22 mai 2026

Le Coin de l’Economie – Etats-Unis – Europe – pétrole – métaux rares

Les mutations du capitalisme américain

Dans les années 1960-1970, le capitalisme américain dans le prolongement du keynésianisme mis en œuvre sous Roosevelt était un capitalisme redistributif, avec un poids assez élevé des dépenses de protection sociale, les inégalités de revenu et patrimoniales étant assez faibles. Avec l’élection de Ronald Reagan, les Etats-Unis, dans les années 1980-1990, passent d’un capitalisme redistributif à un capitalisme néo-libéral avec à la clef la réduction des dépenses publiques et de la pression fiscale. A partir des années 2000, les Etats-Unis entrent dans un nouveau cycle avec une financiarisation marquée de l’économie et une montée des oligopoles/

De 1960 à 1980, la productivité et les salaires horaires réels progressent aux Etats-Unis au même rythme, symbole d’un partage des fruits de la croissance équilibrée. L’augmentation est relativement faible, +45 % pour la productivité et 40% pour les salaires sur la période. A partir des années 1980, l’écart s’accroit entre productivité et salaires réels avec à partir des années une forte augmentation de la première. Entre 1960 et 2025, la productivité a été multipliée par quatre quand le salaire réel n’a connu qu’une hausse de 150 %. Les dépenses publiques, de leur côté, ont augmenté de 7 points de PIB entre 1960 et 1980. Depuis, leur poids est relativement stable sur la période. Les prélèvements obligatoires ont connu une hausse entre 1960 et 2000 avant de baisser. Ils représentent, en 2025, 27 % du PIB contre 30 %  en 2000 et 25 % en 1960.L’indice Gini qui mesure les inégalités a diminué aux Etats-Unis entre 1963 er 1983 passant de 0,37 à 0,35 avant d’augmenter. Ce ratio a atteint 0,42 en 2024.

La part du patrimoine détenue par les 1% d’individus les mieux dotés a atteint 35 % en 2025, conte 21% en 1980. Ce ratio étai de 28 % en 1960.

Dans les années 1980 avec l’élection de Ronald Reagan, un capitalisme néo-libéral des années se met en place avec une réduction forte des dépenses publiques et des impôts. L’idée était que la baisse de la pression fiscale, même non équilibrée ex ante par une baisse des dépenses publiques, ne dégrade pas les finances publiques en raison de ses effets favorables sur l’activité (courbe Laffer). L’administration républicaine applique également un programme de déréglementation, notamment dans le transport aérien, l’énergie, les télécommunications, la banque et la finance. En 1999, elle décide d’abroger le Glass-Steagall Act qui séparait les activités de banque commerciale et de banque d’investissement. Elle souhaite dans ces différents secteurs d’activité d’augmenter la concurrence afin d’améliorer le pouvoir d’achat des ménages et de créer des emplois. Cette politique s’accompagne d’une déformation importante du partage des revenus au détriment des salariés et à l’avantage des entreprises expliquant la hausse des inégalités de revenu et de richesse.

A partir des années 2000, le capitalisme évolue aux Etats-Unis avec une financiarisation des activités et avec une montée des monopoles. Le secteurs des technologies de la communication et de l’information est marqué par une forte concentration et une répartition des rôles.

A partir des années 2000, le poids des profits augmente rapidement. Le ratio des profits bruts après taxes et intérêts des sociétés non financières par rapport au PIB passe de 9 à 15 % de 2000 à 2025. Entre 1960 et 1980, ce ratio se situait entre 9 et 11 %. La capitalisation boursière des sept magnifiques représente 35 % celle de l’indice S&P 500, contre 20 % en 2020 et 10 % en 2012.

A compter du début des années 2000, un sous-investissement est constaté aux Etats-Unis par rapport à l’évolution de la capitalisation preuve d’un partage des gains favorables aux actionnaires. Le taux d’investissement des entreprises est stable aux Etats-Unis autour de 14 % du PIB entre 2000 et 2025.

La pauvreté avait fortement baissé dans les années 1960 et 1970. Le taux de pauvreté est, en effet, passé de 23 à 14 % de la population. Ce taux est resté stable entre 1980 et 2010 avant de baisser ces dernières années pour s’établir à 11 %. En matière de croissance, les Etats-Unis obtiennent leurs meilleurs résultats entre 1960 et 1980, celle-ci tendant depuis à s’éroder. De 1960 à 1979, elle atteint, en moyenne 3,93 % par an, entre 1980 et 1999, 3,34% et entre 2000 et 2025, 2,12 % (source Datastream).

La période 2000/2025 se caractérise par une forte hausse de la valeur des actifs financiers et immobiliers qui contribue à la montée des inégalités. Si le prix de l’immobiliser résidentiel déflaté par l’indice des prix à la consommation reste stable de 1960 à 2000, il augmente de 90 % entre 2000 et 2025. De son côté, l’indice boursier S&P 500, toujours déflaté par l’indice des prix à la consommation, demeure stable entre 1960 et 1990 avant d’enregistrer une multiplication par dix entre 1990 et 2025.

La capitalisme à tendance monopolistique et financier apparaît moins performant que celui à dominante keynésienne. Donald Trump depuis son retour au pouvoir n’entend guère remettre en cause les monopoles et par sa politique protectionniste réduit la concurrence. La hausse des cours boursiers témoigne toujours d’une préférence donnée au capital au détriment du travail.

D’une dépendance à une autre

Depuis plus de 80 ans, l’économie mondiale dépend des hydrocarbures générant surtout après 1973 et le premier choc pétrolier une dépendance par rapport aux pays du Moyen Orient. La guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz ont montré la vulnérabilité de nombreux pays dont le Japon, la Chine ou la Corée du Sud. Auparavant, la guerre en Ukraine avait révélé la dépendance de l’Europe au pétrole ou au gaz russe. Dans les prochaines années, de nouvelles dépendances pourraient prendre forme en lien avec la transition énergétique et les besoins des industries numérique.

L’économie mondiale pourrait passer d’une dépendance au pétrole et au gaz à une dépendance aux métaux stratégiques nécessaires aux batteries, aux réseaux électriques, aux semi-conducteurs, aux centres de données et aux infrastructures de l’intelligence artificielle.

Durant près d’un siècle, la hiérarchie des puissances s’est structurée autour de l’accès aux énergies fossiles. Les alliances occidentales avec les monarchies du Golfe, la relation énergétique entre l’Europe et la Russie ou encore la présence américaine au Moyen-Orient relevaient de cette logique. En 2021, l’Union européenne importait encore 150,2 milliards de mètres cubes de gaz russe. Après la guerre en Ukraine et la rupture géopolitique avec Moscou, ces importations sont tombées à 36 milliards de mètres cubes en 2025 tandis que les importations en provenance des États-Unis bondissaient de 18,9 à 75,6 milliards de mètres cubes. Cette recomposition rapide illustre la plasticité des dépendances énergétiques contemporaines, mais également leur permanence, de nombreux pays développées demeurent structurellement dépendantes de ressources qu’elles ne produisent pas. C’est également le as de la Chine.

La transition énergétique avec l’électrification des activités et en premier lieu du parc automobile transforme les relations de dépendance. Les besoins liés à la fabrication des batteries, des panneaux solaires ou des éoliennes et la construction des data center ou des infrastructures pour l’IA créent une demande exponentielle pour le lithium, le nickel, le cobalt, le cuivre, le graphite ou les terres rares. La Commission européenne considère plusieurs dizaines de matières premières comme critiques en raison à la fois de leur importance économique et des risques de rupture d’approvisionnement.

La singularité de cette nouvelle économie extractive tient à l’extrême concentration géographique de certaines productions. Dans le domaine des terres rares, la Chine occupe une position quasi hégémonique. En 2025, elle produit 270 000 tonnes de terres rares, soit près de 70 % de la production mondiale, mais sa domination est encore plus forte dans les capacités de raffinage et de transformation. Les États-Unis, se classant en deuxième position ne produits que 51 000 tonnes. Pékin a l’avantage de maitriser toute la chaîne de production de l’extraction minière à l’utilisation finale des minerais et métaux rares en passant par le raffinage.

Pour le graphite, matériau essentiel des batteries lithium-ion, la Chine produit à elle seule 1,4 million de tonnes en 2025, soit près de 78 % de la production mondiale. Dans le cuivre raffiné, indispensable aux réseaux électriques et aux centres de données, elle dispose également d’une position dominante avec 14 millions de tonnes raffinées sur un total mondial de 29 millions. La maîtrise des minerais critiques confère ainsi à Pékin une puissance industrielle comparable à celle qu’exerçait autrefois l’OPEP sur le pétrole.

Les grands gagnants de la nouvelle économie verte ne seront pas nécessairement les pays technologiquement avancés mais pourraient être ceux qui disposent des ressources minières stratégiques. L’Indonésie est devenue incontournable grâce au nickel, dont elle produit 2,6 millions de tonnes sur un total mondial de 3,9 millions. La République démocratique du Congo assure à elle seule près des trois quarts de la production mondiale de cobalt avec 230 000 tonnes en 2025. Le Chili, l’Australie et l’Argentine contrôlent une large part du lithium mondial. L’Australie produit à elle seule 92 000 tonnes de lithium en 2025, devant la Chine et le Chili.

Face à ce risque de dépendance, la tentation d’en revenir à des pratiques coloniales se développe notamment de la part des Etats-Unis. Les puissances industrielles, confrontées à une dépendance critique, pourraient chercher à sécuriser leurs approvisionnements par des accords asymétriques, des investissements massifs, des prises de contrôle d’infrastructures ou des influences politiques directes sur les pays producteurs. Donald Trump a ainsi imposé un accord à l’Ukraine par lequel les Etats-Unis se réservent le droit d’exploiter certaines matières premières sensibles. La volonté du Président américain de contrôler le Groenland n’est pas que militaire. Il souhaite également prendre le contrôle des richesses potentielles de cette île. Cette logique n’est pas nouvelle. Au XIXe siècle, les empires européens cherchaient à contrôler les matières premières indispensables à leur industrialisation. L’Allemagne avec le régime hitlérien a tenté de contrôler le Moyen Orient pour disposer du pétrole qui lui manquait. La guerre en Ukraine engagée par Vladimir Poutine visait à renverser un gouvernement jugé favorable aux pays européens et aux Etats-Unis mais aussi à faire main basse aux ressources de ce pays. Au XXIe siècle, les grandes puissances sont donc tentés de reproduire des comportements de prédation autour des minerais nécessaires à l’économie numérique et bas carbone.

La Chine n’est pas la dernière à vouloir sécuriser ses approvisionnements. Depuis plus de quinze ans, elle investit massivement dans les mines africaines, latino-américaines et asiatiques. En République démocratique du Congo, elle contrôle déjà une part importante des concessions de cobalt. En Indonésie, elle finance les infrastructures de transformation du nickel. Au Myanmar, malgré les risques géopolitiques et humanitaires, elle maintient des liens étroits afin de préserver ses importations en terres rares.

L’Europe, quant à elle, se retrouve dans une situation de vulnérabilité structurelle. Elle dispose de peu de ressources minières stratégiques, à l’exception relative du Portugal pour le lithium ou de la Nouvelle-Calédonie française pour le nickel mais qui ne fait pas l’objet d’un raffinage sur place. Elle dépend donc de partenaires extérieurs pour assurer sa transition énergétique tout en cherchant à préserver des standards environnementaux et sociaux élevés. Ce décalage crée une contradiction profonde : l’Union européenne impose des normes écologiques toujours plus strictes à ses industries tout en important des minerais extraits dans des conditions environnementales et sociales parfois contestables.

Le paradoxe de la transition énergétique apparaît alors avec netteté. La décarbonation de l’économie mondiale pourrait accroître les tensions géopolitiques, renforcer la concurrence entre grandes puissances et accentuer la fragmentation du monde. Les métaux critiques, eux, structurent des chaînes industrielles longues, complexes et concentrées. Celui qui contrôle le raffinage, les infrastructures logistiques et les capacités de transformation dispose d’un levier d’influence considérable.

À cette dimension géopolitique s’ajoute une dimension financière et industrielle. Les besoins futurs en cuivre, lithium, cobalt ou graphite seront gigantesques. L’Agence internationale de l’énergie estime déjà que la demande mondiale de lithium pourrait être multipliée par plus de six d’ici 2040 dans les scénarios de neutralité carbone. La consommation de cuivre liée aux centres de données et à l’intelligence artificielle augmente parallèlement à un rythme inédit. Un centre de données dédié à l’IA consomme plusieurs fois plus de cuivre qu’un centre conventionnel et nécessite des capacités électriques considérables. La révolution numérique et la transition énergétique convergent donc pour accroître la pression sur les ressources minières.

Cette mutation pourrait également transformer durablement les équilibres économiques mondiaux. Les pays émergents riches en minerais critiques pourraient connaître un nouvel âge d’or extractif. Mais l’histoire des matières premières montre que l’abondance de ressources naturelles ne garantit ni le développement économique ni la stabilité politique. Au contraire, elle favorise souvent corruption, conflits internes, captation des rentes et dépendance extérieure. Le « mal hollandais » pourrait laisser place à un « syndrome des minerais critiques ».