28 août 2026

Horizons – Chine – souveraineté économique

L’internationalisation de la Chine en marche

Avec la montée du protectionnisme, le vieillissement démographique et après avoir longtemps concentré l’essentiel de ses capacités de production sur son territoire, l’Empire du Milieu multiplie désormais l’implantation de ses entreprises à l’étranger. En trois ans, les groupes chinois auraient consacré plus de 200 milliards de dollars à la construction de nouvelles usines hors de Chine.

Les implantations ne se limitent plus aux pays voisins. Les entreprises chinoises installent des établissements au Moyen-Orient, en Afrique, en Europe ou encore en Amérique latine. Les grands groupes chinois entraînent dans leur sillage leurs fournisseurs, recréant progressivement à l’étranger des écosystèmes industriels intégrés. Cette internationalisation concerne en priorité des secteurs jugés stratégiques : véhicules électriques, batteries, énergie solaire, éolien, composants électroniques ou équipements destinés aux centres de données.

Plusieurs facteurs expliquent cette accélération. La faiblesse relative de la consommation intérieure chinoise et l’intensification de la concurrence domestique poussent les entreprises à rechercher de nouveaux débouchés. À cela s’ajoute le durcissement des politiques commerciales, en particulier aux États-Unis. Les droits de douane imposés par Washington incitent les groupes chinois à produire dans des pays bénéficiant d’un accès plus favorable aux marchés occidentaux.

Plusieurs pays émergents ont bien compris l’opportunité et ont adopté des réglementations visant à faciliter l’accueil des investisseurs chinois. L’Égypte a ainsi mis en place une procédure accélérée pour les grands projets industriels. Pour les entreprises chinoises, le pays présente un double avantage : un marché intérieur de près de 120 millions d’habitants et une position géographique qui permet d’exporter vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique.

Cette logique contribue à remodeler la géographie de l’industrie chinoise. Dans le solaire, JA Solar, JinkoSolar et TrinaSolar, déjà implantés depuis plusieurs années en Asie du Sud-Est, développent désormais leurs capacités de production dans les pays du Golfe. Ces nouvelles unités ne sont plus seulement destinées aux marchés locaux : elles s’intègrent directement dans les chaînes d’approvisionnement de grands groupes internationaux. Le fabricant allemand d’éoliennes Nordex achète ainsi des pales produites au Maroc dans une usine appartenant à l’un de ses fournisseurs chinois.

L’Europe attire également des investissements croissants. En 2025, les investissements directs chinois dans de nouvelles installations industrielles européennes ont atteint 8,9 milliards d’euros, un record et une progression de près de 50 % en un an. La Hongrie constitue l’un des principaux points d’entrée, mais la Serbie monte également en puissance. L’équipementier automobile Linglong Tire y a installé une usine fortement automatisée à Zrenjanin, qui fournit notamment Volkswagen et Ford et dont les capacités doivent encore être augmentées.

Le phénomène va désormais au-delà de l’assemblage final. Les fournisseurs de composants suivent les grands industriels afin de constituer des chaînes de valeur complètes à proximité des nouvelles usines. Au Maroc, Gotion construit une vaste usine de batteries près de Rabat. Dans son environnement immédiat, plusieurs fournisseurs chinois, dont BTR pour les anodes et les cathodes et Hailiang Group pour les feuilles de cuivre, développent à leur tour leurs propres sites industriels. En Égypte, certains fabricants chinois encouragent également leurs sous-traitants à s’installer à proximité de leurs nouvelles unités de production.

La Chine reproduit ainsi progressivement à l’étranger un modèle qui a largement contribué à son succès industriel : des sites de production entourés d’un réseau dense de fournisseurs capables de livrer rapidement, de réduire les coûts logistiques et d’accélérer l’innovation.

Cette internationalisation ne signifie toutefois pas que les liens avec la Chine disparaissent. De nombreux équipements industriels, composants ou matières premières continuent d’être importés. Les machines-outils proviennent souvent de fabricants chinois, tout comme certains produits intermédiaires qui restent indisponibles ou trop coûteux localement. Cette dynamique est visible dans les statistiques commerciales : au premier semestre 2026, les exportations chinoises de biens d’équipement ont progressé de 14 % sur un an et celles de biens intermédiaires de 27 %.

À terme, une part croissante de ces intrants pourrait néanmoins être fabriquée à proximité des nouvelles usines. Le processus engagé pourrait donc conduire à la constitution de véritables écosystèmes industriels chinois à l’extérieur du territoire national.

La logistique constitue un autre élément essentiel de cette stratégie. Les groupes chinois ont investi dans au moins 132 ports étrangers, de la Grèce au Sri Lanka, ainsi que dans des aéroports et des infrastructures ferroviaires. La ligne Budapest-Belgrade, achevée en 2026, illustre cette volonté de connecter directement les nouveaux centres de production aux grands marchés de consommation.

Cette expansion se concentre tout particulièrement sur les technologies liées à la transition énergétique. Dans de nombreux pays du Sud, l’augmentation rapide des besoins en électricité crée un marché considérable pour les équipements chinois. Les vastes centrales solaires construites dans le désert égyptien utilisent ainsi largement des technologies chinoises, dont une proportion croissante est désormais produite sur place.

La même évolution est visible dans l’automobile. Les véhicules électriques chinois, autrefois presque exclusivement exportés depuis la Chine, sont progressivement assemblés dans des usines régionales situées au plus près des consommateurs. Le mouvement concerne également les infrastructures numériques. La Thaïlande est devenue un centre de production pour plusieurs fabricants chinois de composants optiques à haut débit utilisés dans les centres de données et les infrastructures d’intelligence artificielle.

Les industriels chinois bénéficient par ailleurs d’une conjoncture particulière. Tandis que de nombreux groupes occidentaux orientent leurs investissements vers les États-Unis afin de bénéficier des mesures de soutien américaines ou d’éviter les barrières commerciales, les entreprises chinoises trouvent davantage d’opportunités dans les économies émergentes. Elles disposent également d’un avantage important : leur capacité à décider et à construire rapidement.

Cette stratégie reste néanmoins exposée à plusieurs risques. Les politiques commerciales américaines sont devenues plus instables et peuvent remettre en cause la rentabilité de certains projets. Washington cherche notamment à empêcher les entreprises chinoises de contourner les droits de douane en produisant dans des pays tiers.

Dans le même temps, plusieurs gouvernements, notamment au Brésil ou en Turquie, exigent une proportion croissante de contenu local. Ces règles favorisent le développement de leurs propres industries, mais elles peuvent aussi réduire l’attractivité financière des projets. Les fluctuations monétaires et le coût élevé du crédit dans certains pays émergents constituent d’autres obstacles.

Pékin lui-même cherche, par ailleurs, à mieux contrôler cette internationalisation. De nouvelles règles encadrent désormais les investissements chinois à l’étranger, notamment lorsqu’ils impliquent des transferts de technologies ou de données. Les autorités ont également renforcé les procédures de contrôle liées à la sécurité nationale.

Pour l’heure, cette internationalisation des groupes chinois n’a pas entraîné de recul visible du poids de la Chine dans la production manufacturière mondiale. Mais elle pourrait progressivement en modifier la forme. La Chine ne serait plus seulement « l’usine du monde » concentrée sur son propre territoire. Elle deviendrait le centre d’un réseau industriel beaucoup plus vaste, composé d’usines, de fournisseurs et d’infrastructures logistiques répartis sur plusieurs continents.

La dépendance mondiale à l’industrie chinoise pourrait donc moins diminuer qu’évoluer. À l’avenir, une part croissante des produits chinois ne portera peut-être plus la mention « fabriqué en Chine ». Ils resteront néanmoins conçus par des entreprises chinoises, produits avec des équipements ou des composants chinois et intégrés dans des chaînes de valeur largement pilotées depuis la Chine. La véritable transformation n’est donc peut-être pas la démondialisation de l’industrie chinoise, mais sa mondialisation.

Heurs et malheurs de la souveraineté technologique

Dirk Schrödter, le ministre de la Numérisation du Land allemand du Schleswig-Holstein, s’enorgueillit d’avoir favorisé la mise en place d’alternatives aux services des grandes entreprises américaines de la technologie. Il a popularisé OpenTalk, une solution de visioconférence concurrente de Teams de Microsoft. Il a réussi, au cours des deux dernières années, à faire migrer quelque 30 000 fonctionnaires du Land des outils collaboratifs et bureautiques de l’entreprise américaine vers des logiciels open source. Il a désormais commencé à remplacer Windows par Linux. Cette initiative a attiré l’attention d’autres responsables publics, désireux de réduire leurs liens avec les géants technologiques américains.

L’intérêt croissant pour les logiciels open source reflète une nouvelle réalité géopolitique. Les États-Unis utilisent depuis longtemps leur puissance commerciale pour faire pression sur leurs adversaires, notamment par le biais de sanctions contre l’Iran ou la Russie. Désormais, même leurs alliés craignent que Washington puisse leur couper l’accès à certaines technologies critiques — ou, à tout le moins, menacer de le faire à l’occasion, par exemple, d’une négociation commerciale. Les gouvernements étrangers cherchent donc à mesurer dans quelle mesure leur fonctionnement dépend de fournisseurs américains. Les inquiétudes ont été ravivées en mai dernier lorsque Karim Khan, alors procureur de la Cour pénale internationale, a perdu l’accès à son compte de messagerie Microsoft après la décision de Donald Trump d’imposer des sanctions à la Cour. Cette décision est intervenue après l’annonce du mandat d’arrêt délivré contre Binyamin Netanyahu. Microsoft a souligné qu’il n’avait pas interrompu son service…

La prise de conscience de l’Europe de sa dépendance vis-à-vis des Américains s’est accrue quand Donald Trump a contraint Anthropic à suspendre temporairement l’accès à ses modèles les plus récents dans certains pays étrangers. Dans le secteur de la défense, les Européens ont également compris leur vulnérabilité quand les États-Unis ont interrompu, à deux reprises, l’an dernier, leurs livraisons d’armes à l’Ukraine. Si les entreprises américaines ne détiennent qu’une part relativement faible des marchés publics, elles sont souvent présentes dans des secteurs clés, que ce soit dans l’informatique, les technologies de l’information ou la défense. Selon les estimations de The Economist, les entreprises américaines ne représentent, à l’échelle globale, qu’une part relativement modeste des dépenses publiques réalisées à l’étranger. Sur les 25 000 milliards de dollars de chiffre d’affaires réalisés l’an dernier par les sociétés américaines cotées, environ 500 milliards de dollars, soit 2 %, proviendraient de gouvernements étrangers. Cela correspondrait à environ 7 % des marchés publics des pays de l’OCDE hors États-Unis, lesquels concentrent l’immense majorité de ces dépenses. Les entreprises américaines occupent néanmoins une place importante dans certains domaines stratégiques de l’action publique. Près de deux cinquièmes des recettes réalisées par les entreprises américaines auprès de gouvernements étrangers proviennent des technologies de l’information et de la défense. Les produits pharmaceutiques et les équipements médicaux, achetés par les systèmes publics de santé dans le monde entier, constituent également une part importante. Certains pays sont davantage dépendants que d’autres. En mesurant le nombre de marchés publics remportés l’an dernier par des entreprises américaines, l’Australie, avec 6 % des contrats, et le Royaume-Uni, avec 4 %, apparaissent plus exposés que la France, avec 2 %, et l’Allemagne, avec 1 %, selon les données de TenderAlpha, un fournisseur d’informations sur les marchés publics.

La dépendance est d’autant plus difficile à remettre en cause que, bien souvent, aucune solution de remplacement n’existe. Alphabet, Amazon et Microsoft contrôlent à eux seuls les deux tiers du marché mondial du cloud, selon Synergy Research. Un autre cabinet d’études, Forrester, estime que les fournisseurs américains représentent entre sept et neuf des dix plus grands acteurs dans la plupart des segments du marché des logiciels d’entreprise.

Quand des solutions alternatives existent, elles sont fréquemment moins performantes. Dans certains cas, le désagrément reste limité : avec OpenTalk, par exemple, il n’est pas possible d’envoyer des émojis traversant l’écran. Mais d’autres lacunes sont plus sérieuses. LibreOffice, la suite bureautique open source retenue par de nombreux gouvernements, ne dispose pas des fonctionnalités d’intelligence artificielle proposées par Microsoft — un handicap qui risque de s’accentuer à mesure que la technologie progresse.

OVHcloud, fournisseur français de services cloud et première entreprise européenne du secteur, réalise environ cent fois moins de chiffre d’affaires qu’Amazon Web Services. Il lui est donc difficile de rivaliser en matière de prix ou de suivre le rythme de l’innovation. De même, les gouvernements qui souhaitent acquérir le système de défense antiaérienne le plus avancé doivent se tourner vers Lockheed et RTX, autre groupe américain d’armement, qui produisent ensemble le système Patriot.

Les coûts liés à un changement de fournisseur peuvent également être considérables. Lockheed fournit des F-35 à de nombreux gouvernements européens, de la Norvège à la Belgique. Ces pays pourraient se tourner vers des avions européens, comme le Rafale ou l’Eurofighter Typhoon, même s’ils sont considérés comme moins avancés dans certains domaines. Mais cela supposerait une refonte opérationnelle massive : formation des pilotes et des équipes de maintenance, remplacement des stocks d’armements et adaptation des infrastructures. Une perspective difficile à défendre alors que des sommes considérables ont déjà été consacrées aux appareils de Lockheed.

Le même problème se pose pour les systèmes de dossiers médicaux dans les hôpitaux. Le coût élevé d’un changement de fournisseur explique en partie pourquoi le Parlement norvégien a voté en juin en faveur du maintien du système Epic, fourni par une entreprise américaine spécialisée dans les bases de données médicales, malgré l’insatisfaction exprimée par de nombreux médecins à l’égard du logiciel.

La dépendance des entreprises locales elles-mêmes envers des fournisseurs américains complique encore la situation. Roy Illsley, du cabinet d’études Omdia, souligne ainsi qu’une grande partie des logiciels utilisés par OVHcloud provient de VMware, société qui appartient désormais à Broadcom, une entreprise américaine.

Les gouvernements qui décideraient de se détourner des fournisseurs américains risqueraient d’irriter le président américain. En juillet, le Danemark a choisi des avions de patrouille maritime fabriqués par Boeing, certainement afin de se concilier les États-Unis après la passe d’armes concernant le Groenland.

L’Europe tente malgré tout de se libérer progressivement de la dépendance américaine. Le gouvernement français a ainsi prévu d’abandonner Teams et souhaite faire passer certains ordinateurs sous Linux. Des collectivités locales, notamment les villes de Reus en Espagne et d’Aarhus au Danemark, se sont tournées vers des fournisseurs européens de cloud tels que Nextcloud et Hetzner, d’origine allemande. En juin, la Commission européenne a présenté un plan destiné à renforcer la souveraineté technologique du continent. L’an dernier, l’Espagne a annulé une commande d’avions de combat F-35 de l’américain Lockheed Martin. Au Royaume-Uni, des responsables politiques pressent le Premier ministre d’activer une clause de résiliation dans un contrat passé entre Palantir, entreprise technologique américaine, et le National Health Service.

Les alliés des États-Unis peuvent néanmoins se consoler en constatant que les dépendances fonctionnent également dans l’autre sens. Une grande partie de l’administration fédérale américaine repose sur les logiciels de l’allemand SAP. La partie arrière du fuselage de chaque F-35 est ainsi construite dans le Lancashire par BAE Systems, groupe britannique d’armement. Les puces les plus avancées utilisées dans les infrastructures de cloud sont fabriquées dans les usines de TSMC, groupe taïwanais, à l’aide de machines conçues notamment par ASML, entreprise néerlandaise. Les chaînes d’approvisionnement sont mondiales, avec des interdépendances croisées. La logique n’est pas de supprimer les liens de dépendance, mais de se rendre indispensable.