15 mai 2026

le coin de l’économie – élections France – pétrodollars

Quels débats économiques pour les prochaines élections en France ?

Dans un an, la France aura logiquement un nouveau ou une nouvelle président(e) et devrait s’engager, sauf si une dissolution intervenait d’ici là, vers de nouvelles élections législatives qui permettront peut-être de dégager une majorité. Est-ce que les campagnes à venir s’articuleront autour des thèmes économiques et budgétaires ? Malgré les importants défis à relever – déficit public, vieillissement démographique, mutation technologique, transition écologique –, rien n’est moins sûr. Le débat risque de se focaliser sur la sécurité, l’immigration, mais en négligeant les aspects économiques.

La question des retraites

Le gouvernement qui résultera des prochaines élections législatives devra traiter la question des retraites et notamment le devenir de la réforme de 2023 qui est suspendue jusqu’à l’automne 2027.

Le constat est assez clair. Le système de retraite est en déficit et celui-ci ne peut qu’augmenter sans réforme durant les prochaines années. Les solutions sont simples :

  • Augmentation du volume de travail ;
    • Hausse des cotisations ;
    • Baisse des pensions.

La France est handicapée par rapport à ses voisins par la faiblesse de son taux d’emploi. Il s’élevait, en 2025, à 69 % contre 78 % en Allemagne. Si la France avait le même taux que son voisin d’outre-Rhin, toutes choses étant égales par ailleurs, elle n’aurait pas de problème de finances publiques. Le problème du volume de travail concerne essentiellement les jeunes et les personnes de plus de 60 ans. Le taux de chômage des 16-25 ans est de 21 %, soit le double de celui du reste de la zone euro. La proportion des jeunes de moins de 25 ans qui ne sont ni en emploi, ni en formation atteint 12 % contre 8,8 % en Allemagne et 4,8 % aux Pays-Bas. Le niveau de formation et une mauvaise intégration des jeunes au sein des entreprises contribuent à ce mauvais résultat. Le système de formation est perfectible mais, en outre, les employeurs demandent souvent aux jeunes d’être immédiatement compétitifs.

Le taux d’emploi des 60-64 ans s’élève à 45 % en France, contre plus de 70 % en Allemagne et aux Pays-Bas. Ce faible taux s’explique essentiellement par les règles du système de retraite (âge légal de départ à la retraite de 62 ans et 9 mois en France, contre 65 ans en Espagne, 66 ans et 2 mois en Allemagne, 67 ans en Italie et aux Pays-Bas). Un âge de départ à la retraite plus précoce que dans les autres pays européens génère un déficit de travail et de recettes publiques avec, en parallèle, une augmentation du montant des pensions à distribuer.

Un report de l’âge de départ à la retraite ne résoudrait pas en soi le problème. Une amélioration de l’employabilité des seniors serait nécessaire, ce qui suppose un effort de formation en faveur des plus de 55 ans. Actuellement, seulement 24 % des personnes de 55 à 64 ans ont accès à une formation à but professionnel en France contre 47 % des personnes de 18 à 69 ans. Ce déficit de formation professionnelle est particulièrement important pour les chômeurs et pour les personnes peu diplômées.

Le choix de la hausse des cotisations pour régler le problème des retraites jouerait contre la compétitivité des entreprises et constituerait une charge directe sur le pouvoir d’achat des actifs (en cas d’augmentation des cotisations salariales). La baisse des pensions par désindexation par rapport à l’inflation aurait des incidences sur la consommation et sur la croissance. La population est, jusqu’à maintenant, opposée à une telle mesure.

La question de la fiscalité des entreprises

Depuis 2024, la hausse des impôts sur les entreprises revient dans le débat afin de financer le déficit public. La loi de finances pour 2025 a créé de nouvelles taxes supposées temporaires mais qui ont été reconduites pour 2026. La suppression des impôts de production, qui a été évoquée à plusieurs reprises, est pour le moment reportée. Les impôts de production des entreprises s’élèvent encore, en France, à 3,0 % du PIB en 2024, contre 3,7 % du PIB en 2020, mais ils restent plus élevés qu’au sein des autres pays européens (1,7 % du PIB pour l’ensemble de l’Union européenne, 0,7 % du PIB en Allemagne). Ce poids élevé des impôts de production (impôts sur les salaires, versement mobilité, cotisation foncière des entreprises, contribution sociale de solidarité…) dégrade la compétitivité des entreprises françaises par rapport aux entreprises des autres pays européens.

Le taux d’imposition sur les bénéfices des sociétés en France est de 25 % pour les sociétés dont le chiffre d’affaires est inférieur à 1 milliard d’euros, de 30,1 % pour celles dont le chiffre d’affaires est compris entre 1 et 3 milliards d’euros et de 35,3 % pour celles dont le chiffre d’affaires dépasse 3 milliards d’euros. Le poids de l’imposition des sociétés est plus lourd en France que dans les autres pays de l’Union. Le taux moyen d’imposition des bénéfices dans l’Union européenne est de 17,5 %, dans la zone euro de 22,2 %. Le poids des cotisations sociales des entreprises est aussi plus important en France que dans les autres pays européens, malgré les allègements de charges sociales. Elles représentaient, en 2025, 8,9 % du PIB en France, contre 6,5 % dans l’Union européenne. La part des cotisations sociales payée par les employeurs est aussi plus élevée en France (67 %) que dans l’Union européenne (57 %).

Les prélèvements supportés par les entreprises atteignent 14,5 % du PIB en France contre 11 % au sein de l’Union européenne. A contrario, les entreprises françaises reçoivent davantage d’aides, ce qui rend le système peu transparent. Ces aides pourraient atteindre 200 milliards d’euros. Leur allocation obéit à des logiques de rente. Leur efficacité fait débat. Il serait plus sain d’en supprimer une partie et de réduire les taux de prélèvement pour obtenir un système de prélèvements plus transparent.

La France se caractérise par la faiblesse de son industrie. La valeur ajoutée manufacturière représente, en effet, en 2025, 9 % du PIB en France, contre 14 % au sein de l’Union européenne et 18 % en Allemagne. Cette sous-représentation de l’industrie est ancienne. Elle a comme conséquence des salaires plus faibles, ce qui pèse sur le montant des recettes publiques. La France s’est spécialisée dans les services domestiques (tourisme, services à la personne, logistique). À juste titre, les actifs se plaignent de la faiblesse des salaires mais leur revalorisation bute sur les faibles gains de productivité que génèrent les services.

La question européenne

De nombreux Français accusent l’Europe de jouer contre les intérêts de l’économie française, d’être technocratique. Les politiques mises en place au niveau européen (règles budgétaires, politiques de la concurrence, politique monétaire, normes industrielles et environnementales) et, de manière plus générale, la coordination des politiques entre les pays européens sont critiquées. Or, ces normes sont obligatoires pour le fonctionnement du marché unique dont profitent les entreprises et les agriculteurs. Tout échange commercial nécessite des normes. Contrairement à ce que pensent certains, l’Union européenne n’est pas allée suffisamment loin dans la normalisation. Le FMI estime que les barrières commerciales entre les pays européens sont équivalentes à des droits de douane de 44 % pour les produits manufacturés et de 110 % pour les services.

Aujourd’hui, avec un marché de 450 millions d’habitants, l’Union européenne constitue une des principales forces économiques mondiales. Si elle parvient à coordonner les politiques industrielles des États membres, en particulier les politiques de production du matériel militaire, à émettre une dette commune qui pourra concurrencer la dette du Trésor des États-Unis et à instituer un grand marché unifié des capitaux, l’Union et, indirectement, la France pourront concurrencer les États-Unis et la Chine.

Le retour à des politiques nationales dans les domaines industriels, réglementaires et budgétaires impliquerait que les États n’auraient aucun poids face aux États-Unis, à la Chine ou à l’Inde. Ce serait un contresens total.

La question de l’immigration

Comme aux Etats-Unis, le débat sur l’immigration est entaché de nombreux clichés Il est abordé le plus souvent de manière passionnelle et non rationnelle et non scientifique. De nombreux travaux[1] concluent  à l’apport positif de l’immigration en France.

Premièrement, il n’y a pas de substitution des immigrés aux non-immigrés sur le marché du travail. L’immigration génère donc un supplément d’emploi et d’activité, qui profite aux nationaux et, en particulier, fait monter leurs salaires en élevant le revenu perçu par la classe moyenne. Contrairement à certaines idées, les immigrés (personnes nées à l’étranger et résidant en France) sont, en moyenne, plus qualifiés que les Français d’origine. En effet, 52 % des immigrés entrés en France en 2023 ont un diplôme de l’enseignement supérieur. L’effet de l’immigration sur le déficit public est nul, voire légèrement favorable. Le supplément d’activité dû à l’immigration compense la consommation de protection sociale des immigrés. L’immigration clandestine, si l’on utilise les chiffres de l’aide médicale d’État, peut être estimée à 370 000 personnes, soit seulement 5 % des 7,7 millions de personnes nées à l’étranger et résidant en France.

En raison de la chute du taux de fécondité — 1,56 naissance par femme en 2025 — et de l’apparition d’un solde naturel négatif, sans l’apport de l’immigration, les pénuries de main-d’œuvre se multiplieront et la croissance diminuera.

La politique énergétique

La France devra, dans les prochaines années, augmenter sa production d’électricité tout en renouvelant son parc nucléaire. Elle ne pourra pas se passer de l’apport des énergies renouvelables. Un effort d’investissement devra être engagé, ce qui suppose que les gouvernements en place maintiennent une politique stable en la matière. Les volte-face de ces dernières années ont coûté cher.

Les campagnes électorales à venir devraient permettre de trancher ces différentes questions. Le risque est évidemment que la démagogie l’emporte sur la raison et l’analyse précise des avantages et des inconvénients des réponses à leur apporter…

Les pétrodollars survivront-ils à la guerre au Moyen-Orient ?

Ibrahim Oweiss, jeune économiste au ministère égyptien de l’Industrie, fut contraint de s’expatrier en 1960 pour avoir osé critiquer la politique économique du général Nasser en affirmant que son pays produisait tout « de l’aiguille au missile », mais qu’il ne fabriquait correctement ni l’un ni l’autre. Il critiquait ainsi l’option soviétique du régime. En 1974, devenu professeur à l’université de Georgetown à Washington, Oweiss se focalisa sur les dollars accumulés par les exportateurs pétroliers du Golfe plus rapidement qu’ils ne pouvaient les utiliser. « Je souhaite introduire un nouveau terme,  les pétrodollars », déclara-t-il lors d’un discours prononcé juste après le premier choc, pétrolier. Cette formule allait durablement associer son nom à ce concept, même si le terme était déjà apparu auparavant dans un article de Peter Peterson, ancien secrétaire américain au Commerce.

Les pétrodollars, initialement perçus comme une menace pour les États-Unis et les autres pays importateurs de pétrole, furent ensuite considérés comme une planche de salut permettant de conforter le rôle mondial du billet vert et de renforcer la puissance financière américaine. La gestion des pétrodollars fut encouragée dès le départ par les autorités américaines. Ainsi, à la fin de 1974, le département du Trésor américain autorisa la banque centrale saoudienne à acheter discrètement des obligations du Trésor en dehors des adjudications habituelles, afin d’éviter au Royaume d’être critiqué par les autres pays arabes en raison de son soutien financier à un allié d’Israël. Dans le même temps, Saudi Aramco, la compagnie pétrolière nationale, décida de n’accepter que des dollars — et non plus des livres sterling — pour le règlement de son pétrole brut, décision révélée de manière embarrassante lors d’une visite du chancelier britannique en Arabie saoudite. Le dollar sortait ainsi gagnant de la guerre du Kippour de 1973, avec comme conséquence une marginalisation des devises européennes.

La facturation du pétrole en dollars créa une demande mondiale pour la monnaie américaine. Le recyclage des revenus pétroliers dans des actifs libellés en dollars offrit aux États-Unis une latitude financière enviable. Les pays du Golfe prirent l’habitude de placer une part non négligeable de leurs excédents sur les marchés américains, ce qui facilita le financement du déficit public et celui de la balance des paiements courants.

Ce circuit des pétrodollars pourrait-il disparaître dans les prochaines années ? La Chine paie depuis longtemps le pétrole iranien en yuans et non en dollars. Pékin a également commencé à expérimenter des achats de matières premières réglés en yuan numérique. D’autres pays, comme la Russie ou l’Inde, cherchent eux aussi à effectuer leurs transactions pétrolières dans leurs propres monnaies. S’appuyant sur ces évolutions, Mallika Sachdeva, de Deutsche Bank, estimait dès mars que le conflit iranien « pourrait constituer le catalyseur d’une érosion de la domination des pétrodollars et du début de l’ère du pétroyuan ». Pour le moment, malgré tout, le dollar reste dominant. Si un nombre croissant d’entreprises et de pays souhaitent disposer de la possibilité de payer leur pétrole autrement qu’en dollars, ils continuent à l’utiliser majoritairement car il continue d’offrir de nombreux avantages. Le marché financier américain est tout à la fois profond et liquide. Nul n’imagine un basculement de grande ampleur vers l’e-yuan.

L’érosion des pétrodollars devrait néanmoins inquiéter les autorités américaines car ces derniers constituent « une ancre essentielle » de la domination plus générale du dollar. Les entreprises achetant leur pétrole en dollars, elles ont également tendance à facturer leurs exportations dans cette même monnaie afin de se protéger naturellement contre les fluctuations de change. Si le dollar devient plus faible ou plus fort, les effets sur leurs dépenses en dollars — notamment pétrolières — sont compensés par ceux affectant leurs recettes en dollars. Cet argument suppose que le prix du pétrole est aussi rigide que celui des autres biens et services. Or, dans la réalité, le pétrole brut et les matières premières échangées sur des marchés organisés voient leurs prix continuellement ajustés afin de refléter les fluctuations monétaires et les forces du marché. Si le dollar se déprécie, le prix du pétrole a tendance à augmenter. Si les entreprises ne peuvent pas relever simultanément leurs prix à l’exportation, leur « couverture naturelle » devient alors peu efficace. Le pétrole n’explique donc probablement pas pourquoi autant d’entreprises facturent leurs produits en dollars. Quand elles cherchent à se protéger contre leurs coûts d’approvisionnement, elles s’intéressent davantage à des intrants spécialisés — pièces détachées ou composants industriels — dont les prix sont plus rigides.

Le pétrole n’explique pas totalement la domination des actifs en dollars. Certes, les obligations du Trésor américain et les dépôts en dollars ont capté une part importante des excédents financiers du Golfe dans les années 1970, mais ces surplus n’ont pas été permanents. Dès 1986, au moment du contre-choc pétrolier, un recul des pétrodollars avait été constaté. En 2000, souligne Brad Setser, du Council on Foreign Relations, les excédents cumulés de l’Arabie saoudite depuis 1970 avaient été entièrement effacés par les déficits ultérieurs. Le royaume bénéficia d’une nouvelle manne à l’approche de la crise financière mondiale de 2007-2009, mais ses déficits courants étaient de retour en 2024 et 2025. L’an dernier, l’excédent cumulé des exportateurs pétroliers, Russie et Norvège comprises, n’atteignait qu’environ 200 milliards de dollars selon les calculs de Brad Setser, contre 1 500 milliards de dollars d’excédents pour les industriels d’Asie orientale.

L’autre crise des otages : celle des actifs financiers

Les pétrodollars décrits par Oweiss en 1974 ne constituent plus aujourd’hui la source fondamentale de la domination du dollar. Les pays exportateurs de pétrole ne décideront probablement pas du destin du système monétaire mondial. Pourtant, la guerre avec l’Iran ne sert pas les intérêts du billet vert. L’aventurisme géopolitique des États-Unis, tout comme leur utilisation agressive des sanctions financières, poussent un nombre croissant de pays à rechercher des systèmes de paiement alternatifs et d’autres réserves de valeur. Dans son discours prononcé il y a plus d’un demi-siècle, Ibrahim Oweiss évoquait déjà la crainte que les États-Unis puissent geler ou confisquer des actifs placés sous leur juridiction, malgré leur attachement affiché aux principes du libre marché. Il qualifiait ces capitaux de « capital otage ». Cette idée — bien davantage que celle des pétrodollars associée à son nom — pourrait finalement expliquer le destin du dollar au cours des prochaines années…


[1] KAMMER, Alfred. Europe’s integration imperative. 2025 – D’ALBIS, Hippolyte, BOUBTANE, Ekrame, et COULIBALY, Dramane. Demographic changes and the labor income share. European Economic Review, 2021 – D’ALBIS, Hippolyte et BOUBTANE, Ekrame. Macroeconomic Consequences of International Migration for OECD Countries. In : Understanding Migration with Macroeconomics. Cham : Springer International Publishing – BOUBTANE, Ekrame,  les effets économiques de l’immigration en Europe. 2023  – 4 INSEE Première n° 2051, mai 2025