1 août 2025

Le Coin des tendances – Europe – crypto

Nul n’est prophète dans son pays

Par une journée glaciale de juin, au large du Groenland, Emmanuel Macron, président de la République française, et Mette Frederiksen, Première ministre danoise, montaient à bord d’une frégate danoise dans un geste de solidarité résolue : défendre ce territoire éloigné de toutes les grandes routes commerciales, peuplé de moins de 60 000 habitants — une petite préfecture française. « Le Groenland n’est ni à vendre, ni à prendre », déclara M. Macron. Mais au-delà de ce message adressé à Washington, le chef de l’État français lançait un appel clair aux Européens : cesser leur dépendance stratégique vis-à-vis des États-Unis et apprendre à faire bloc.

Depuis son élection en 2017, Emmanuel Macron plaide pour une « autonomie stratégique européenne ». Longtemps perçue par les alliés atlantiques de la France comme une forme de nostalgie gaullienne — voire comme une tentative à peine voilée de saper l’alliance transatlantique —, cette idée connaît aujourd’hui un regain d’intérêt. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a ébranlé les capitales européennes. Même Friedrich Merz, le chancelier allemand, en appelle désormais à une « indépendance » vis-à-vis des États-Unis, tout en souhaitant ardemment, dans le même temps, arriver à un accord commercial avec ces derniers afin de préserver les intérêts de l’industrie automobile allemande.

Le problème de la France, c’est que ses ambitions dépassent ses moyens, ses capacités – et les autres États membres le savent. Elle s’illusionne sur son pouvoir, sur sa capacité à infléchir le cours des choses. Les mémoires d’Angela Merkel sont révélatrices de l’incapacité française à peser réellement sur les événements. L’ancienne chancelière indiquait que lors des grandes crises — subprimes, dettes publiques – la France, contrairement aux affirmations de ses présidents, a été contrainte de suivre les positions américaines ou allemandes.

Face aux menaces géopolitiques, la France ne dispose d’aucune marge de manœuvre budgétaire, à la différence de l’Allemagne. L’augmentation des dépenses militaires sera un exercice délicat pour un pays déjà sous pression. Selon la Commission européenne, le déficit public français atteindra 5,6 % du PIB en 2025, comme en 2024. La dette publique continue inexorablement de progresser et devrait se rapprocher des 120 % du PIB — un ratio dépassé uniquement par la Grèce et l’Italie. Or, faire passer l’effort de défense de 2 % à 3,5 % du PIB d’ici à 2035, comme l’a acté le dernier sommet de l’OTAN, impliquerait d’aller au-delà du doublement du budget militaire actuel, soit une hausse de près de 80 milliards d’euros en valeur courante. Nul ne sait comment financer un tel surcroît de dépenses, sachant que le pays devra réaliser 100 milliards d’euros d’économies d’ici à 2029. Si un consensus existe sur la défense, il reste à construire sur le front des finances publiques.

L’annonce du plan portant sur 44 milliards d’euros d’économies ou de hausses d’impôts pour le budget 2026 a été condamnée par de nombreux partis politiques. L’objectif de ramener le déficit à 4,6 % du PIB en 2026, en promettant un gel généralisé des budgets — à l’exception de la défense — et la suppression de deux jours fériés, n’a reçu qu’un assentiment discret, essentiellement de la part de Renaissance et du MoDem. Dans le même temps, quelques jours auparavant, le président de la République, évoquant une liberté « plus menacée que jamais depuis 1945 », avait promis 6,5 milliards d’euros supplémentaires pour la défense sur deux ans.

Pour sortir de l’ornière budgétaire dans laquelle elle se débat, la France espère à nouveau trouver des solutions à Bruxelles. Un rapport publié en mai par France Stratégie plaide ainsi pour un recours à l’endettement commun au niveau européen afin de cofinancer l’effort de défense. « Il n’existe pas de solution miracle », reconnaît Clément Beaune, directeur de l’organisme et ancien ministre des Affaires européennes. « Mais pour la première fois, l’Union européenne prend conscience de l’existence d’une menace commune et d’un besoin partagé de réarmement. » Face au réarmement russe et à l’imprévisibilité américaine, un financement commun serait, selon Camille Grand, ancien secrétaire général adjoint de l’OTAN, une « excellente option » pour la France et pour la sécurité collective européenne.

Cette option a toutefois une limite : elle n’est envisagée que par la France. Elle se heurte en particulier au scepticisme tenace des pays dits « frugaux », emmenés par l’Allemagne. Pour les convaincre, la France devra prouver qu’elle engage un effort crédible sur le plan national. Le débat récurrent sur l’abrogation de la réforme des retraites de 2023 et la perspective de l’élection présidentielle de 2027 n’ont rien de rassurant pour ses partenaires. Ces derniers estiment que l’heure de vérité — celle d’un ajustement brutal — pourrait survenir d’ici deux à quatre ans, avec des risques systémiques non négligeables. L’Italie, l’Espagne, le Portugal, et même la Grèce, sont revenus de l’enfer budgétaire en adoptant des réformes courageuses et impopulaires. Pour l’instant, les gouvernements français s’y refusent. Il n’est pas certain que la mansuétude des marchés dure encore longtemps, surtout si l’instabilité politique devait s’installer durablement.

En visitant le Groenland, Emmanuel Macron a pu méditer sur l’exemple danois, qui a porté son effort de défense à 3 % du PIB et l’âge de la retraite à 70 ans.

Crypto-monnaies : de la spéculation à la disruption systémique

Il n’y a pas si longtemps, dans les cercles feutrés de la haute finance, les cryptomonnaies suscitaient des sourires indulgents. Reléguées au rang d’expérimentations hasardeuses, parfois assimilées à des avatars numériques du jeu ou de l’arnaque, elles étaient regardées avec un scepticisme poli par les grands argentiers. Les plus orthodoxes ne voyaient dans les bitcoins, les jetons numériques et autres NFT qu’un miroir aux alouette déconnecté des fondamentaux économiques. Ce monde était avant tout celui de la spéculation. Les partisans de la finance verte se plaignaient de leur côté du coût énergétique des nouvelles monnaies numériques.

Une nouvelle ère s’est ouverte avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Le 18 juillet 2025, le président américain lançait son propre jeton numérique, prélude à une offensive réglementaire d’ampleur : le GENIUS Act. Ce texte confère un statut légal clair aux stablecoins – ces actifs numériques adossés à des monnaies traditionnelles, le plus souvent libellées en dollars –, leur retirant la qualification de titres financiers tout en exigeant une couverture intégrale par des actifs liquides et sûrs. En moins d’un mois, le secteur a changé de statut.

La tokenisation, ou la renaissance de la représentation financière

Loin des ambitions libertariennes de ses débuts au moment de la crise des subprimes, la finance crypto ne vise plus à renverser les institutions financières, elle en devient un des piliers. Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas la fin de la monnaie, mais une redéfinition silencieuse de sa circulation, de sa forme, de son infrastructure. À la manière des ETF dans les années 1990 ou de la titrisation dans les années 1980, la tokenisation transforme la manière dont les actifs sont conditionnés, échangés, rendus liquides.

263 milliards de dollars de stablecoins circulent aujourd’hui dans le monde, soit une hausse de 60 % sur un an. Selon Standard Chartered, ce montant pourrait atteindre 2 000 milliards à l’horizon 2028. JPMorgan, longtemps hostile à ces innovations, a récemment lancé son propre jeton, le Deposit Token, dans un retournement stratégique emblématique. Les actifs tokenisés, pour l’instant plus modestes (25 milliards de dollars), ont doublé en un an. Quant à l’entreprise Robinhood, elle a lancé le 30 juin dernier plus de 200 nouveaux tokens à destination des investisseurs européens.

Des jetons aux usages tangibles

L’intérêt croissant pour les stablecoins tient à leur fonctionnalité. Ils permettent des paiements quasi instantanés, à très faible coût, en s’affranchissant des réseaux bancaires classiques. Pour les paiements transfrontaliers, souvent lents, coûteux, et fragmentés, ces outils sont particulièrement prometteurs. Amazon et Walmart songeraient à lancer leurs propres stablecoins, à l’instar de cartes-cadeaux numériques évoluées, capables de contourner les frais des réseaux Visa et Mastercard. À terme, l’ensemble du back-office bancaire et de la monétique pourrait être transformé.

Des parts de fonds monétaires, investis dans des bons du Trésor, peuvent être échangées sous forme de tokens adossés à des actifs sûrs, et utilisés à la fois comme véhicule d’investissement et comme moyen de paiement. De tels fonds monétaires offrent un rendement de 4 % loin du 1,7 % du livret A. Le fonds tokenisé de BlackRock dépasse déjà les 2 milliards de dollars.

Des banques sous pression

Pour les banques, cette mutation est profondément disruptive. Les dépôts, jusqu’ici fondements stables du refinancement bancaire, deviennent vulnérables. Une fuite vers les fonds tokenisés ou les stablecoins pourrait fragiliser l’économie des bilans bancaires. Selon l’American Bankers Association, une perte de 10 % des dépôts de détail – soit environ 1 900 milliards de dollars aux États-Unis – provoquerait une augmentation du coût moyen de refinancement des banques de 2,03 % à 2,27 %. Les marges des banques risquent de diminuer. Ces dernières sont, par ailleurs, confrontées à la menace des monnaies digitales de banque centrale qui amplifierait le mouvement de disparition des dépôts.

Les nouveaux instruments financiers du monde de la crypto ne sont pas sans risques. Les tokens émis par Robinhood ne confèrent pas les droits associés aux actifs sous-jacents. Il s’agit de produits dérivés, répliquant performance et dividendes, mais sans droits de vote ni garantie d’accès au capital. En cas de faillite de l’émetteur, les détenteurs deviennent des créanciers ordinaires, sans protection particulière. Le cas de Linqto, fintech récemment mise en faillite, illustre les incertitudes profondes sur la propriété réelle des actifs.

La tentation du non coté, la complexité du droit

La tokenisation du capital non coté pourrait également modifié le monde de l’épargne. Cette tokenisation rend théoriquement possible une démocratisation inédite : permettre à des investisseurs particuliers d’accéder à des entreprises jusqu’ici réservées au capital-risque ou au private equity. Cette possibilité soulève des inquiétudes. Contrairement aux actions cotées, encadrées par des règles de transparence strictes, les parts tokenisées d’entreprises privées évoluent dans un entre-deux juridique. Liquides mais opaques, accessibles mais peu régulées, elles se situent à la frontière de la régulation financière. Aux États-Unis, le régulateur des marchés, la SEC, a rappelé, début juillet, que ces tokens demeurent des titres financiers et doivent respecter les obligations classiques de transparence et de protection des investisseurs. Face à la prolifération des structures hybrides, des véhicules non réglementés et des chaînes de valeur juridiquement floues, les régulateurs semblent courir après une innovation devenue difficile à circonscrire.

Vers une reconfiguration du système financier

La force de la crypto réside désormais dans sa banalisation. Elle infiltre les rouages de la finance traditionnelle : paiements, dépôts, trading, représentation d’actifs. Sa montée en puissance repose sur une promesse discrète mais redoutable : rendre liquide ce qui ne l’était pas, rendre programmable ce qui était rigide, et surtout, remettre en question les rentes structurelles du système financier.

Plus les stablecoins sont utiles, plus ils deviennent perturbateurs. Plus les actifs tokenisés séduisent, plus ils fragilisent les équilibres existants. Ce n’est plus un marché parallèle, mais une architecture concurrente. La finance, dans son langage, ses outils, ses normes mêmes, est en train d’être reprogrammée.

La cryptofinance devient de plus en plus incontournable. Elle s’embourgeoise. Les ETF ont démocratisé l’accès aux cryptomanies. La tokenisation permet le passage des anciens actifs dans le monde de la blockchain.