9 juillet 2026

Le coin de l’économie – déficits publics

Le déficit public : le talon d’Achille des Etats-Unis ?

Les déséquilibres et leur résorption rythment l’histoire économique. Par nature, l’économie est instable en raison du très grand nombre d’acteurs qui y interviennent, des situations de rente qui se constituent, de l’asymétrie de l’information et des rapports de force qui évoluent en permanence. Sur longue période, les déséquilibres finissent généralement par se corriger, souvent au prix d’ajustements brutaux. Depuis plusieurs années, de nombreux économistes s’interrogent ainsi sur l’ampleur du déficit courant des États-Unis, susceptible, selon eux, de provoquer à terme une dépréciation du dollar, une remontée des taux d’intérêt et un retournement des marchés financiers.

Le déficit de la balance courante des États-Unis évolue autour de 3 % du PIB depuis le début des années 2010. Il résulte de plusieurs facteurs : la faiblesse du taux d’épargne des ménages, l’importance du déficit public et le niveau élevé de l’investissement, en particulier dans les actifs immatériels (recherche-développement, logiciels, brevets, intelligence artificielle). Au milieu de l’année 2026, le taux d’épargne nette des ménages américains est inférieur à 5 % du revenu disponible brut, contre près de 12 % dans la zone euro. En 2025, le déficit public atteignait 6 % du PIB aux États-Unis, contre 2,9 % dans la zone euro. L’investissement privé non résidentiel représente plus de 14 % du PIB outre-Atlantique, contre environ 12 % en Europe. Les dépenses consacrées à la propriété intellectuelle sont passées de 3,5 à plus de 7 points de PIB entre 2010 et 2025.

Ce déficit courant est néanmoins financé sans difficulté grâce aux entrées massives de capitaux étrangers. Cette capacité de financement explique la solidité persistante du dollar. La demande mondiale d’actifs américains demeure très élevée, soutenant la devise. Les investisseurs non-résidents détiennent ainsi 19 400 milliards de dollars d’actions américaines au premier trimestre 2026, contre 16 200 milliards un an auparavant et 14 700 milliards deux ans plus tôt. Dans le même temps, les taux d’intérêt à long terme sur les obligations du Trésor restent inférieurs au rythme de croissance nominale de l’économie américaine, situation qui témoigne de la confiance des investisseurs.

Une véritable crise de la balance des paiements ne pourrait survenir que si les investisseurs étrangers décidaient de réduire fortement leurs placements aux États-Unis. Un tel mouvement entraînerait une dépréciation du dollar, une correction des marchés financiers, une hausse des taux d’intérêt et, inévitablement, un ralentissement de l’activité économique.

À ce stade, ce scénario apparaît peu probable. L’économie américaine conserve un pouvoir d’attraction exceptionnel grâce à la rentabilité de ses entreprises, notamment dans les secteurs technologiques. NVIDIA a annoncé une progression de 85 % de son bénéfice au premier trimestre 2026 par rapport à la même période de 2025. Apple a enregistré une hausse de 22 % de son bénéfice par action et Microsoft une progression de 18 % de son résultat net. Cette rentabilité se retrouve dans les performances boursières et dans un rendement des fonds propres (ROE) qui atteint environ 16 % aux États-Unis, contre près de 10 % dans la zone euro comme au Japon.

Le principal facteur de vulnérabilité réside davantage dans les finances publiques. Le déficit fédéral devrait avoisiner 2 000 milliards de dollars en 2026, soit environ 6,1 % du PIB. Depuis la fin de 2025, plusieurs pays ont réduit leurs achats de titres du Trésor américain, parmi lesquels la Chine, la Belgique, le Luxembourg, le Canada, Taïwan, la Suisse, le Brésil, l’Inde, l’Arabie saoudite et la Corée du Sud. Les pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient, confrontés à la baisse de leurs recettes d’exportation depuis le conflit avec l’Iran, disposent également de marges de manœuvre plus limitées pour accumuler des obligations américaines. Pendant la fermeture du détroit d’Ormuz, les exportations de pétrole ont diminué d’environ 1,5 million de barils par jour en Arabie saoudite, de 1,3 million au Koweït et de 1,1 million aux Émirats arabes unis. Les investisseurs étrangers détenant près de 31 % de la dette du Trésor américain, une diminution durable de leurs achats exercerait une pression à la hausse sur les taux d’intérêt à long terme.

Afin de limiter cette hausse des coûts de financement, le Trésor américain privilégie depuis plusieurs mois les émissions de dette à court terme. La maturité moyenne de la dette fédérale, actuellement d’environ 5,4 années, devrait ainsi continuer à diminuer sous l’effet de la montée en puissance des Treasury Bills, dont l’échéance est comprise entre un mois et un an. Ces titres représentent désormais 21,4 % de l’encours de la dette fédérale.

Le déficit courant américain ne constitue donc pas, à court terme, une menace majeure tant que les États-Unis continuent d’attirer l’épargne mondiale grâce à la vigueur de leur croissance, à la rentabilité de leurs entreprises et au rôle international du dollar. En revanche, la dérive des finances publiques modifie progressivement la nature du risque. Si les investisseurs venaient à douter de la soutenabilité de la dette fédérale, les tensions porteraient d’abord sur le marché obligataire avant de se transmettre au reste de l’économie. Le véritable défi des États-Unis n’est sans doute plus leur déficit extérieur, mais leur capacité à financer durablement un déficit budgétaire devenu structurel.

Assainissement des comptes publics et croissance

La France accumule des déficits publics depuis plus de cinquante ans. Pour stabiliser son taux d’endettement public, le pays devra dégager d’importants excédents primaires (solde public avant prise en compte du service de la dette). La situation est d’autant plus délicate que le taux d’intérêt à long terme est désormais supérieur au taux de croissance potentielle en valeur. Ces dernières années, la France a échoué dans l’assainissement de ses comptes publics en raison de son incapacité à maîtriser ses dépenses.

Le taux d’endettement public de la France augmente à un rythme soutenu et devrait rapidement atteindre 120 % du PIB.

Données INSEE

Pour stabiliser le taux d’endettement public, la France doit retrouver un équilibre primaire de son budget (hors intérêts de la dette), car le taux d’intérêt à long terme est supérieur à la croissance nominale du PIB. Cette dernière s’élevait à 1,9 % en 2025, contre 3,37 % pour le taux moyen des Obligations assimilables du Trésor (OAT). L’excédent budgétaire primaire nécessaire pour stabiliser l’endettement public est égal au produit du taux d’endettement par l’écart entre le taux d’intérêt à long terme et la croissance nominale, soit de l’ordre de 1,8 point de PIB. Pour stabiliser sa dette, la France devrait ainsi améliorer son solde primaire de 4,7 points de PIB. Pour ramener progressivement le déficit public à un niveau compatible avec cet objectif entre 2026 et 2030, il faudrait donc réduire le déficit public d’environ 0,9 point de PIB par an. Un tel effort, sans précédent en France, risquerait de conduire l’économie à la récession.

Les pays d’Europe du Sud qui ont été contraints d’assainir leurs finances publiques après 2008 ont subi une contraction importante de leur activité. Entre 2008 et 2014, le PIB de la Grèce a reculé de plus de 20 %, celui de l’Espagne de 8 % et celui du Portugal de plus de 5 %. De 2010 à 2025, la dette publique grecque est passée de plus de 160 % du PIB à 150 %. Les chiffres correspondants sont de 120 % à 100 % pour l’Espagne et de 120 % à 98 % pour le Portugal.

Le niveau du PIB en volume observé en 2007 n’a été retrouvé qu’en 2018 en Espagne et en 2019 au Portugal. En Grèce, il demeure encore inférieur à celui d’avant la crise. À partir de 2015 en Espagne et de 2017 au Portugal comme en Grèce, la croissance est redevenue soutenue, grâce notamment à une pression fiscale relativement faible en Espagne et au Portugal ainsi qu’à la baisse du coût du travail, qui a renforcé leur attractivité. Le taux de prélèvements obligatoires s’élève à 41,8 % du PIB en Grèce, à 38 % en Espagne et à 37,8 % au Portugal, contre plus de 43 % en France. Le taux de chômage a fortement reculé dans ces trois pays. Il est passé de plus de 25 % en 2012 en Espagne et en Grèce à environ 10 % en 2026. Au Portugal, où il avait dépassé 15 % en 2012, il est tombé à 5 % cette année. Cette amélioration du marché du travail est liée au vieillissement démographique, qui limite les entrées sur le marché du travail, ainsi qu’au dynamisme du tourisme et de l’industrie agroalimentaire.

Dans les années 1990, la Suède a également engagé un vaste processus d’assainissement de ses finances publiques. Son déficit est passé de plus de 11 % du PIB en 1993 à un excédent budgétaire en 1998. Les gouvernements ont réduit les transferts publics, les dépenses de santé et réformé le secteur public. Ils ont également augmenté les prélèvements obligatoires, en particulier les cotisations sociales. En conséquence, le taux d’endettement public s’est stabilisé dès 1994 avant de diminuer progressivement. Il est passé de 70 % du PIB en 2000 à 35 % en 2025. Cette consolidation budgétaire ne s’est pas accompagnée d’une récession. La croissance est restée soutenue après 1994. L’amélioration de la confiance des ménages et la baisse de leur taux d’épargne entre 1995 et 2008 expliquent en partie cette évolution.

L’expérience des pays du Sud de la zone euro montre que les politiques budgétaires restrictives ont entraîné une forte contraction de l’activité pendant plusieurs années. Celle de la Suède démontre toutefois qu’un assainissement rapide des finances publiques peut être compatible avec une croissance soutenue lorsque la confiance est restaurée. Le passage d’un déficit supérieur à 11 % du PIB en 1993 à un excédent de 0,8 % en 1998 ne s’est pas traduit par une récession, en raison notamment de la baisse du taux d’épargne des ménages et de la reprise de la demande intérieure.

Pour réussir son assainissement budgétaire, la France devra agir sur les dépenses publiques, ce qui n’a jamais été réellement entrepris au cours des dernières années. Les retraites et la santé représentent les principaux postes de dépenses publiques. Or, l’opinion publique ne semble pas prête à accepter des sacrifices dans ces domaines, comme en témoigne le débat sur l’âge de départ à la retraite. Le recours à une hausse des prélèvements obligatoires pourrait dès lors être privilégié. Afin de limiter les effets récessifs de cet ajustement, les futurs gouvernements devront également s’attacher à dynamiser le marché intérieur, en réduisant les situations de rente dont bénéficient encore certains secteurs d’activité et certaines professions.