Tendances – création entreprises – Réseaux sociaux – Défense Europe
La nouvelle vague entrepreneuriale en question
Le phénomène soulève plusieurs interrogations pour les économistes. Pourquoi les entrepreneurs sont-ils aussi actifs depuis la pandémie ? Aux États-Unis comme en France, la création d’entreprises, depuis le Covid, bat des records. En 2025, le Bureau du recensement américain a enregistré un nombre record de 5,7 millions de demandes de création d’entreprise. L’enquête mensuelle Current Population Survey souligne que, depuis 2019, la part des adultes américains travaillant à leur compte est passée de 9,4 % à 9,8 %. Cela représente environ 1,3 million de nouveaux entrepreneurs. En France, le nombre de créations d’entreprises est passé de 860 000 à 1,2 million en rythme annuel entre fin décembre 2019 et fin décembre 2025.
Aux États-Unis, le taux de travail indépendant a progressé d’un point de pourcentage parmi les Américains noirs. Chez les Hispaniques, la hausse atteint 1,8 point de pourcentage, tandis qu’il est resté stable chez les Blancs. En France, la création d’entreprises est particulièrement dynamique dans les quartiers en difficulté.
Plusieurs caractéristiques de la période pandémique ont favorisé la création d’entreprise. De nombreuses personnes ont, durant les confinements, envisagé de changer de vie professionnelle. Aux États-Unis, les licenciements massifs ont incité des millions de personnes à réfléchir à une reconversion. Les aides accordées par les pouvoirs publics durant la crise sanitaire ont pu constituer un petit pécule pour lancer une activité. L’essor du télétravail a constitué un atout pour ceux qui développaient une activité parallèle. Les confinements ont conduit au développement des activités de livraison à domicile, de vente à emporter, etc. Ces évolutions ont donné lieu à de nombreuses créations d’entreprises. Des personnes qui travaillaient auparavant dans l’hébergement, la restauration ou le bâtiment ont lancé leur activité en indépendant. Aux États-Unis, les créations sont particulièrement nombreuses dans les quartiers les plus pauvres. Des jeunes sans emploi ou occupant des postes précaires à temps partiel se sont lancés ces dernières années.
Une étude de la Brookings Institution, fondée sur l’enquête sur les finances des ménages de la Réserve fédérale, indique qu’entre 2019 et 2022, la part des familles propriétaires d’une entreprise appartenant à la population noire est passée de 5 % à 8 %. Chez les Hispaniques et Latinos, elle est passée de 4 % à 7 %, tandis que la part des Américains blancs reculait de 80 % à 73 %.
En France, deux tiers des créations d’entreprise prennent la forme de micro-entreprises soumises à des règles simplifiées. Ces créations relèvent en grande partie d’un entrepreneuriat de nécessité. Elles sont souvent le fait de personnes à la recherche de compléments de revenus. Pour accéder à un emploi, le passage par la création d’entreprise constitue parfois une voie obligée. Les chauffeurs Uber sont ainsi contraints d’avoir le statut de micro-entrepreneur pour exercer, même si leur activité se rapproche du salariat.
Au-delà des considérations sociales, le recours à l’entrepreneuriat traduit néanmoins une volonté croissante d’indépendance, de prise en main de son destin et de remise en cause du salariat comme voie normale d’insertion professionnelle. L’objectif n’est pas tant de créer une entreprise que de développer une activité. Les créations sont ainsi de moins en moins génératrices d’emplois, que ce soit aux États-Unis ou en France.
Selon les données du Bureau du recensement américain, les entreprises de moins de cinq ans ne représentent que 14 % de l’emploi total ; celles âgées de moins d’un an à peine 3 %. Cette contribution tend même à s’amenuiser. Depuis 2021, les jeunes entreprises employant du personnel salarié comptent en moyenne 4,7 employés, contre 5,4 au cours de la décennie précédente.
La vague entrepreneuriale postpandémique apparaît ainsi ambivalente. Elle traduit à la fois un dynamisme réel, une aspiration accrue à l’autonomie et une capacité d’adaptation remarquable des individus face aux chocs économiques. Mais elle révèle aussi une fragilisation du salariat et une montée d’un entrepreneuriat de subsistance, peu capitalisé et faiblement créateur d’emplois. Le défi des prochaines années sera de savoir si cette effervescence débouchera sur la constitution d’un tissu productif innovant et structurant ou si elle restera cantonnée à une multiplication d’activités individuelles précaires.
Réseaux sociaux : la tentation de la prohibition
Au sein des pays occidentaux, peu de sujets font consensus. Or, l’un semble aujourd’hui transcender les clivages : l’interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes, au motif qu’ils seraient dangereux pour leur santé. En décembre dernier, l’Australie a interdit aux moins de 16 ans de détenir un compte sur des plateformes telles que Facebook, Instagram ou TikTok. La France a décidé, à l’initiative d’Emmanuel Macron, d’emboîter le pas. Une douzaine de pays, dont le Royaume-Uni et l’Espagne, envisagent également de le faire. Aux États-Unis, plusieurs États y réfléchissent. Plus de 70 % des Britanniques soutiennent l’exclusion des moins de 16 ans de ces sites, tout comme les deux tiers des Américains. Est-il du ressort des gouvernements d’interdire l’accès aux réseaux sociaux, assimilés à l’alcool ou au tabac, ou cette responsabilité ne devrait-elle pas incomber aux parents ?
Les propositions d’interdiction procèdent d’un souci légitime : la protection de la santé et de la sécurité des plus jeunes. Des drames dans lesquels les réseaux sociaux ont joué un rôle ont marqué les esprits : enfants piégés et poussés à partager des images à connotation sexuelle, adolescents ayant mis fin à leurs jours après avoir été exposés à des campagnes de harcèlement, chantages, etc. Les réseaux sociaux sont également accusés de nuire à la santé physique des jeunes en limitant leur durée de sommeil. Plus globalement, l’utilisation excessive des écrans contribuerait à l’isolement et au mal-être des jeunes générations. Elle entraverait l’acquisition des connaissances et détournerait les jeunes de la lecture.
Le procès intenté aux applications numériques rappelle celui qui visait la télévision lors de son essor et des programmes destinés à la jeunesse. Une ancienne candidate à l’élection présidentielle en France, Ségolène Royal, avait d’ailleurs publié un ouvrage sur ce sujet, Le stress du bébé zappeur.
La question de savoir si les réseaux sociaux provoquent un préjudice massif demeure loin d’être tranchée. Les éléments disponibles suggèrent qu’ils sont nocifs pour au moins une partie des enfants. Mais l’affirmation selon laquelle ils causeraient des dommages importants à la santé mentale de l’ensemble des jeunes ne repose, à ce stade, que sur des preuves limitées.
Par ailleurs, l’interdiction d’accès aux réseaux sociaux est extrêmement complexe à mettre en œuvre. En Australie, des adolescents ont déjà trouvé des moyens de la contourner, notamment en modifiant leur apparence pour paraître plus âgés lors des vérifications faciales. En outre, où s’arrête l’interdiction ? L’Australie n’a pas interdit l’accès aux applications de messagerie comme WhatsApp ni aux jeux en ligne multi-joueurs. Or les messageries, avec leurs boucles de discussion, et les applications de jeu constituent, dans les faits, de véritables réseaux sociaux, souvent plus difficiles d’accès pour les parents. Les jeunes exclus des plateformes dominantes pourraient se tourner vers des sites plus obscurs, où les risques sont potentiellement plus élevés. Les jeunes victimes de harcèlement pourraient également hésiter davantage à en parler à leurs parents ou à déposer plainte.
Dans une société dominée par l’hyper-émotion, tout incident sur un réseau prend la forme d’une catastrophe planétaire. À l’école, dans la rue, il existe aussi du harcèlement et des incivilités. Les réseaux sociaux, si critiqués, ne sont pas dépourvus de qualités. Ils constituent un moyen, pour des jeunes isolés, d’appartenir à une communauté et de nouer des contacts. Ils ouvrent des horizons en exposant les enfants à d’autres milieux, cultures et perspectives. Qu’on le veuille ou non, ces plateformes sont devenues l’un des principaux vecteurs d’information — et de désinformation — sur l’actualité. Elles permettent aux jeunes d’appréhender leur monde, qui est par nature numérique. Jadis, les enfants feuilletaient les journaux de leurs parents ou regardaient les journaux télévisés. Cette époque est révolue.
Les adolescents exclus de TikTok ne se mettront pas spontanément à grimper aux arbres ou à se plonger dans les classiques. Beaucoup passeront davantage de temps devant des consoles de jeux ou des plateformes de streaming. Les enfants des années 1960 ou 1970 ne jouaient déjà plus de la même manière que ceux des années 1930. Si les jeunes passent tant d’heures en ligne, c’est aussi parce que les parents ont progressivement restreint leurs sorties et leurs activités extérieures. Ces derniers adoptent des comportements beaucoup plus protecteurs qu’au cours des décennies passées. Ils estiment que la société est plus dangereuse pour leurs enfants, contrairement à ce que montrent les statistiques sur la délinquance. À cela s’ajoute une exacerbation de la violence médiatique, entretenue par les chaînes d’information en continu et amplifiée par les réseaux sociaux.
L’interdiction apparaît comme une mauvaise solution, à l’image de la prohibition de l’alcool aux États-Unis. Plutôt que de fixer des seuils d’âge, les régulateurs et les législateurs devraient responsabiliser les parents et inciter les plateformes à développer des messages pédagogiques sur les risques liés à leur utilisation. Ils devraient les encourager à repenser certaines fonctionnalités conçues pour prolonger indéfiniment le temps de connexion, comme le défilement infini ou la lecture automatique des vidéos. Ils devraient également exiger une modération plus rigoureuse des contenus. Les plateformes, en tant qu’éditeurs, devraient assumer une responsabilité accrue et pouvoir être plus aisément poursuivies en cas de manquement à la législation.
L’interdiction d’accès des jeunes constitue une mesure simple dans son énoncé, mais largement déclarative dans ses effets. La responsabilisation des plateformes est plus difficile à mettre en œuvre ; pourtant, le législateur a su, par le passé, imposer des règles à la presse écrite, notamment après des drames comme l’assassinat de Gaston Calmette, directeur du Figaro, par Henriette Caillaux le 16 mars 1914.
Si les régulateurs sont incapables d’encadrer des réseaux sociaux existant depuis plus de vingt ans, quel espoir y a-t-il de permettre aux enfants d’utiliser sereinement des outils émergents tels que l’intelligence artificielle ? Les jeunes ont le droit de participer aux innovations technologiques. Il appartient aux adultes de veiller à ce que leur expérience en ligne soit à la fois sûre et enrichissante.
La défense européenne : un combat
Depuis près de dix ans, le projet d’un avion de combat de sixième génération, le Future Combat Air System (FCAS), occupe les chancelleries européennes. Initié par Emmanuel Macron et Angela Merkel en 2017, ce projet devait représenter un investissement de plusieurs dizaines de milliards d’euros. Face aux menaces russes et aux craintes d’un désengagement américain, il était considéré comme prioritaire. La hausse des budgets de défense en Europe aurait dû en faciliter la réalisation, mais le projet semble aujourd’hui condamné au vu des dernières déclarations des autorités allemandes, prenant acte d’un désaccord marqué entre Dassault et Airbus.
Le FCAS était présenté comme l’occasion pour l’Europe de renforcer sa puissance aérienne, après l’échec du développement d’une alternative au F-35 américain de cinquième génération. Le programme ne se limite pas à l’avion lui-même, destiné à remplacer le Rafale français et l’Eurofighter Typhoon utilisé par l’Allemagne et l’Espagne. Il comprend également le développement d’un essaim de drones autonomes destinés à appuyer le chasseur, ainsi qu’un « cloud de combat » chargé d’assurer l’interconnexion de l’ensemble des systèmes.
Les coopérations sont rares dans le domaine de l’armement et ont toujours donné lieu à d’importantes difficultés. La réalisation de l’avion de transport militaire A400M par Airbus a été émaillée de nombreuses crises. Néanmoins, celui-ci est désormais plébiscité par les armées européennes. Le projet FCAS n’est pas le seul à être encalminé. En octobre dernier, la France s’est retirée d’un programme de drones de 7 milliards d’euros associant Airbus, Dassault et l’italien Leonardo. Les désaccords franco-allemands ont également retardé de plusieurs années un projet de nouveau char de combat. Quant à un programme franco-allemand d’avion de patrouille maritime, il a échoué en 2021 lorsque Berlin a opté pour un appareil américain.
Le FCAS s’est enlisé en raison de querelles sur le partage des tâches. Le schéma initial prévoyait que Dassault, constructeur du Rafale, pilote le développement du chasseur. Airbus, déjà partenaire dans l’Eurofighter, devait prendre en charge le « cloud de combat » et les drones d’accompagnement, l’entreprise espagnole Indra devant se concentrer sur les capteurs. Français et Allemands divergent sur la gouvernance du projet. « Je n’accepterai pas que trois personnes autour d’une table décident de tous les aspects techniques », déclarait en septembre Éric Trappier, président de Dassault Aviation. Pour Dassault, le maître d’œuvre doit trancher. Pour Berlin, qui dispose d’une pratique de la concertation plus marquée que celle des Français, le projet doit donner lieu à un partage des pouvoirs avec pour objectif le développement de compétences industrielles nationales. Or, l’industriel français refuse en particulier de transférer sa propriété intellectuelle à Airbus. Selon une source interne, d’autres grands groupes français impliqués dans le FCAS adopteraient une position similaire. Les Allemands se disent désormais prêts à quitter le programme. Le chancelier Friedrich Merz a reconnu que les armées allemande et française n’avaient pas les mêmes besoins en matière d’avions de chasse. La France met en avant la nécessité d’une version navale capable d’opérer depuis un porte-avions et d’emporter des charges nucléaires.
À défaut d’un accord avec la France, l’Allemagne pourrait se rapprocher du Royaume-Uni, de l’Italie et du Japon qui, depuis décembre 2022, participent au projet de « Global Combat Air Programme » (GCAP). Ce projet suit son cours sans difficultés majeures, les trois États ayant opté pour une gouvernance centralisée et équilibrée au travers d’une société commune, baptisée « Edgewing ». Celle-ci rassemble l’industriel britannique BAE Systems, l’italien Leonardo et le japonais Japan Aircraft Industrial Enhancement. Elle est opérationnelle depuis juin 2025 et espère faire voler son premier démonstrateur avant 2027, pour une entrée en service en 2035, soit cinq ans avant le SCAF. Compte tenu du coût du programme, l’arrivée de l’Allemagne constituerait une aubaine. Une participation de l’Arabie saoudite est également envisagée. Néanmoins, l’intégration de l’Allemagne serait complexe, le projet étant déjà fortement avancé avec une répartition précise des missions entre les entreprises participantes. Rolls-Royce (Royaume-Uni), IHI (Japon) et Avio Aero (Italie) collaborent ainsi à la conception et au développement des systèmes de propulsion. Leonardo (Italie et Royaume-Uni), Mitsubishi Electric (Japon) et ELT Group (Italie) développent les instruments de détection et d’effets non cinétiques, ainsi que les communications intégrées.
Jusqu’à présent, l’enjeu politique a sauvé le projet d’avion franco-allemand. Si Berlin estime désormais que ce projet nuit à ses intérêts, elle pourrait confirmer rapidement son abandon. Les Allemands considèrent que la France fera des concessions au dernier moment en raison de ses difficultés budgétaires, qui l’empêchent de faire cavalier seul. Avec un budget de défense allemand appelé à presque doubler dans les trois prochaines années, Airbus pourrait décider d’avancer sans les Français. L’industriel allemand privilégierait un avion plus lourd que celui imaginé par Dassault, lequel souhaite un appareil apte à opérer depuis un porte-avions. Airbus pourrait également s’associer au suédois Saab, constructeur du Gripen, dont l’intérêt pour le projet concurrent mené par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon semble s’être émoussé. En dépit des discours sur la réduction de la fragmentation industrielle européenne, le continent pourrait ainsi se retrouver avec trois, voire quatre chasseurs de sixième génération différents, ce qui constituerait un réel échec. En l’état actuel, et malgré les déclarations d’Emmanuel Macron, seul le « cloud de combat » commun aux armées européennes pourrait survivre.
Deux autres initiatives européennes apparaissent toutefois plus solides. L’European Long-Range Strike Approach (ELSA), lancée en 2024, concerne le développement de missiles balistiques et de croisière. Elle réunit sept partenaires : la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Pologne, la Suède et le Royaume-Uni. L’European Sky Shield Initiative (ESSI), initiée en 2022 sous impulsion allemande, constitue un programme d’achats groupés de systèmes de défense aérienne auquel participent plus de vingt pays. Ces projets sont moins ambitieux que le FCAS. ELSA fonctionne comme une coalition souple favorisant des coopérations bilatérales ou trilatérales. La France, l’Italie et le Royaume-Uni développent un missile de croisière furtif, tandis que l’Allemagne travaille avec la Suède à une version plus puissante du missile Taurus. L’ESSI adopte une approche différente : il s’agit d’acquérir des systèmes disponibles sur étagère pour répondre à des besoins identifiés — équipements européens pour les capacités de courte et moyenne portée, systèmes américains Patriot et intercepteurs israéliens Arrow pour la longue portée. La France n’y participe pas, considérant que l’Europe ne devrait pas dépendre de systèmes américains, même si le développement d’alternatives européennes exige davantage de temps. De nombreux pays européens estiment que la mutualisation des achats de matériels existants est préférable à des programmes conjoints complexes de développement. Paradoxalement, l’augmentation des budgets militaires incite les États européens à coopérer davantage.


