4 février 2017

Le Coin de la conjoncture du 4 février 2017

Les Etats-Unis, la croissance, les déficits commerciaux et le protectionnisme

Le nouveau Président américain, Donald Trump, est-il prêt à remettre en cause la liberté des échanges telle qu’elle a été conçue depuis la fin de la seconde guerre mondiale ? En s’en prenant directement au Japon, à l’Allemagne et au Mexique, en menaçant d’instituer des droits de douane spécifiques à l’encontre de tel ou tel pays, le Président des Etats-Unis semble vouloir tirer un trait sur soixante-dix ans de libéralisation des échanges. Mais ces attaques ne sont pas nouvelles. L’administration américaine s’en prend régulièrement à ses partenaires commerciaux surtout en période d’appréciation du dollar.

Les Etats-Unis sont structurellement déficitaires aussi bien au niveau de leur balance commerciale (échange de biens) qu’au niveau de la balance des opérations courantes qui intègrent les services, les transferts courants (dons, aides) et les revenus (salaires, dividendes, intérêts). Les Etats-Unis grâce au dollar s’affranchissent depuis des années de la contrainte extérieure. Ils bénéficient, par ailleurs, d’entrées de capitaux à la recherche de rendement et de sécurité, ce qui permet de compenser le déficit commercial.

Le déficit commercial américain masque plusieurs réalités. S’il a un indéniable aspect structurel, son aggravation ces derniers mois est de nature essentiellement conjoncturel.

Le contexte conjoncturel

Les Etats-Unis bénéficient d’un contexte porteur pour les importations du fait de l’augmentation de la consommation provoquée par le plein emploi et l’augmentation des salaires. En outre, l’appréciation du dollar qui traduit la vitalité comparée à celle des autres zones économiques des Etats-Unis contribue à favoriser les importations et à freiner les exportations. Cette situation est classique d’un pays qui connaît un cycle de croissance vieux de plusieurs années. Le déficit commercial a amputé le PIB de 1,7 point au dernier trimestre. Une bonne raison de fermer les frontières selon le nouveau président américain. Pour mener sa croisade anti-échanges, Donald Trump affirme que les Etats-Unis sont au bord du gouffre. Il noircit la situation économique. Il exploite les derniers résultats du commerce extérieur qui ont révélé une baisse des exportations de 4,3% au dernier trimestre 2016 et une augmentation des importations (+8,3%). Il a évoqué une « invasion » de produits chinois et mexicains. « Le Mexique a trop longtemps profité des Etats-Unis. Le déficit commercial est énorme [...], il faut que ça change, et maintenant ».

Le Président des Etats-Unis élude la question des gains de productivité générés par l’importation de produits chinois ou mexicains tout comme les emplois rendus possibles grâce justement à ces gains.

 Un déficit éminemment structurel

Les aspects structurels du déficit des opérations courantes des Etats-Unis sont anciens. Les multinationales américaines ont, de longue date, optimisé leur chaîne de valeurs. Du fait d’un mode de production mondialisé, les flux commerciaux ne retracent qu’imparfaitement la réalité des échanges d’autant plus que la remontée des bénéfices vers les sièges sociaux américains n’est pas automatique. Le déficit de la balance des paiements courants a alimenté l’économie mondiale en dollars. Il a irrigué l’économie ce qui a contribué par ricochet au développement des multinationales américaines. Il a été également, en partie, la cause de la fin de la convertibilité du dollar en or le 15 août 1971.

Contrairement à quelques idées reçues, le déficit des opérations courantes américain est relativement stable. Il évolue entre 2 et 3 % du PIB. Certes, le déficit commercial tend à s’accroître mais il est compensé par les entrées de revenus et de dividendes en provenance de l’extérieur. Cette situation n’est pas anormale pour un pays qui dépend pour plus des quatre cinquième du secteur tertiaire.

L’accusation de manipulation du cours des monnaies

La nouvelle administration américaine accuse Berlin, Pékin, comme Tokyo d’exploiter la dépréciation de leur monnaie respective. Le yen et l’euro sont jugés par les Etats-Unis comme sous-évalué, ce qui faciliterait les exportations japonaises et allemandes. Afin d’attiser les divisions au sein de l’Union européenne, le principal conseiller au commerce international, Peter Navarro,  a accusé Berlin « d’exploiter » d’autres pays de l’Union européenne et les États-Unis avec un euro qui serait « grossièrement sous-évalué » et permettrait ainsi de rendre ses exportations plus compétitives.

 L’Allemagne et le multilatéralisme au cœur des critiques

Cette attaque en règle repose sur le fait que le déficit commercial américain vis-à-vis de l’Allemagne a été multiplié par cinq en vingt ans, passant de 14,4 milliards de dollars en 1995 à 74,8 milliards en 2015. Mais, dans les faits, régulièrement, les autorités américaines s’en prennent à leurs partenaires. L’administration de Barack Obama avait, en 2013, déjà vertement critiqué la politique allemande en condamnant la croissance anémique de la demande intérieure allemande, alimentée par une politique de bas salaires, et sa dépendance envers les exportations qui crée un déséquilibre en Europe. Depuis 2016, l’Allemagne figure ainsi sur une liste de 5 pays placés sous la surveillance américaine pour s’assurer que leurs politiques commerciales et monétaires ne leur fournissent pas un avantage concurrentiel déloyal. Il y a donc, en la matière, une grande convergence de vue entre Démocrates et Républicains. Donald Trump, à la différence de ses prédécesseurs, semble remettre en cause les bienfaits des échanges. Il récuse le principe du multilatéralisme qui est le fondement du libre-échange mis en place après la Seconde Guerre Mondiale. Il a décidé de rejeter de grands accords comme le TPP et le TTIP. Il est très critique vis-à-vis de l’OMC. Toujours au nom de cette même logique, il a qualifié de « merveilleux » le vote en faveur du Brexit et il souhaite que plusieurs pays quittent l’Union européenne.

Le recours aux mesures protectionnistes a toujours été contreproductif en termes d’emplois comme l’ont prouvé les dispositifs de sauvegarde pris en faveur de l’acier américain. Ces plans auraient temporairement sauvé 4000 emplois aux Etats-Unis mais en auraient détruit 40 000 par perte de compétitivité des entreprises contraintes d’acheter de l’acier américain.

La question du protectionnisme risque de se poser avec d’autant plus d’acuité que la politique économique mise en place par Donald Trump a pour conséquence une augmentation du déficit commercial. Une relance budgétaire en plein cycle d’expansion et dans une situation de plein emploi ne peut que provoquer une augmentation des importations et une perte de compétitivité pour les exportations.

Le délicat partage des fruits de la croissance

Depuis plusieurs années, la croissance se fait plus faible, ce qui rend la question du partage de ses fruits d’autant plus sensible. Une récente étude de la Direction du Trésor a étudié l’évolution de ce partage depuis la crise de 2008/2009.

L’analyse du surplus distribuable traite de la manière dont sont partagés les fruits de la croissance. Le surplus distribuable est la part de la croissance du PIB disponible pour améliorer la rémunération réelle des facteurs de production. Ce surplus est constitué des gains de productivité et de l’évolution du prélèvement opéré par le reste du monde, au travers des variations des termes de l’échange. Le surplus distribuable est réparti entre les salariés et les non-salariés sous forme d’augmentation des rémunérations (salaires, primes) et les détenteurs du capital sous forme de dividendes, d’intérêt, de paiement en actions, etc.

Après avoir représenté près de deux points de PIB dans les années 1980, le surplus distribuable est en moyenne annuelle inférieur à un point de PIB depuis le début des années 1990, et a encore baissé depuis la crise financière de 2008-2009. Il se situe désormais en-deçà de 0,75 point. Le surplus distribuable connaît des variations d’une année sur l’autre en fonction de la conjoncture, des prix de l’énergie et du cycle de productivité.

En France, la rémunération du capital à court-moyen terme a été la variable d’ajustement des crises subies depuis 2008.

Durant la crise de 2008-2009, le surplus distribuable a été négatif, ce qui est principalement dû à la contribution négative de la productivité globale des facteurs (PGF). Cette contribution négative de la PGF a été en partie compensée en 2009 par la baisse des prix de l’énergie. En 2010 et 2011, le rebond de la productivité globale des facteurs contribue positivement au surplus distribuable qui est pénalisé par la hausse des prix de l’énergie. En 2012, le surplus distribuable est de nouveau négatif du fait d’une contribution négative des prix de l’énergie et, dans une moindre mesure, de la productivité. Depuis 2013, la baisse du prix de l’énergie et les gains de productivité engendrent un surplus distribuable positif.

Depuis les années 1990, l’essentiel du surplus distribuable a été consacré à l’augmentation de la rémunération horaire réelle du travail. Du fait de la rigidité des salaires et des prix, c’est la rémunération du capital qui a absorbé les chocs.

Ainsi, lors du deuxième choc pétrolier de 1980 qui a conduit à une détérioration marquée des termes de l’échange, la rémunération du capital a absorbé en grande partie le choc négatif sur le surplus distribuable. Après le contrechoc pétrolier du début des années 1980, on assiste à un rééquilibrage, le capital captant la majeure partie du surplus distribuable en lien avec les mesures favorisant la modération salariale, ce qui a notamment permis aux entreprises de résorber partiellement les pertes de marges occasionnées par les deux premiers chocs pétroliers .

Sur la période 2008-2013, malgré, certaines années, un surplus distribuable négatif, l’augmentation du salaire horaire réel a été supérieure au surplus distribuable, induisant une croissance de la part du surplus distribué au travail, compensée par une baisse de la part du surplus distribué au capital. Cette baisse a été très forte en 2009, la rémunération horaire nominale étant restée dynamique (+2,8% après +2,0  % en 2008) alors que les prix – notamment ceux de l’énergie – reculaient ; elle s’est poursuivie plus lentement de 2011 à 2013.

La baisse de la part du surplus distribué au capital a été plus forte depuis 2009 que lors des précédentes crises. Elle a été de 0,9 point de PIB par an en moyenne entre 2008 et 2013 contre 0,5 point en 2002-2003 , 0,5 point en 1993 et 0,7 point en 1980-1982. Cette baisse du surplus distribué au capital a été compensée en partie par une diminution des taux d’intérêt. La rémunération du capital finit par s’ajuster à son coût, une baisse des taux d’intérêt réels justifie un repli du surplus distribué au capital

Les mesures prises par les gouvernements depuis 2013 comme le pacte de responsabilité ou le CICE visent à enrichir la croissance en emploi et aboutissent à dégrader la part du surplus redistribué au capital. C’est avec l’augmentation des dividendes qu’il y aura une amélioration de de la rémunération réelle du capital et du travail. Ainsi, ce rattrapage s’est amorcé en 2015. Il n’en demeure pas moins que depuis la crise de 2008-2009, la part de la rémunération du travail (salarié et non-salarié) dans le PIB a augmenté d’environ 2,5 points de pourcentage (de 58,4 % en 2008 à 61,0 % en 2015 quand la part de la rémunération du capital dans la valeur ajoutée a baissé de 28,7 % à 25,9 %.