22 mars 2025

Le Coin des tendances – immigration – Intelligence artificielle – armement – Europe

Immigration, entre passions, ressentis et statistiques

L’histoire est rythmée, sur tous les continents et à toutes les époques, par les migrations. Elles ont été sources d’enrichissement, de tensions et de guerres.

Entre 2019 et 2023, le nombre de migrants de longue durée vers les pays de l’OCDE a augmenté de 28 %. L’immigration est devenue, dans de nombreux pays, un enjeu majeur du débat public. La question de sa régulation se pose aux États-Unis, en Allemagne et en France. Cette dernière a été l’un des premiers pays, au cours du XIXe siècle, à faire appel à l’immigration pour son développement et pallier le déclin de sa démographie. Le droit du sol était alors un moyen d’augmenter le nombre de conscrits pour le service national. Cet appel aux étrangers a pu générer d’importantes tensions, pouvant, parfois, être violentes. Ainsi, le 17 août 1893, dans les marais salants d’Aigues-Mortes, un pogrom a été organisé, faisant une centaine de victimes (morts ou blessés) parmi les ouvriers italiens.

La sensibilité de l’opinion sur ce sujet n’est donc pas récente. Continent ouvert sur l’Asie, le Moyen-Orient et proche de l’Afrique, l’Europe a toujours été et demeure une terre de migration. Les peurs du XXIe siècle proviennent peut-être de l’image véhiculée de siècle en siècle par les invasions dites barbares. Celles-ci eurent lieu vers 375 après Jésus-Christ, avec l’arrivée des Huns dans l’Est de l’Europe et durèrent plus de deux siècles. Plusieurs vagues se succédèrent : les Goths, les Lombards, les Vandales, les Suèves et les Francs envahirent ainsi l’Empire romain, précipitant sa fin. Face aux mouvements migratoires, les villes européennes se sont fortifiées. Les châteaux forts permettaient alors de protéger les populations des hordes sévissant sur de larges territoires. Le Moyen Âge a longtemps été perçu comme une période de déclin, de violence et de division. Le renouveau européen n’intervient qu’avec la Renaissance au XIVe siècle. L’Europe, continent d’immigration durant les premiers siècles après Jésus-Christ, fut également un continent d’émigration aux XIXe et XXe siècles. Avec la baisse de la mortalité infantile, l’Europe a vu sa population augmenter de 200 à 300 millions d’habitants. L’émigration concerna plus de 60 millions de personnes, dont 43 millions se rendirent aux États-Unis.

L’Europe a donc toujours connu de grands flux migratoires. En 2018, plus de 60 millions d’Européens vivaient en dehors de leur pays. Comme sur les autres continents, les migrations sont, en Europe, principalement intracontinentales. 70 % des migrants européens résident dans un pays du continent, essentiellement au nord et à l’ouest de l’Europe. Ils proviennent majoritairement de l’Est, notamment de Roumanie, de Hongrie, de Bulgarie, d’Ukraine, etc. Des migrations au sein des pays d’Europe de l’Ouest existent également. Plus de 500 000 Français résident au Royaume-Uni, tandis que 300 000 Britanniques vivent en France. 600 000 Portugais habitent en France, alors que 17 000 Français résident au Portugal. Après la saignée de 1914-1918 et la dénatalité, la France a attiré des Portugais, des Espagnols, des Italiens ainsi que des Polonais. À l’époque, l’intégration par l’acquisition de la nationalité ainsi que le droit du sol contribuaient à favoriser l’augmentation du nombre de jeunes incorporables dans les armées. Après 1945, pour assurer la reconstruction du pays, puis dans le cadre des Trente Glorieuses, les entreprises ont eu recours à des travailleurs immigrés en provenance d’Afrique du Nord ou d’Afrique subsaharienne. Les politiques de regroupement familial, de régularisation des clandestins et de droit d’asile ont maintenu des flux migratoires des années 1970 jusqu’aux années 2000. Au début du XXIe siècle, le Royaume-Uni, en particulier sous Tony Blair et Gordon Brown, a décidé d’encourager l’immigration en provenance du Commonwealth ainsi que celle des pays d’Europe de l’Est. Un million de Polonais sont arrivés entre 2000 et 2010. Le nombre d’immigrés a triplé en trente ans, sans que l’Union européenne en soit la cause directe. Les pays d’Europe du Nord et l’Allemagne ont emboîté le pas au Royaume-Uni avec pour objectif d’accroître leur population active, en déclin naturel. Entre 2015 et 2017, l’Allemagne a accueilli plus de trois millions de demandeurs d’asile, alors que leur nombre se situait auparavant entre 200 000 et 600 000 par an.

Avec les derniers flux migratoires, la proportion d’étrangers au sein de l’Union européenne est passée de 5 % en 1997 à 7,9 % en 2018. Le solde migratoire net de l’Europe est d’environ 2,5 millions de personnes par an. Dans des pays à très faible natalité, l’apport de l’immigration est crucial. En Autriche, en Italie et en Allemagne, le nombre annuel d’immigrés représente 40 % du nombre des naissances. Selon les pays d’arrivée, les motifs de migration varient. Dans les pays d’Europe du Nord comme la Suède, les motifs humanitaires dominent, tandis qu’en France, le regroupement familial est prédominant.

Les pays européens, à l’instar du Japon, de la Chine et de la Russie, doivent relever, d’ici le milieu du siècle, un véritable défi démographique : le vieillissement et son corolaire, à savoir une baisse rapide de la population active. L’apport migratoire est l’un des leviers possible pour maintenir un taux de croissance permettant de financer un important volume de dépenses sociales. Actuellement, les opinions publiques sont opposées à une augmentation des flux migratoires. L’hostilité est particulièrement marquée dans les pays d’Europe centrale, historiquement sensibles aux questions d’identité. Héritiers de l’ancienne Autriche-Hongrie et ayant été membres du bloc soviétique, ces pays, porte d’entrée des migrants en provenance du Proche et du Moyen-Orient, ont toujours été très sensibles à cette question, en raison de la superposition des peuples qui les composent. En Europe de l’Ouest, l’opposition est à la fois sociale et religieuse.

Les immigrés et l’emploi

Les analyses économiques des opposants à l’immigration sont souvent parcellaires et comportent de nombreux biais. L’argument de la concurrence sur le marché du travail, dont les immigrés seraient responsables, repose sur le sophisme d’un nombre de postes de travail limité. Or, par nature, il n’existe pas de nombre fixe d’emplois à répartir. L’économie est en mouvement permanent. La demande supplémentaire apportée par les migrants et la spécialisation accrue du marché du travail qu’ils génèrent constituent une source d’expansion.

De nombreuses recherches empiriques ont, par ailleurs, démontré que l’impact des migrations sur la baisse des salaires des autochtones était faible, voire inexistant. Les populations les plus affectées par l’immigration sont en réalité les générations précédentes de migrants, qui présentent les plus grandes similitudes avec les nouveaux arrivants. Aujourd’hui, que ce soit aux États-Unis ou en Allemagne, l’économie est en situation de plein emploi. Les immigrés ne prennent pas les emplois des Américains. En France, où le taux de chômage est plus élevé (environ 7,5 % de la population active), les immigrés ne concurrencent guère les résidents de « souche ». Les postes qu’ils occupent sont souvent peu ou pas demandés par les travailleurs natifs. Par ailleurs, contrairement aux idées reçues, les immigrés ne font pas baisser les salaires. Au contraire, ils permettent aux salariés présents depuis plus longtemps sur le territoire national d’accéder à des postes nécessitant des compétences plus élevées et mieux rémunérés.

La question de la culture ou le couple maudit colonisateurs/colonisés

La question de la culture et de l’intégration est aujourd’hui souvent soulevée. Les immigrés refuseraient d’adopter les modes de vie des pays d’accueil. De tout temps, les immigrés ont fait l’objet de critiques pour leurs comportements avant que ceux-ci ne se normalisent. Les différentes cultures finissent par se mêler au fil des décennies, que ce soit au niveau du langage ou de la gastronomie. En France, l’idée d’assimilation a longtemps prévalu, notamment dans une optique de service national. À l’inverse, le Royaume-Uni, dont l’armée a été professionnalisée bien avant celle de la France, a toujours eu une vision plus communautariste.

La capacité d’intégration des populations immigrées peut être comparée à celle des Occidentaux en tant que colonisateurs. Au XIXe siècle, les colonisateurs ont mis en place des systèmes inclusifs dans des pays dont les conditions de vie étaient proches des leurs. Dans les régions jugées hostiles, notamment pour des raisons climatiques ou épidémiques, ils ont préféré une cohabitation plus distante. En Amérique du Nord et en Amérique latine, les institutions étaient proches de celles de la vieille Europe, tandis qu’en Afrique, les Occidentaux exerçaient un pouvoir plus distant et extractif. Ces différences doivent aussi être mises en perspective avec le fait que, dans certaines régions comme les Amériques, la colonisation a parfois conduit à l’extinction de peuples autochtones. En Australie, il en a été de même avec les peuples aborigènes. En Afrique, la ségrégation s’est institutionnalisée, et cette division s’est poursuivie aux États-Unis à travers la ségrégation raciale des descendants d’esclaves africains.

En Europe, les immigrés en provenance du sud du continent (Italie, Portugal, Espagne) partageaient une vision institutionnelle assez proche de celle des populations autochtones, ce qui facilitait leur assimilation, bien que celle-ci n’ait pas été sans heurts. Pour les immigrés venant d’Afrique, la ségrégation passée s’est parfois réinstaurée sur place. Le sentiment de défiance des immigrés originaires d’Afrique du Nord ou subsaharienne est aujourd’hui plus marqué que celui des immigrés d’Asie. Dans certaines cultures, les sociétés sont fondées sur une segmentation forte entre groupes sociaux, et la religion tend à accentuer ces divisions. L’Algérie, en particulier, s’est construite dans l’opposition à la France, et malgré l’importance de la communauté algérienne en France, la défiance entre les deux nations reste vive.

Les États occidentaux ont, ces dernières décennies, favorisé, parfois involontairement, une certaine forme de ségrégation à travers l’urbanisme. En France, la construction de cités sans âme pour remplacer les bidonvilles en périphérie des grandes villes a contribué à la séparation physique des immigrés du reste de la population. Avec le Royaume-Uni, la France est l’un des pays qui a le plus privilégié la création de grands ensembles dans les années 1960 afin de loger une population fraîchement arrivée sur le territoire. Les barres d’immeubles, inspirées des modèles soviétiques, ont renforcé ce phénomène de mise à l’écart. Certains habitants de ces quartiers ont parfois, à tort ou à raison le sentiment de revivre des pratiques coloniales sous une autre forme. L’absence de services publics ou de proximité leur donne l’impression d’être abandonnés ou maltraités.

Les immigrés et l’État-providence

On entend souvent dire que les immigrés coûtent cher à l’État et aux systèmes sociaux. Cette affirmation est pourtant peu vérifiée par les statistiques. Certes, les immigrés ont un taux de chômage plus élevé que la moyenne de la population (deux fois plus en France), mais leurs rémunérations étant plus faibles, les indemnités qu’ils perçoivent le sont également. Ils consomment moins de soins médicaux que le reste de la population, par méconnaissance des circuits de santé ou par crainte de perdre leur emploi. En matière de retraite, leurs pensions sont également inférieures à la moyenne, du fait de carrières souvent incomplètes et de salaires plus bas.

Les immigrés sont parfois accusés de monopoliser les allocations familiales en raison d’un taux de fécondité plus élevé. En France, l’indice de fécondité global est d’environ 1,6 enfant par femme, contre 2,3 pour les femmes nées à l’étranger. Cependant, bien que leur fécondité soit plus élevée, leur impact sur l’indice global reste limité. En 2017, elles représentaient 12 % des femmes en âge de procréer, contribuant à une hausse de seulement 0,1 enfant par femme au taux de fécondité national. À partir de la troisième génération, les taux de fécondité s’alignent sur ceux du reste de la population.

Plusieurs études américaines, notamment celles des économistes Mark Colas et Dominik Sachs, soulignent que l’apport fiscal d’un travailleur immigré est positif aux États-Unis.

La crise du logement et l’immigration

Pour les opposants à l’immigration, notamment aux États-Unis, la vague migratoire post-pandémique aurait coïncidé avec la hausse des prix de l’immobilier. En termes réels, les prix ont augmenté de 16 % dans l’ensemble de l’OCDE depuis l’apparition de la Covid-19. Cette hausse serait la conséquence d’une augmentation rapide de la population dans les grandes agglomérations accueillant de nombreux immigrés.

Contrairement aux marchés du travail, les marchés immobiliers des pays riches sont souvent rigides et soumis à des réglementations d’urbanisme restrictives, empêchant l’offre de s’adapter rapidement à la demande. Une analyse de William Cochrane et Jacques Poot, chercheurs à l’Université de Waikato, montre qu’une augmentation de 1 % de la population migrante dans une ville entraîne une hausse de 0,5 % à 1 % des loyers. Une autre étude, menée par Umut Unal, de l’Institut tchèque de recherche sur le travail et les affaires sociales, estime qu’une hausse de 1 % de la migration dans un district allemand entraîne une augmentation de 3 % des prix de l’immobilier. De même, James Cabral et Walter Steingress, économistes à la Banque du Canada, calculent qu’une augmentation de 1 % de la population dans un comté américain entraîne une hausse des loyers médians de 2,2 %.

La demande de logements ne dépend pas uniquement du nombre d’habitants d’une zone, elle tient aussi à leur densité d’occupation. Les nouveaux migrants sont souvent prêts à accepter des conditions de vie plus précaires que les autochtones. Les statistiques officielles britanniques soulignent que le taux de surpeuplement des logements est presque deux fois plus élevé chez les immigrés que chez les natifs. À Newham, un quartier défavorisé de Londres qui attire de nombreux migrants, environ 40 % des habitants d’origine asiatique vivent dans des logements surpeuplés, contre seulement 16 % de la population blanche. La transformation de vieilles maisons mitoyennes victoriennes en logements subdivisés permet aux propriétaires d’augmenter leurs revenus locatifs tout en réduisant l’espace disponible par habitant.

L’impact de l’immigration sur la hausse des prix de l’immobilier reste néanmoins limité. Entre 2013 et 2023, la part de la population de l’OCDE née à l’étranger est passée de 9 % à 11 %, ce qui, selon certaines estimations, aurait pu entraîner une hausse des prix d’environ 4 %. Or, dans la réalité, les prix de l’immobilier ont augmenté de 39 % sur la même période. D’autres facteurs, comme le manque de construction de logements ou la spéculation immobilière, jouent un rôle bien plus déterminant. Le principal défi des politiques publiques en Occident réside donc dans l’insuffisance de l’offre de logements plutôt que dans l’accroissement des flux migratoires.

Une intégration malgré tout

Les populations immigrées s’intègrent généralement assez rapidement dans les sociétés occidentales. Dès la troisième génération, leur niveau de qualification rejoint celui des résidents natifs. Cette intégration passe également par les mariages. En France, les mariages mixtes, définis comme l’union entre une personne de nationalité française et une personne étrangère, ont évolué au fil des décennies. En 2021, environ 15 % des mariages célébrés en France étaient des mariages mixtes.

La question de l’intégration est souvent analysée sous le prisme du conflit entre valeurs culturelles. Or, l’histoire montre que les modes de vie finissent par converger au fil du temps. Dans de nombreux pays européens, les descendants d’immigrés adoptent progressivement les habitudes et comportements du pays d’accueil. L’apprentissage de la langue, l’éducation et l’emploi sont des vecteurs essentiels de cette assimilation.

Cependant, des disparités persistent selon l’origine des populations immigrées et le contexte politique du pays d’accueil. Les sociétés ayant favorisé une approche communautariste, comme le Royaume-Uni, connaissent des dynamiques d’intégration différentes de celles qui ont misé sur l’assimilation, comme la France. L’histoire coloniale, les politiques publiques et les modèles économiques influencent également ces trajectoires.

Les États européens doivent ainsi relever le défi de l’intégration tout en répondant aux préoccupations de leurs populations. Dans un contexte de vieillissement démographique et de pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs, l’immigration peut constituer un atout si elle est accompagnée de politiques efficaces en matière d’éducation, d’emploi et de logement.

L’Union européenne face à l’impératif de l’investissement

La bourse européenne a salué la volonté de réarmement des gouvernements. L’augmentation des dépenses militaires est, en effet, une bonne nouvelle pour l’industrie européenne, qui est en agonie depuis le début de la guerre en Ukraine. Le cours des actions sur les grandes places européennes est orienté à la hausse, et ce, malgré l’augmentation des taux d’intérêt des obligations souveraines. Les investisseurs veulent croire à un nouveau modèle de croissance européen, davantage tourné vers la demande intérieure et moins dépendant de la demande mondiale.

Jusqu’à présent, l’Europe tirait sa croissance de ses exportations. L’excédent courant de l’UE s’élève ces dernières années à plus de 3 % du PIB, excédent dont l’Allemagne, les Pays-Bas et les pays nordiques sont les principaux contributeurs. Leurs excédents ne sont pas seulement dus à leurs capacités d’exportation, mais aussi à l’écart entre les niveaux d’épargne et d’investissement. Les acteurs économiques de ces pays épargnent plus qu’ils n’investissent. Les excédents commerciaux sont en grande partie réinvestis à l’extérieur de l’Union européenne. Désormais, l’heure serait à l’investissement intérieur, avec un accent sur le « vert kaki » (réarmement) et le « vert transition écologique ».

Pour dissuader la Russie, des experts en défense estiment que l’Europe devra consacrer 3,5 % de son PIB par an à ses forces armées, un montant qui pourrait augmenter en fonction de l’évolution du soutien américain. Rares sont les responsables politiques prêts à financer ce projet par des économies sur d’autres postes budgétaires. Les économistes Johannes Marzian et Christoph Trebesch, du groupe de réflexion Kiel Institute, soulignent que le renforcement des capacités militaires est presque toujours financé par un mélange d’endettement et de hausses d’impôts. Compte tenu du faible endettement actuel des pays d’Europe du Nord et d’Europe centrale, le financement par le déficit sera très certainement l’option privilégiée. Pour les États d’Europe du Sud et la France, la situation est plus complexe…

L’atonie de la croissance européenne et de sa demande intérieure est étroitement liée au vieillissement rapide de la population. Les sociétés vieillissantes épargnent pour leur retraite. Une société âgée vend des actifs pour consommer. L’âge médian dans l’Union européenne est de 45 ans. La multiplication des restrictions à l’encontre de l’immigration accélérera le vieillissement de la population. Les Européens sont de fervents épargnants, mettant de côté plus de 14 % de leur revenu disponible brut, avec un taux d’épargne supérieur à 18 % en France et à 20 % en Allemagne. Les tensions sur le marché du travail, liées aux départs massifs à la retraite, devraient également entraîner une hausse des salaires dans les services et le secteur des soins.

Le réarmement, combiné à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, devrait entraîner un rebond de l’investissement des entreprises, qui est atone depuis deux ans au sein de la zone euro. Selon des estimations établies par la Commission européenne, 500 milliards d’euros (545 milliards de dollars) d’investissements annuels supplémentaires seront nécessaires d’ici 2030, soit l’équivalent de 3 % du PIB. Toutefois, ces nouvelles impulsions à la dépense devront surmonter plusieurs contraintes. L’expansion budgétaire sera limitée par les niveaux élevés d’endettement et de déficit de certains grands pays, notamment l’Italie et la France. Malgré une marge de manœuvre budgétaire plus large, l’Espagne hésite, quant à elle, à investir massivement dans le domaine militaire. Le recours à un financement européen pour ces dépenses, bien qu’évoqué, a peu de chances de se concrétiser à grande échelle.

Une hausse de la croissance serait bienvenue en Europe afin de financer plus aisément les dépenses militaires et les investissements imposés par la transition écologique. Mais le vieillissement de la population réduit les taux de croissance annuels de 0,4 point de pourcentage (en France) à 1,1 point de pourcentage (en Italie) jusqu’à la fin des années 2030, selon Thomas Cooley de l’Université de New York. Si les dépenses allemandes dopaient le PIB du pays, du moins à court terme, elles pourraient aussi engendrer des tensions sur les taux d’intérêt. Des taux plus élevés augmenteraient la valeur de l’euro, rendant les exportations moins compétitives. Les gouvernements comptent sur une reprise des échanges au sein de l’Union européenne pour pallier la baisse des échanges avec les États-Unis, qui seront pénalisés par les droits de douane. La création d’un grand marché de capitaux européens est également un objectif des autorités européennes afin de faciliter le financement des investissements.

L’Europe se trouve à un tournant où les impératifs sécuritaires et environnementaux viennent bouleverser ses équilibres économiques traditionnels. Longtemps portée par ses excédents commerciaux et sa dépendance à la demande mondiale, elle doit désormais réorienter son modèle vers une croissance plus domestique, financée par un investissement massif, qu’il soit « kaki » ou « vert ». Toutefois, cette mutation se heurte à des contraintes budgétaires et démographiques majeures. La montée en puissance des dépenses militaires nécessitera des arbitrages complexes, alors même que le vieillissement de la population freine la dynamique économique. Si l’Allemagne semble prête à jouer un rôle moteur, les divergences entre États sur le financement de ce tournant stratégique demeurent un frein. L’Europe a besoin d’une impulsion collective pour concilier réarmement, transition énergétique et soutenabilité des finances publiques. L’enjeu est clair : sans croissance solide, point de marge de manœuvre. Or, celle-ci est aujourd’hui grippée par une démographie défavorable et un climat international incertain.

Mistral gagnant ?

L’économie mondiale est en proie à plusieurs guerres : guerre commerciale lancée par Donald Trump, guerre de l’intelligence artificielle entre la Chine et les Etats-Unis, guerre des métaux rares, nouvel or des énergies renouvelables de demain. L’Europe apparaît, dans ces combats, marginalisée, fragilisée par ses divisions et ses dépendances. Ces crises pourraient cependant provoquer des électrochocs salutaires, que ce soit sur le plan de la défense ou des nouvelles technologies. Sur le terrain sensible de l’intelligence artificielle (IA), Mistral, la start-up française, pourrait bien profiter de la tempête.

Fondée en 2023 par d’anciens chercheurs de Meta (la maison mère de Facebook) et de Google DeepMind (une branche britannique d’Alphabet), Mistral a, en quelques mois, réussi à s’imposer dans le secteur en plein essor de l’IA. Sa valorisation a atteint 5,8 milliards d’euros (6,2 milliards de dollars) en juin 2024, lors de sa dernière levée de fonds, faisant d’elle la start-up d’IA la plus valorisée d’Europe. Elle a rapidement produit des modèles de base, allant des systèmes spécialisés tels que Codestral, Mathstral et Pixtral pour le codage, les mathématiques et la reconnaissance d’images.

Pour le moment, Mistral est encore loin, en termes de valorisation, derrière ses concurrents américains comme OpenAI, Anthropic et xAI. Ce dernier cherche d’ailleurs à lever, en un seul tour, plus de fonds que la valorisation totale de Mistral. Les performances des modèles de Mistral se situent dans la moyenne. Au-delà de la fierté nationale, force est de constater que les modèles de cette entreprise sont rarement en tête des classements évaluant leurs compétences en culture générale, en capacité de codage, etc.

Pour s’imposer dans la galaxie de l’IA, Mistral a opté pour une approche en open source. Ses modèles peuvent être téléchargés et utilisés sans autorisation explicite et gratuitement. Certains sont publiés sous une licence propre à l’entreprise, dite de « recherche » : les utilisateurs commerciaux doivent payer, tandis que les amateurs et les hackers peuvent les manipuler librement. L’entreprise publie souvent ses modèles sans autre explication qu’un simple lien BitTorrent, l’analyse complète étant fournie plus tard. Cette stratégie a attiré l’attention des investisseurs et des imitateurs. Lorsque la start-up chinoise DeepSeek a fait irruption sur la scène début 2024, elle a adopté la même approche.

Dans le cadre de la bataille entre Américains et Chinois, l’entreprise française peut représenter une alternative, tout en suscitant des convoitises. Des rumeurs de rachat par des acteurs américains ont circulé, mais Arthur Mensch, dirigeant de Mistral, les a réfutées. En janvier dernier, il a précisé que son entreprise serait prochainement introduite en bourse. Pourtant, plusieurs acteurs de l’IA américaine affirment que Mensch a lui-même approché certaines entreprises américaines pour des offres de partenariat ou d’acquisition. Quoi qu’il en soit, l’aventure de Mistral se poursuit, notamment autour de son robot conversationnel, « Le Chat », qui entend concurrencer ChatGPT d’OpenAI.

Le service proposé par Mistral se distingue par sa rapidité. Construit sur des puces de Cerebras, une start-up américaine, il répond incroyablement vite par rapport à la concurrence. Son application a été téléchargée un million de fois au cours des dix premiers jours. Cependant, elle reste un peu moins intuitive que ChatGPT et son champ de connaissances est plus limité.

Mistral est devenu le porte-drapeau de l’IA à la française. Il est soutenu par de grands acteurs économiques français comme BNP Paribas et Orange. Pour l’instant, cette entreprise demeure avant tout un pari. Son chiffre d’affaires n’est que de 30 millions d’euros, soit environ 0,5 % de sa valorisation. Pour ne pas subir le même sort que Qwant, le moteur de recherche français tombé dans l’oubli, Mistral devra rapidement conquérir des parts de marché au-delà des frontières hexagonales et s’imposer comme un acteur clé de l’IA mondiale.

Mistral incarne l’ambition européenne de s’imposer dans la course à l’intelligence artificielle, mais la start-up française ne peut pas, à elle seule, faire émerger un véritable écosystème capable de rivaliser avec les géants américains et chinois. D’autres acteurs européens, comme Aleph Alpha en Allemagne ou DeepMind, filiale britannique d’Alphabet, essaient de concurrencer Chatgpt, tandis que l’Union européenne affiche des ambitions en matière de régulation et d’investissement dans l’IA. Les start-up européennes sont pénalisées par la fragmentation du marché des capitaux européen. L’enjeu pour Mistral et ses homologues européens n’est pas seulement technologique, mais aussi économique et stratégique. Sans un soutien accru des pouvoirs publics et des investisseurs, l’Europe risque de voir ses pépites de l’IA soit rachetées par des acteurs étrangers, ou d’être reléguées à un rôle secondaire. À l’inverse, si une véritable coopération européenne émerge, articulée autour d’une politique industrielle et financière ambitieuse, plus acteurs de l’IA pourraient s’imposer et éviter un face-face américano-chinois.