14 mars 2025

Coin des tendances – défense – protectionnisme – armement

Tous Gaullistes ?

En novembre 2019, Emmanuel Macron avait choqué en déclarant, lors d’une interview à l’hebdomadaire The Economist : « Ce qu’on est en train de vivre, c’est la mort cérébrale de l’OTAN ». Le président français exprimait alors ses préoccupations concernant le manque de coordination stratégique entre les États-Unis et les partenaires de l’OTAN, ainsi que l’intervention unilatérale de la Turquie en Syrie, un autre membre de l’Alliance, sans consultation préalable. Donald Trump posait déjà à l’époque la question de l’insuffisance du financement européen. Six ans plus tard, les propos d’Emmanuel Macron apparaissent prémonitoires.

 

Le revirement de Donald Trump sur le soutien des États-Unis à l’Ukraine a surpris. Néanmoins, depuis la création de l’Alliance atlantique, la solidité de ce soutien a souvent été discutée. En 1956, après la crise de Suez, le ministre français des Affaires étrangères déclarait ainsi : « La véritable victime de cette affaire, c’est l’Alliance atlantique… Si nos alliés nous ont abandonnés dans des circonstances difficiles, voire dramatiques, ils seraient capables de le refaire si l’Europe se trouvait à son tour en danger. »

 

L’affaire du canal de Suez en 1956 a marqué le déclin des puissances coloniales européennes et le basculement vers un monde bipolaire dominé par les États-Unis et l’URSS. L’annonce de la nationalisation du canal de Suez par le chef d’État égyptien Nasser, le 26 juillet 1956, en réaction au refus des Britanniques et des Américains de financer le barrage d’Assouan, provoque une onde de choc en Occident. La France et le Royaume-Uni considèrent que cette nationalisation constitue une menace pour leurs intérêts stratégiques et économiques. La France juge également nécessaire de punir l’Égypte, qui soutient ouvertement les indépendantistes algériens. Paris et Londres reçoivent l’appui d’Israël, en conflit direct avec l’Égypte depuis sa création en 1948. Les trois pays élaborent alors un plan secret à Sèvres pour renverser Nasser. Israël doit attaquer l’Égypte, justifiant ainsi une intervention franco-britannique sous prétexte de rétablir la liberté de navigation sur le canal.

 

L’opération militaire commence le 29 octobre 1956 par l’invasion de la péninsule du Sinaï par Israël. Deux jours plus tard, la France et la Grande-Bretagne adressent un ultimatum à l’Égypte et, face à son refus, bombardent des positions égyptiennes avant de débarquer à Port-Saïd le 5 novembre. Cette action militaire unilatérale déclenche une crise diplomatique majeure. Les États-Unis, sous la présidence d’Eisenhower, condamnent l’opération et refusent de soutenir leurs alliés européens. De son côté, l’URSS menace d’intervenir militairement aux côtés de l’Égypte, augmentant le risque d’un affrontement direct entre grandes puissances. Face à ces pressions, notamment économiques, le Royaume-Uni et la France sont contraints d’accepter un cessez-le-feu le 7 novembre 1956.

 

Cet événement laisse des traces profondes en France. Le général de Gaulle, connu pour sa faible empathie à l’égard des États-Unis, décide d’accélérer dès 1959 le programme de constitution d’une force nucléaire autonome et annonce en 1966 la sortie de la France du commandement militaire de l’OTAN. Il ne manque pas non plus de condamner la politique américaine au Vietnam, bien qu’il apporte son soutien aux États-Unis lors des crises majeures que furent celle des fusées de Cuba ou du blocus de Berlin. Cette posture française, souvent perçue comme grandiloquente, était parfois moquée, car elle reposait en partie sur une posture artificielle : la France pouvait se permettre d’afficher son indépendance tout en bénéficiant du parapluie américain.

 

Les dernières prises de position de Donald Trump redonnent toute leur actualité et leur acuité à la politique étrangère et de dissuasion mise en œuvre par le général de Gaulle il y a plus de soixante ans. « Nous sommes tous devenus gaullistes », a déclaré Caspar Veldkamp, le ministre néerlandais des Affaires étrangères. Une conversion surprenante pour un État réputé peu francophile. Il faut cependant rappeler que le gaullisme n’a jamais été une idéologie figée, mais avant tout l’expression d’un pragmatisme face aux événements.

 

La Première ministre du Danemark, Mette Frederiksen, a ouvert la voie après que Donald Trump a menacé d’annexer le Groenland. « Tout le monde en Europe peut voir que la collaboration avec les États-Unis sera désormais différente », a-t-elle averti. Friedrich Merz, probable futur chancelier allemand et fervent atlantiste, est allé plus loin en exhortant l’Europe à « obtenir son indépendance vis-à-vis de l’Amérique ».

 

La France, longtemps isolée diplomatiquement en Europe, retrouve aujourd’hui quelques couleurs au moment même où elle traverse une crise politique sans précédent depuis 1958. Certes, sa crédibilité est affaiblie par ses difficultés budgétaires. Le pays vient à peine d’atteindre l’objectif de 2 % du PIB fixé par l’OTAN en 2014. Son industrie de défense reste d’une taille insuffisante pour se substituer à celle des États-Unis et accuse un retard sur plusieurs productions de haute technologie, notamment dans les domaines des drones ou des missiles hypersoniques Si la France possède la bombe nucléaire, est-elle en capacité d’offrir aux Européens une véritable alternative au parapluie américain ? C’est une autre affaire.

 

61 ans plus tard, le retour de la Communauté Européenne de défense ?

Le 30 août 1954, l’Assemblée nationale française rejetait le projet de création de la Communauté Européenne de Défense (CED), pourtant initié par le président du Conseil, René Pleven, en 1950. Cet échec mit un terme à l’idée d’une Europe de la défense et fit des États-Unis le défenseur en dernier ressort du Vieux Continent à travers l’OTAN.

La Communauté Européenne de Défense (CED) était un projet de coopération militaire entre les pays européens, porté par le contexte de la Guerre froide et la nécessité d’intégrer l’Allemagne de l’Ouest dans un cadre sécurisé. Ce projet s’inscrivait dans le prolongement de l’OTAN, institué en 1949, et visait à résoudre la question sensible du réarmement allemand, rendu nécessaire par l’acuité de la menace soviétique. Les États-Unis et le Royaume-Uni souhaitaient intégrer la RFA dans une alliance militaire pour renforcer la défense de l’Europe. La France, encore traumatisée par les deux guerres mondiales, redoutait ce réarmement et cherchait un cadre strictement européen pour l’encadrer.

Le projet de Pleven s’inspirait directement de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) et prévoyait :

  • Une armée européenne intégrée, avec des unités nationales sous un commandement unique ;
  • Un budget commun et une autorité supranationale.

Le réarmement allemand devait être limité et placé sous contrôle européen. Ce projet était soutenu par les États-Unis et accepté par l’Allemagne de l’Ouest, qui y voyait un moyen de recouvrer une souveraineté militaire sous supervision européenne.

En mai 1952, les six membres de la CECA (France, RFA, Italie, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg) signent le traité de la CED à Paris. Ce dernier prévoit une subordination de la CED à l’OTAN, garantissant ainsi la protection américaine. À peine signé, le projet suscite toutefois de nombreuses oppositions, en particulier en France, où plusieurs partis politiques s’y opposent. Les gaullistes dénoncent une perte de souveraineté nationale et refusent que l’armée française soit soumise à une autorité supranationale. Les communistes considèrent que ce projet constitue une menace dirigée contre l’URSS. Une partie des socialistes et des militaires s’inquiètent de la perte d’autonomie stratégique de la France. Après deux ans de débats, le Parlement français refuse de ratifier le traité de la CED. La population française, initialement favorable, devient progressivement hostile au projet.

L’échec de la CED fut perçu comme un revers pour les États-Unis et les partisans d’une Europe intégrée. Ironie de l’histoire, il aboutit à l’intégration de l’Allemagne dans l’OTAN en 1955. Malgré cet échec, les Européens décident de créer en 1954 l’Union de l’Europe occidentale (UEO), dont l’objectif est de renforcer la coopération militaire entre les pays européens dans un cadre intergouvernemental, sans supranationalité. À partir de là, la défense de l’Europe occidentale repose presque exclusivement sur l’OTAN et les États-Unis, qui confirment leur place centrale dans la sécurité européenne.

Une Europe de la défense toujours inachevée

Depuis cinquante ans, plusieurs initiatives ont été lancées pour renforcer la coopération militaire européenne. La Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC) de l’Union européenne et la Coopération Structurée Permanente (PESCO) reprennent partiellement l’idée d’une intégration militaire, mais sous une forme plus souple et intergouvernementale. Pourtant, les Européens restent incapables de s’accorder sur le développement d’armements sophistiqués communs, qu’il s’agisse de l’aviation, des drones ou des chars. De nombreux États privilégient l’achat d’équipements militaires américains.

Les déclarations de Donald Trump sur la guerre russo-ukrainienne ont relancé le débat sur la création d’une Europe de la défense. Ironie du sort, le président américain réclame un renforcement des dépenses militaires européennes, sans peut-être imaginer que cet effort puisse se faire contre les États-Unis. Pourtant, l’autonomie de la défense européenne est un défi considérable, compte tenu des habitudes prises depuis quatre-vingts ans et des intérêts divergents des États du Vieux Continent.

Les perceptions de la menace russe varient selon les pays. Entre l’Espagne et les pays baltes ou la Pologne, le rapport à la Russie est profondément différent d’un point de vue géographique et historique. L’Allemagne, première économie de l’Union européenne, est particulièrement exposée. Jusqu’en 1990, des forces soviétiques étaient stationnées en ex-RDA. La remise en cause du parapluie américain est un choc pour un pays qui s’est reconstruit, depuis 1949, dans le cadre d’une coopération atlantiste étroite.

Le futur chancelier Friedrich Merz a tiré les leçons des déclarations de Donald Trump. En février, il a affirmé sa volonté d’émanciper l’Allemagne des États-Unis, avec qui la confiance semble rompue. Il a également appelé à une réponse à l’offre de dialogue stratégique d’Emmanuel Macron, notamment sur la protection que les armes nucléaires françaises pourraient offrir aux alliés européens.

La dissuasion nucléaire française étendue à l’Europe, une option crédible ?

L’idée d’élargir la dissuasion nucléaire française au reste de l’Europe n’est pas nouvelle. En 1992, avant la signature du traité de Maastricht, François Mitterrand avait évoqué une possible « doctrine européenne » de dissuasion. En 1996, le Premier ministre Alain Juppé proposait une « dissuasion concertée » avec l’Allemagne, précisant que la dissuasion française participait à la sécurité du continent. À l’époque, l’Allemagne avait refusé cette perspective, préférant s’en remettre aux États-Unis et à la présence d’armes nucléaires américaines sur son sol. Aujourd’hui, la donne a changé, mais la France a-t-elle vraiment les moyens d’offrir à l’Europe une alternative crédible au parapluie américain ?

Au-delà de cette proposition, dans les faits, la protection du territoire français ne se limite pas à ses frontières. Pendant la guerre froide, la défense des intérêts de la France concernait, par exemple, les troupes françaises stationnées en Allemagne. La dimension européenne tenait aussi au fait que la menace soviétique, massive, pesait sur l’ensemble de l’Europe de l’Ouest.

Avec la suppression des missiles balistiques du plateau d’Albion, la France ne dispose plus que de deux composantes nucléaires : les missiles lancés depuis les avions Rafale et ceux qui équipent les sous-marins. Les missiles des Rafale ont une portée de 500 kilomètres. Pour atteindre la Russie, ils devraient être tirés depuis un pays d’Europe de l’Est, ce qui suppose une coopération. L’idée que des Rafale porteurs de missiles nucléaires puissent être positionnés sur une base d’un État membre de l’Union européenne constituerait une réponse européenne. Jusqu’à présent, sur le plan théorique, le président de la République française est le seul habilité à enclencher l’arme nucléaire en cas d’atteinte vitale aux intérêts de la France. Cependant, compte tenu des conséquences de son usage sur l’ensemble de l’Europe et des partenaires immédiats de la France, nul n’imagine que le président français ne les informe pas au minimum. Certes, au nom de la dissuasion, la France est censée ne jamais utiliser ses missiles, mais la menace fait partie intégrante du jeu stratégique.

Le défi des boucliers antimissiles en Europe

Le développement des systèmes antimissiles n’est pas sans conséquence sur la crédibilité de la dissuasion. La France a longtemps fait le choix de ne pas se doter d’armes antimissiles, estimant que la possession de l’arme nucléaire devait dissuader tout adversaire de l’attaquer. Cependant, l’efficacité croissante des dispositifs antimissiles pourrait fragiliser la logique de dissuasion. Des experts estiment que 40 à 60 % des missiles français pourraient être détruits en cas d’attaque de la Russie avant d’atteindre leur cible. Cette situation pousse la France à augmenter le nombre de sous-marins en mer. Pour éviter une remise en cause de la dissuasion, la France prévoit de se doter de missiles hypersoniques. Toutefois, en l’état actuel des recherches, ces derniers ne seraient disponibles qu’après 2030.

La mise en place de boucliers antimissiles a longtemps été un sujet de tensions entre les partenaires européens. L’Allemagne a lancé un projet dénommé « Sky Shield » (Bouclier du ciel), qui regroupe vingt autres pays européens. Ce système s’inspire du Dôme de fer israélien et repose sur trois niveaux d’interception : courte, moyenne et exo-atmosphérique. Dans le projet initial Sky Shield, l’Allemagne ne prévoyait aucun recours aux équipements de fabrication française. Sur la défense de moyenne portée, le Patriot américain a été préféré au Mamba franco-italien. Pour la défense exo-atmosphérique, le bouclier européen s’appuie sur l’expérience du système israélien. Berlin estime que les dispositifs français ne sont pas encore opérationnels, alors qu’elle souhaite disposer de son bouclier au plus vite. De son côté, la France cherche à promouvoir le SAMP/T (Sol-Air Moyenne Portée/Terrestre) – Mamba, un système développé par MBDA et Thales en coopération avec l’Italie. Ce dispositif est actuellement le seul système européen conçu pour intercepter des missiles balistiques de théâtre (portée inférieure à 3 000 km). Il utilise le missile Aster 30, capable d’intercepter des missiles balistiques à courte portée ainsi que des avions et des drones. Une nouvelle version, le SAMP/T NG (Nouvelle Génération), devrait être déployée cette année avec des améliorations face aux missiles hypersoniques. En parallèle, la France mise également sur ses Rafale, qui peuvent emporter des missiles air-air Météor, capables d’intercepter des cibles aériennes à longue portée, y compris des missiles. Contrairement aux États-Unis (système Aegis) ou à Israël (Dôme de Fer, Arrow), la France ne possède pas, en l’état, de bouclier national contre les missiles balistiques de longue portée.

Entre dépendance et autonomie stratégique

L’histoire de la défense européenne est marquée par des ambitions contrariées et une dépendance persistante vis-à-vis des États-Unis. L’échec de la Communauté européenne de défense (CED) en 1954 a figé, pour plusieurs décennies, le rôle central de l’OTAN comme pilier de la sécurité du Vieux Continent, reléguant les tentatives d’autonomie stratégique au second plan. Pourtant, la question de la défense européenne demeure un enjeu crucial, régulièrement ravivé par les crises internationales et les mutations de l’ordre mondial. Aujourd’hui, alors que la guerre en Ukraine a profondément bouleversé les équilibres géopolitiques, le débat sur l’émancipation militaire de l’Europe prend une nouvelle ampleur. Face aux incertitudes sur l’engagement américain, certains États membres, notamment la France et l’Allemagne, tentent d’insuffler une dynamique de coopération renforcée à travers le développement de capacités militaires communes et l’élaboration d’une stratégie plus cohérente. Cependant, plusieurs obstacles freinent encore l’émergence d’une véritable défense européenne autonome :

Des divergences de perception sur l’évolution de la défense existe entre les Etats membres de l’Union. Entre l’Espagne, les pays baltes et la Pologne, le rapport à la Russie est par nature différent en raison de réalités géographiques et historiques contrastées. Les intérêts économiques et industriels peuvent également diverger. Les préférences nationales en matière d’équipements militaires freinent la standardisation et l’uniformisation des armements tout comme l’espoir de maintenir le parapluie américain. Le dilemme entre sécurité nationale et intégration européenne demeure. Chaque État européen et notamment la France reste attaché au contrôle de ses forces armées.

Le défi auquel est confrontée l’Union européenne n’est pas seulement militaire, il touche aussi à sa crédibilité politique en tant qu’acteur global. Si l’Europe veut peser dans les rapports de force du XXIe siècle, elle devra trancher la question de son autonomie stratégique, sous peine de devenir un acteur marginalisé face à la montée des puissances impérialistes.

L’industrie de l’armement européenne en ordre de marche

La mobilisation européenne en faveur de la défense s’est traduite par une forte augmentation du cours des valeurs de ce secteur d’activité. En Allemagne, les annonces du 4 mars de Friedrich Merz, le prochain chancelier allemand, ont eu un effet direct sur les cours. Son objectif est, en effet, d’exempter les dépenses de défense supérieures à 1 % du PIB des règles budgétaires européennes et de créer un fonds d’infrastructure de 500 milliards d’euros. Jusqu’à l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, les entreprises de défense étaient peu attractives sur le plan boursier. En Allemagne, le conglomérat spécialisé dans le militaire, Rheinmetall, ne faisait même pas partie des 40 membres de l’indice boursier DAX. Les fonds européens utilisant des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) refusaient, par nature, les actions des entreprises de défense. Celles-ci étaient également rejetées des fonds labellisés ISR ou article 8 selon la taxonomie européenne.

Les entreprises de l’armement européennes ne pouvaient pas compter sur la demande intérieure, relativement faible. À l’exportation, l’obtention des marchés est âpre et obéit à des considérations géopolitiques complexes. Après des années de vaches maigres, les entreprises de l’armement sont désormais confrontées à un nouveau défi : l’augmentation des cadences de production. Devenues des artisans, elles doivent renouer avec leur passé industriel. Dassault, en France, produisait un ou deux Rafale par mois ; il doit passer à cinq. En 2022, la production des canons français CAESAR était d’environ deux unités par mois. Cette cadence a été augmentée à six unités par mois en octobre 2023 et devrait atteindre la douzaine en 2025. Ce relèvement des cadences de production crée des tensions sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement. Le manque de compétences humaines est également un frein à l’augmentation de la production.

Même si l’objectif des Européens est de favoriser les entreprises du Vieux Continent, ces derniers sont contraints de faire appel aux sociétés américaines. Afin de répondre à la demande et de substituer une production européenne à celle des États-Unis, plusieurs projets d’envergure ont été lancés. En février dernier, l’entreprise franco-allemande du secteur de la défense KNDS (ex-Nexter) a repris une usine de production de trains d’Alstom pour construire des chars (Leopard 2 et véhicules blindés Boxer). L’entreprise allemande spécialisée dans l’électronique militaire, KNDS, a conclu un accord avec l’entreprise norvégienne Ritek pour la construction d’une usine également dédiée à la fabrication de chars de combat Leopard 2. La Direction générale de l’armement (DGA) française a signé un accord-cadre de sept ans avec KNDS France et Safran Electronics & Defense pour développer le programme DROIDE. Ce programme vise à moderniser les capacités militaires françaises en intégrant des systèmes autonomes et des plateformes robotiques terrestres, avec des applications prévues entre 2030 et 2035. Hensoldt est en pourparlers avec deux grands fournisseurs de pièces détachées automobiles, Bosch et Continental, pour embaucher une partie de leur personnel. Tous deux suppriment des emplois et ferment des usines car la production de véhicules est en forte baisse. Rheinmetall a également conclu un accord avec Continental pour offrir des emplois dans sa nouvelle usine de munitions d’Unterlüss, en Basse-Saxe.

Les entreprises de défense européennes affichent des objectifs ambitieux, visant une augmentation de 20 à 50 % de leur chiffre d’affaires. Hensoldt prévoit même de doubler son chiffre d’affaires, passant de 2,2 milliards d’euros l’année dernière à 5 milliards d’euros d’ici 2030. Rheinmetall vise un volume de ventes de 20 milliards d’euros en 2027, contre 10 milliards en 2024. À terme, l’entreprise ambitionne d’atteindre 30 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Pour financer leur développement, ces entreprises comptent sur les commandes publiques, mais aussi sur des capitaux privés et européens, avec l’intervention de la Banque européenne d’investissement. La création de fonds dotés par les institutionnels et faisant appel à l’épargne publique est une piste de plus en plus évoquée. L’industrie de la défense européenne, longtemps marginalisée par des contraintes budgétaires et des exigences ESG, connaît une profonde mutation sous l’effet des tensions géopolitiques et de la volonté des États de renforcer leur souveraineté stratégique. L’accélération des cadences de production, la restructuration industrielle et la recherche de financements adaptés sont autant de défis à relever pour garantir une autonomie militaire européenne. La question de la coordination entre les différents pays et acteurs industriels demeure toutefois un enjeu majeur pour assurer la cohérence et l’efficacité de cet effort de réarmement.