5 juin 2026

Economie – crise obligataire – croissance Europe

Vers une crise obligataire ?

Les taux d’intérêt à long terme sont sur une tendance haussière dans tous les grands pays de l’OCDE. Cette hausse des taux d’intérêt à long terme résulte de la dégradation des finances publiques, avec des déficits publics creusés par l’augmentation des dépenses militaires et la faiblesse de la croissance, des anticipations d’inflation, à court terme et à long terme et et probablement dans certains pays aussi de l’incertitude politique.L’augmentation des taux d’intérêt comporte deux risques, le premier est celui d’une augmentation rapide de l’endettement public avec des taux d’intérêt nominaux à long terme devenant supérieurs à la croissance en valeur, le deuxième étant de privilégier un financement par des bons du Trésor, rendant la charge de la dette sensibles aux évolutions des taux directeurs des banques centrales.

Les taux d’intérêt à long terme sont en hausse depuis le début de l’année 2026 dans tous les grands pays de l’OCDE.

Taux à 10 ans début janvier 2026 en %Taux à 10 ans début juin 2026 en %Variation (points de %)Variation (%)
États-Unis4,174,55+0,38+9,1 %
Royaume-Uni4,384,90+0,52+11,9 %
Allemagne2,832,95+0,12+4,2 %
France3,523,63+0,11+3,1 %
Espagne3,253,37+0,12+3,7 %
Italie3,453,66+0,21+6,1 %
Japon2,092,70+0,61+29,2 %

La dégradation des finances publiques

La hausse des dépenses militaires (Etats-Unis, Allemagne, France, Japon), le ralentissement de la croissance dû à la guerre au Moyen-Orient, aux Etats-Unis, de l’annulation d’une partie des droits de douane par la Cour Suprême puis par la Cour de Commerce International (Court of International Trade), le vieillissement de la population, la transition écologique, les facteurs contribuant à la hausse des dépenses publiques et à l’accroissement du déficit public ne manquent pas.

En 2025, parmi les sept pays étudiés, les seuls pays à ne pas avoir de déficit budgétaire primaire (déficit avant prendre en compte le service de la dette) sont l’Espagne et l’Italie. Le déficit primaire atteint 4,5 % du PIB aux Etats-Unis, 3 % en France et 1 % au Royaume-Uni.

En 2026, le déficit public sera particulièrement élevé aux Etats-Unis, en Allemagne, en France et au Japon. En Allemagne et au Japon, en 2026, la hausse des dépenses militaires et des dépenses d’investissement en infrastructures provoquera une augmentation sensible du déficit.

Hausse des anticipations d’inflation

Les anticipations d’inflation mesurées par les swaps d’inflation sur les marchés financiers sont en hausse, tant en ce qui concerne les anticipations d’inflation à court terme que les anticipations d’inflation à long terme, en raison des répercussions de la hausse des prix de l’énergie et des prix des produits dont la fabrication nécessite de l’énergie (plastiques, engrais notamment). Les swaps d’inflation à 5 ans sont désormais à 4 % pour le Royaume-Uni, 2,8 % pour la zone euro. Avec la fin de  guerre au Moyen-Orient, les anticipations d’inflation dévraient reculer.

Hausse du risque géopolitique et politique

La situation géopolitique es plus incertaine depuis quelques années avec des tensions croissantes entre la Russie et les Occidentaux et avec une rivalité accrue entre la Chine et les Etats-Unis. Ces derniers pratiquent une politique moins coopérative et de plus en plus marquée par le rapport de force.

L’incertitude politique est également en hausse et concerne :

  • le résultat des élections de mi-mandat aux Etats-Unis ;
  • le résultat des prochaines élections générales au Royaume-Uni (où Reform UK est en tête dans les sondages) ;
  • les résultats des futures élections en France.

L’incertitude politique implique une incertitude sur des politiques économiques très importantes (politique budgétaire, politique d’immigration) et incite les investisseurs à la prudence ce qui se traduit par une hausse des taux d’intérêt.

Compte tenu de cette montée des incertitudes, le taux d’endettement public a une propension à augmenter. Quand le taux d’intérêt nominal à long terme est supérieur à la croissance nominale, il faut qu’il y ait un excédent primaire pour stabiliser le taux d’endettement public (excédent égal au produit du taux d’endettement public par l’écart entre taux d’intérêt et croissance).

Aujourd’hui, le taux d’intérêt nominal à 10 ans est supérieur à la croissance nominale seulement en France et en Italie.

La maturité de la dette publique française est, en 2026, de 6 ans en France en Allemagne. Elle atteint 7 et 7,5 ans respectivement en Espagne et en Italie. Pour le Royaume-Uni, elle st de 11,9 ans et de 0,6 ans pour le Japon.  La maturité de la dette américaine n’est, en revanche, que de 5,2 ans.

Le Royaume-Uni, avec une maturité très longue de la dette publique, cohérente avec les besoins d’investissement des fonds de pension. les Etats-Unis, avec une maturité courte de la dette publique, résultant de l’importance du financement en bons du Trésor (T-Bills). Ces dernières années,  le Japon a augmenté ses émissions de dette de maturité courte.

Les taux d’intérêt à long terme sont en hausse dans les pays de l’OCDE avec les déficits publics élevés, l’inflation anticipée plus forte, l’incertitude politique. Il résulte de ce niveau plus élevé des taux d’intérêt à long terme qu’ils sont devenus plus élevés que la croissance nominale en France et en Italie, mais pas dans les autres pays.

Il y a donc deux risques. Il y a un risque d’emballement de la dette publique en France et en Italie. Dans les prochaines années, les Etats pourraient être tentés de raccourcir la maturité en optant pour un financement via des bons du Trésor. Cette option peut affecter négativement la crédibilité de la banque centrale, si les investisseurs anticipent qu’elle hésitera à monter ses taux d’intérêt, en raison de l’effet sur la charge de la dette publique, alors que la situation économique le justifierait. La probabilité d’une crise obligataire est limitée mais le problème pourrait se déplacer vers les banques centrales et vers les taux directeurs. L’indépendance des banques centrales pourraient être ainsi remise en cause.

La croissance européenne menacée

Avant le début de la guerre au Moyen-Orient, transitaient par le détroit d’Ormuz,

  • 7 % du pétrole consommé en Europe, 5 % du gaz naturel et 19% du kérosène. Le blocage du Détroit provoque une hausse des prix de l’énergie, en Europe, et pourrait s’accompagner de pénuries. Ce blocage génère à la fois un choc de demande (baisse du pouvoir d’achat des ménages) et un choc d’offre(hausse des coûts de production des entreprises).

Avant le début de la guerre au Moyen-Orient, 14,3 millions de barils de pétrole par jour et 118,8 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an transitaient par le détroit d’Ormuz, pour une consommation mondiale de pétrole de 102 millions de barils/jour et une consommation annuelle de gaz naturel de 4 147 milliards de mètres cubes. Avant la fermeture du détroit d’Ormuz, la quantité de pétrole à destination de l’Europe transitant par le détroit d’Ormuz était de 0,6 millions de barils par jour. En 2025, la quantité de gaz naturel à destination de l’Europe transitant par le détroit d’Ormuz a été de 16 milliards de mètres cubes. L’Europe est par ailleurs dépendants des raffineries localisées dans le Golfe Persique pour le kérozène.

La dépendance au Moyen-Orient pour les hydrocarbures est directe et indirecte. Directe avec l’arrêt des exportations des pays du Golfe, indirecte en raison de la compétition entre les Etats consommateurs pour accéder au pétrole et au gaz dont les volumes vendus sont amputés. Cette concurrence a fait apparaître une hausse forte du prix du pétrole  du prix du gaz naturel en Europe, du kérosène et des autres produits raffinés (essence, gasoil). Le prix du kérozène a été multiplié par deux entre la fin février et la fin mai.

La hausse des prix du pétrole et du gaz naturel entraîne celle des produits fabriqués à partir du pétrole ou du gaz naturel, par exemple le polyéthylène (qui sert à fabriquer les sacs, les films, les récipients souples), le polypropylène (qui sert à fabriquer des pièces moulées, des emballages, des tissus), l’urée (qui sert à fabriquer des engrais). Depuis la fin du mois de février, les prix des engrais ont augmenté de 44 %, les prix du polyéthylène de 53 % et les prix du polypropylène de 50 %. Au Japon et en Corée du Sud, des pénuries pour les sacs poubelles est constatée.

La guerre au Moyen-Orient provoque ainsi un choc négatif d’offre, qui résulte du recul de la profitabilité de la production (de plastiques, d’engrais, de transports…) et un choc négatif de demande en lien avec le  recul du pouvoir d’achat des ménages et celui de leur demande de biens et de services.

La production au sein de la zone euro est orientée à la baisse sachant qu’elle ne s’était pas remise du choc subi lors de la guerre en Ukraine en 2022. L’inflation augmente relativement lentement du fait de l’atonie de la demande. L’inflation sous-jacente de la zone euro reste autour de 2 %. Il convient d’attendre eles prochains mois pour avoir une idée précise de la situation.

Si le conflit perdure, des pénuries risquent d’apparaître. Des compagnies aériennes seront contraintes de rationner le kérozène et d’annuler des vols. Des emballages pour des médicaments ou l’alimentation pourraient faire défaut. La production d’engrais pourrait être aussi entravée  Ces rationnements réduiront le niveau de production. Les effets pourraient se faire ressentir d’ici la fin juin. En cas de déblocage du détroit, le retour à la normale nécessitera un mois.

Compte tenu des effets de la Guerre au Moyen-Orient, un  recul de la croissance de l’Europe est à attendre avec une attrition de la demande et de l’offre. Un rebond pourrait néanmoins survenir d’ici la fin de l’année. Le prix du pétrole pourrait baisser rapidement car les pays du Golfe auront besoins de recettes après plus de trois mois de blocage du détroit. En outre, depuis février, les autres pays producteurs ont accru leur production. Dans un contexte de faible croissance, le marché pétrolier pourrait être rapidement saturé.