6 février 2026

Le coin de l’économie – déficits publics – Europe face à la Chine et aux Etats-Unis

Les pays occidentaux face au mur des déficits publics

Un grand nombre de pays de l’OCDE, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, le Japon, l’Espagne ou l’Italie, sont confrontés à des déficits publics importants. Ces pays éprouvent de plus en plus de difficultés à assainir leurs finances publiques après la survenue d’un choc. Le vieillissement démographique, qui accroît les dépenses de retraite et de santé, le ralentissement, voire la disparition, des gains de productivité, la succession rapide de crises obligeant les pouvoirs publics à intervenir en permanence, ainsi que la montée du populisme rendant difficile l’adoption de réformes structurelles, par nature impopulaires, expliquent cette situation.

L’accumulation des déficits publics se traduit et se traduira par une hausse des taux, qui aggrave la charge de la dette publique et privée. Elle pénalise l’investissement des ménages et des entreprises, réduisant à terme la croissance.

Le déficit public atteint des niveaux sans précédent malgré l’absence de choc extérieur majeur depuis 2022. Le déficit public américain pourrait cette année se situer autour de 7 % du PIB. Le déficit public de la France dépasse 5 % du PIB. Celui du Royaume-Uni est assez proche de ce ratio. L’Espagne comme l’Italie affichent des déficits supérieurs à 3 %. L’Allemagne, qui figurait parmi les bons élèves avec un déficit contenu autour de 2 points de PIB, devrait, avec l’engagement d’un plan d’infrastructures et de modernisation des armées, enregistrer un solde public négatif de près de 3 points de PIB en 2026. En revanche, le Japon pourrait afficher un déficit un peu plus faible, autour de 1,8 % du PIB, avec la fin des mesures de soutien à l’économie et grâce à une croissance plus soutenue que prévu.

L’incapacité à réduire les déficits publics s’explique de plus en plus par le vieillissement démographique auquel sont confrontés les pays occidentaux. Avec l’arrivée des générations du baby-boom à des âges élevés, les dépenses de retraite et de santé augmentent rapidement. En France, 50 % de la progression de la dette publique, soit 1 000 milliards d’euros entre 2017 et 2025, est imputable à ce vieillissement.

La population de 65 ans et plus représentait, en 2025, 50 % de celle âgée de 15 à 64 ans au Japon, 40 % en Italie, 38 % en Allemagne, 31 % au Royaume-Uni, 28 % aux États-Unis et en France, et 27 % en Espagne.

Dans tous les pays occidentaux, la baisse du taux de fécondité (nombre de naissances par femme) s’est, depuis 2007, accélérée. Il est passé de 2 à 1,6 entre 2007 et 2025 aux États-Unis, de 1,9 à 1,6 en France, de 1,8 à 1,55 au Royaume-Uni, de 1,4 à 1,2 au Japon. En Espagne, il est passé de 1,4 à 1,1. En Allemagne, après avoir augmenté de 2007 à 2015, passant de 1,3 à 1,5, il est retombé, en 2025, à 1,4. La population active de l’Italie devrait baisser de 7 millions d’ici 2050. Celle de la France devrait diminuer d’ici une dizaine d’années.

La hausse du poids des retraités dans la population implique une augmentation spontanée des dépenses de retraite. En France, le nombre de retraités est passé de 5 à 17 millions entre 1981 et 2025. Il devrait dépasser 20 millions d’ici 2040. Par ailleurs, les dépenses de santé croissent fortement avec l’âge à partir de 60 ans.

Cercle de l’Epargne – données Sécurité sociale

  • Le freinage des gains de productivité, et donc de la croissance du PIB, pèse sur le montant des recettes publiques et conduit, par ricochet, à une hausse des dépenses publiques.
  • La productivité ralentit dans tous les pays, particulièrement à partir du milieu des années 2010, à un moindre degré aux États-Unis. De 2002 à 2025, la productivité par heure travaillée a augmenté de 38 % aux États-Unis, mais elle n’a progressé que de 15 % au Royaume-Uni, de 18 % en Allemagne et de 11 % en France. Au Japon, la progression a été de 21 %, et de 20 % en Espagne. Elle a été nulle en Italie. La France et l’Italie se démarquent par une baisse de leur productivité depuis sept ans.
  • Les gouvernements sont contraints, en permanence, de stimuler la croissance, soit par des baisses d’impôts (États-Unis ou France), soit par des hausses des dépenses publiques. Les dépenses publiques sont orientées à la hausse dans la grande majorité des pays de l’OCDE. En Allemagne, elles sont passées de 48 à 52 % du PIB entre 2022 et 2025. En France, elles s’élèvent à 57 % du PIB. L’Italie, en mettant fin aux mesures de soutien aux entreprises, a réussi, entre 2022 et 2025, à réduire de quatre points de PIB le niveau de ses dépenses publiques, à 50 % du PIB en 2025.
  • La pression fiscale est en hausse en Allemagne, au Royaume-Uni, en Italie, au Japon et en Espagne. Elle a légèrement baissé en France, passant de 46 à 45 % du PIB entre 2017 et 2025.
  • La succession rapide des crises a conduit les États à être de plus en plus interventionnistes. Les pays occidentaux ont été confrontés à la crise des subprimes en 2008, à la crise des dettes souveraines entre 2010 et 2012 pour les pays de la zone euro, à l’épidémie de Covid en 2020, à la guerre en Ukraine en 2022 et au retour de Donald Trump en 2025, avec la mise en œuvre de droits de douane.
  • Chaque crise a conduit à un recul de l’activité assez marqué en zone euro. L’Allemagne a ainsi connu une récession en 2023 et en 2024. À l’exception de l’Espagne, de la Pologne, du Portugal et des États-Unis, parmi les grands pays occidentaux, la croissance annuelle moyenne depuis trois ans ne dépasse pas 1 %.
  • Devant la montée du populisme, alimentée par un ressenti de dégradation du niveau de vie, les gouvernements peinent à rétablir les comptes publics. Plusieurs pays sont confrontés à des crises politiques à répétition. La France n’a pas pu adopter dans les délais impartis sa loi de finances à deux reprises. L’Espagne ne dispose pas de budget depuis trois ans et la Belgique depuis plus de 600 jours. Les aides et baisses d’impôt décidées de manière temporaire sont pérennisées par crainte des réactions des populations.

Les déficits publics ne sont pas que le simple produit de choix budgétaires conjoncturels ou d’erreurs de pilotage économique. Ils constituent désormais le symptôme d’un déséquilibre plus profond, mêlant vieillissement démographique, affaiblissement des gains de productivité et instabilité politique chronique. Dans un monde marqué par l’incertitude et la succession de chocs, les États sont enfermés dans une logique d’intervention permanente, au prix d’une dégradation continue de leurs finances publiques. Faute d’un redressement durable de la croissance potentielle et d’un consensus politique sur la maîtrise des dépenses, le risque est grand de voir les déficits s’installer comme une norme, fragilisant à terme la soutenabilité de la dette et la capacité des économies occidentales à affronter les chocs futurs.

L’Europe : une superpuissance qui s’ignore

L’Union européenne apparaît en situation de faiblesse tant vis-à-vis des États-Unis que de la Chine. Or, elle dispose de nombreux moyens pour s’imposer, dont sa puissance commerciale et financière. Depuis plusieurs années, et surtout depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, l’économie mondiale est en proie à une montée des rapports de force. En utilisant l’arme des droits de douane, l’administration américaine tente en permanence d’obtenir des concessions de la part des autres pays (ouverture des marchés, dérégulation, création d’usines aux États-Unis, etc.). La Chine, face à la progression du protectionnisme, utilise ses atouts, dont la possession et l’exploitation des terres rares. Elle assure 69 % de la production mondiale de terres rares et contrôle 85 % du raffinage des terres rares légères et 100 % du raffinage des terres rares lourdes. De leur côté, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite mettent en avant leurs capacités financières pour endiguer les mesures américaines. L’Arabie saoudite détient 150 milliards de dollars de Treasuries américains et les Émirats arabes unis 110 milliards de dollars. En quinze ans, ces montants de détention ont été doublés.

Lors de la négociation sur les droits de douane, l’Europe a été relativement conciliante. Pour échapper au taux de 25 %, elle a accepté d’importantes concessions. L’accord entre les États-Unis et l’Union européenne du 21 août 2025 prévoit, en effet, qu’en contrepartie de droits de douane fixés à 15 %, et de 50 % pour l’acier et l’aluminium, cette dernière accepte une promesse d’achats de 750 milliards de dollars d’ici 2028 de gaz naturel et de pétrole américains, une promesse d’achat de 40 milliards d’euros de microprocesseurs liés à l’intelligence artificielle, la réalisation d’investissements par les entreprises européennes à hauteur de 600 milliards de dollars d’ici 2028 dans des secteurs stratégiques américains, l’engagement de l’Union d’accroître ses achats de matériel militaire américain, le renoncement à l’application du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières pour les biens provenant des États-Unis, ainsi que la non-application de la directive sur le devoir de vigilance. L’Europe s’engage par ailleurs à ne pas instaurer de droits de douane sur les produits américains.

Les États-Unis ont accepté ces concessions, mais il était dans leur intérêt de ne pas soumettre aux droits de douane les échanges liés à l’aéronautique et aux médicaments génériques.

Face aux États-Unis et à la Chine, l’Union européenne dispose pourtant d’atouts importants. Elle est le premier marché commercial du monde. Les entreprises américaines et chinoises en dépendent pour une part non négligeable de leur chiffre d’affaires. Certes, il existe une dépendance de l’Europe aux importations dans les secteurs de la haute technologie ou des terres rares. Mais les États-Unis sont également dépendants de l’Europe en ce qui concerne les médicaments et les vaccins. L’interruption de ces exportations causerait des dommages importants à l’économie américaine, puisqu’il n’existe pas de substituts disponibles à court terme. Les exportations européennes de médicaments et de produits pharmaceutiques représentent un montant de plus de 10 milliards d’euros chaque mois. L’aéronautique américaine et chinoise dépend également de sous-traitants européens. La Chine importe en outre, en quantité importante, des denrées alimentaires européennes.

L’Europe peut également jouer sur son rôle d’apporteur de capitaux. L’excédent de la balance courante de l’Union européenne est en grande partie investi aux États-Unis et finance les déficits extérieur et budgétaire américains. L’Europe détient ainsi plus de 2 000 milliards de dollars de titres du Trésor américain. Avec un déficit courant de plus de 2 points de PIB et un déficit public supérieur à 6 points de PIB, les États-Unis ont un besoin structurel de capitaux étrangers.

La mansuétude de l’Europe à l’égard des États-Unis est en partie liée au rôle clef que ces derniers assurent dans sa défense. Or, la remise en cause de la solidarité transatlantique devrait conduire l’Union européenne à durcir ses positions. En son sein, des divisions l’en empêchent. Les Allemands craignent le départ des militaires américains de leur sol, au nombre de plus de 35 000. La Pologne et les autres pays proches de la Russie ou de la Biélorussie tiennent à la protection américaine. L’Italie est traditionnellement un allié des États-Unis et n’entend pas s’y opposer.

En acceptant des concessions substantielles sans mobiliser l’ensemble de ses leviers économiques, commerciaux et financiers, l’Union européenne a fait le choix de la prudence plutôt que celui de l’affirmation. Cette stratégie peut se comprendre au regard des contraintes géopolitiques et sécuritaires qui pèsent sur le continent, mais elle n’en demeure pas moins coûteuse. Elle fragilise la compétitivité européenne, détourne l’investissement au profit de l’économie américaine et retarde la réindustrialisation du continent. À force de ne pas vouloir user de sa puissance, l’Europe prend le risque de l’éroder durablement, au moment même où la mondialisation devient un champ de rapports de force assumés.