ou 50 ans, des placements seront capables de procurer des revenus, des dividendes, des intérêts ou des plus-values. Ils peuvent être de ce fait être les alliées et les moteurs de la transition énergétique.

Le défi environnemental

Le réchauffement climatique et ses conséquences constituent un défi sans précédent. Pour assurer la pérennité de l’espèce humaine ou du moins d’une grande partie de la civilisation qui s’est construite au cours de ces derniers siècles, à l’échelle mondiale, une décarbonisation de l’économie doit être réalisée et cela dans des délais extrêmement courts afin de limiter la montée des températures et des eaux.

Les taux faibles devraient également favoriser l’investissement et donc, potentiellement, contribuer à faciliter la transition énergétique à travers le renouvellement des équipements et des infrastructures. Depuis 2015, une remontée de l’investissement est constatée mais elle reste modeste au regard du retard accumulé depuis la crise de 2008. Les entreprises renouvellent leurs équipements mais restructurent leurs dettes et se lancent dans des rachats d’actions grâce à des emprunts à bon marché. L’absence de visibilité économique, le manque de certitudes sur les gains potentiels de la décarbonisation de la production économique ne concourent pas à l’engagement d’un cycle d’investissement en la matière. En outre, les infrastructures utilisant les énergies carbones ne sont pas amorties ce qui n’incite à leur mise au rebus.

La transition énergétique est une véritable révolution. La décarbonisation de l’économie suppose la mise à plat des modes de production, de transports et certainement de consommation. Cette révolution est plurielle. Elle concernera en premier lieu le secteur énergétique. En 2018, plus de 80 % de la production mondiale d’énergie consommée est d’origine fossile. En lieu et place des centrales thermiques, une multitude de centres de production sera nécessaire. Tant que des progrès substantiels n’auront pas été réalisés au niveau des batteries, la réalisation de surcapacités de production électriques sera indispensable. Les redondances sont justifiées par le caractère aléatoire de la production de certaines énergies renouvelables. Les réseaux d’acheminement de l’électricité devront s’adapter.

Au niveau des transports, la révolution touchera les véhicules terrestres, les bateaux et plus tardivement les avions. Cette transformation du parc des moyens de transports aura tout à la fois des conséquences sur les constructeurs mais sur l’ensemble des chaines amont et avales (métallurgie, motoristes, constructeurs, garagistes, station essence).

La lutte contre les émissions des gaz à effet de serre suppose également une modification des infrastructures en matière de chauffage et de climatisation. L’adaptation des bâtiments pour être moins énergivores est longue et coûteuse.

Le coût de la transition énergétique donne lieu à des évaluations très disparates selon les études. Son coût se chiffre quoi qu’il en soit en dizaines de milliers de milliards de dollars sachant que le PIB mondial annuel est de 85 000 milliards de dollars.

Tel qu’il est, le montant des investissements à réaliser est une source d’attentisme pour nombre d’acteurs. Entre la nécessité de stabiliser les émissions des gaz à effet de serre puis de les retreindre pour les ramener à un niveau comparable à celui du début du décollage industriel avec une population qui aura été multipliée par onze (de 1800 à 2100), ce défi apparaît, ainsi présenté, inatteignable pour nombre de commentateurs. Les États en voie de développement et les pays émergents à l’exception de la Chine sont réticents à s’engager dans un processus de transition énergétique qui pourrait freiner leur croissance. Le problème du réchauffement climatique est imputable aux pays avancés qui ont été à l’origine depuis le XVIIIe siècle de la grande partie des émissions. Pour certains pays dont la Russie, le réchauffement peut être même une aubaine en rendant exploitable des parties de leur territoire qui étaient jusqu’à maintenant hostiles.

La révolution énergétique pour être un succès suppose qu’elle soit menée au niveau mondial. Dans le passé, les révolutions économiques ont été menées à des vitesses différentes selon les États. Elles se sont étalées sur deux siècles. Certains pays d’Afrique entament seulement leur transition économique. Le succès de la lutte contre les émissions des gaz à effet de serre passe par une convergence forte des politiques économiques des différents États.

Les États peuvent-ils les moteurs du changement énergétique ou doivent-ils laisser la place à l’initiative privée ?

Depuis 1750, trois révolutions économiques peuvent être distinguées. Elles reposent toutes sur une ou des énergies, un mode de transformation de l’énergie et un moyen de communication. La première révolution est celle du charbon, du moteur à la vapeur, des chemins de fer et de la diffusion dans le grand public de la presse papier ; la deuxième est celle de l’électricité, du pétrole, des voitures propulsées par des moteurs à explosion, avec comme moyen de communication la radio et la télévision. La troisième est celle des énergies renouvelables, du moteur électrique ou hydrogène et d’Internet. Les deux premières révolutions reposaient sur la verticalité et la concentration, la troisième est plus horizontale, plus décentralisée tout en donnant lieu à d’impressionnantes concentrations (GAFAM). A la différence des deux premières, la troisième révolution, se déroule sous la pression de la contrainte environnementale.

Les deux premières révolutions industrielles ont reposé, même dans des États à dominante libérale, sur des partenariats publics/privés. Les grandes infrastructures ont souvent été réalisées à la demande des États en ayant recours à des concessions avec le soutien normatifs et financier de la puissance publique. Il en a été ainsi pour les chemins de fer, les réseaux électriques, d’assainissement ou de gaz ainsi que pour les autoroutes. La construction des aéroports et des ports s’est bien souvent effectuée avec l’appui des pouvoirs publics. Lors des crises, les États ont souvent été contraints de venir en aide en entreprises chargées de ces infrastructures. Le succès des deux précédentes révolutions industrielles repose sur l’augmentation du niveau d’éducation et de formation des actifs. Cela a été rendu possible par la généralisation de l’école obligatoire et par l’augmentation rapide du nombre de diplômés de l’enseignement supérieur. La répartition plus égalitaire au fil du temps des gains de productivité a permis également une auto-alimentation de la croissance. Le partage plus équitable de la valeur ajoutée est également passé par le développement de l’État providence à travers la montée en puissance des prestations sociales.

Les États, bénéficiant de l’avantage d’être considérés comme perpétuels, doivent-ils s’endetter pour financer les dépenses d’investissement nécessaires à la mutation énergétique ? Une des motivations des taux maintenus bas sur longue période pourrait être justement cette nécessité d’endettement. Pour le moment, les administrations publiques doivent faire face à l’augmentation des dépenses de fonctionnement, en particulier en relation avec le vieillissement de la population (dépenses de santé, retraite, dépendance). L’entretien des infrastructures existantes que ce soit aux États-Unis et en Europe pose des problèmes. Le nationalisme ambiant freine la mise en place d’initiatives multilatérales. La création de fonds d’intervention publics au niveau de l’ONU, du FMI ou de l’Union européenne reste pour le moment embryonnaire.

Le recours aux États est estimé pour certains experts comme une mauvaise solution. Il pourrait conduire à un gaspillage des ressources et cela d’autant plus que les taux d’intérêt sont faibles. En perdant de vue la rentabilité, entre clientélisme et effet de communication, les politiques pourraient avoir des effets contreproductifs voire générer des bulles spéculatives. Les réalisations d’infrastructures comme le Canal de Suez, la construction des lignes ferrées ou les travaux d’Haussmann ont débouché dans le passé sur des scandales financiers et à des crises financières. L’association public/privé n’est pas un gage total d’efficience. Certains considèrent que les États devraient avant tout instituer des cadres, des normes stables dans le temps pour favoriser la réalisation des investissements. L’idée serait alors de mobiliser l’épargne et de l’orienter vers des placements compatibles avec le développement durable. Pour de nombreuses ONG, cela passe par des actions contre les secteurs responsables des émissions des gaz à effet de serre. Plusieurs campagnes ont ainsi abouti à ce que plus de 1 000 investisseurs institutionnels issus de 37 pays se désengagent à hauteur de 7200 milliards d’euros des entreprises liées aux combustibles fossiles. La ville de New York a décidé en 2018 que les fonds de pension gérant les retraites de ses agents sortiront de toutes les entreprises reposant sur les énergies fossiles d’ici 2023. Le maire de Londres a fait de même. De son côté, le Gouverneur de Californie a annoncé que la politique d’investissement des fonds de pension de ses fonctionnaires devrait intégrer les risques climatiques. Cette prise en compte a été fixée par la loi avec en cas de non-respect l’application d’éventuelles sanctions. Ces campagnes peuvent avoir des effets contreproductifs. Les entreprises par exemple pétrolières par leur savoir-faire, leur rôle en matière de recherche et par le poids de leurs réseaux de distribution sont bien placées pour faciliter la transition énergétique. En France, à partir de 2020, tous les contrats devront offrir la possibilité de souscrire au moins un fonds labellisé Investissement Socialement Responsable (ISR), obligation qui sera étendue en 2022 aux fonds labellisés « transition énergétique et écologique pour le climat » (TEEC) et aux fonds solidaires visés par Finansol. Les placements ISR détenus par les ménages représenteraient 3 % de leur patrimoine financier (51 milliards d’euros). 197 fonds labellisés sont labellisés ISR. Selon la Fédération Française de l’Assurance, le poids des fonds gérés en tenant compte des critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance d’entreprise) atteindrait 1 325 milliards d’euros.

La mobilisation financière en faveur de la transition énergétique n’en est qu’à ses débuts. Les questions de l’appui aux pays en développement, de l’interdiction de l’importation des biens de pays ne respectant pas la limitation des émissions de CO2, de la reconversion des secteurs d’activité qui seront touchés par cette transition, etc. soulignent bien l’importance de la tâche. Même si avec l’essor de l’intelligence artificielle, la tentation est à la centralisation, la sagesse dans cette affaire de mutation économique ne serait-elle pas d’en revenir au principe de subsidiarité ?
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