21 février 2025

Le Coin de l’économie – politique monétaire – Donald Trump

Politique monétaire : le grand fossé

De part et d’autre de l’Atlantique, la politique économique risque de prendre des formes différentes dans les prochains mois, compte tenu des divergences économiques entre les deux grandes zones occidentales. Les États-Unis connaissent une forte croissance avec des risques inflationnistes en lien avec la politique économique de Donald Trump, tandis que la zone euro est en pleine stagnation, avec une inflation qui pourrait passer en dessous des 2 % au printemps.

La croissance des États-Unis a atteint 2,8 % en 2024, tirée par la consommation des ménages, qui augmente de près de 3 % en rythme annuel. La progression de la demande entraîne des tensions sur les prix. L’inflation sous-jacente s’élève à 3 % en ce début d’année, et l’inflation des seuls services dépasse 4 %. Cette inflation pourrait s’accélérer avec la mise en œuvre de la politique économique de Donald Trump (limitation de l’immigration, droits de douane). Contrairement à la zone euro, les salaires aux États-Unis augmentent plus vite que le PIB.

Face à un risque de redémarrage de l’inflation, la Réserve fédérale devrait ajuster ses taux d’intérêt directeurs. Les investisseurs anticipent leur maintien autour de 4 % à l’horizon 2026.

Dans la zone euro, la question centrale n’est plus la lutte contre l’inflation, mais celle contre la stagnation, voire la récession. L’inflation sous-jacente (hors énergie et aliments non transformés) est inférieure à 3 %, et la hausse des prix dans les services diminue. Pour l’instant, l’inflation reste au-dessus de l’objectif des 2 %, notamment en raison de la disparition des gains de productivité. Les entreprises ont maintenu leurs effectifs malgré la baisse de la production après le déclenchement de la guerre en Ukraine, espérant une reprise rapide de l’activité. Avec l’installation de la stagnation et l’arrêt des mesures de soutien public, les entreprises procèdent à des plans de licenciement, ce qui devrait améliorer la productivité et réduire les tensions sur les salaires. La productivité, en recul de 2017 à 2024, devrait repartir à la hausse en 2025. L’écart de productivité entre les États-Unis et la zone euro sur la période 2017-2025 est de près de 15 points. La proportion d’entreprises confrontées à des difficultés de recrutement est passée de 50 % à moins de 30 % entre 2022 et 2024.

La faiblesse de la croissance devrait inciter la Banque centrale européenne à adopter une politique de soutien à l’activité. Les anticipations des marchés financiers prévoient une forte baisse des taux directeurs, qui devraient s’abaisser à 2 % d’ici la fin de l’année, contre 2,75 – 3,15 % actuellement.

Les gouvernements américains et européens plaident pour une baisse des taux, mais les États-Unis sont menacés par la surchauffe tandis que la zone euro est en stagnation. La Fed tentera, malgré les pressions de Donald Trump, de maintenir des taux relativement élevés pour éviter une spirale inflationniste. De son côté, la BCE devrait progressivement abaisser ses taux jusqu’à 2 %, voire moins, afin de relancer l’activité. L’écart entre les taux européens et américains devrait atteindre deux  points. Habituellement, cet écart se situe entre 0,5 et 1,5 point. Il n’a atteint deux points qu’en 2022 durant une courte période. Ce différentiel risque de favoriser un transfert de capitaux vers les États-Unis.

L’économie mondiale entre dans une phase de divergence accrue. Les États-Unis poursuivent leur expansion sous tension inflationniste, tandis que la zone euro s’enfonce dans une stagnation prolongée. Cette asymétrie, combinée à l’incertitude générée par la politique économique de Donald Trump, pourraient rebattre les cartes des équilibres monétaires et financiers.

Si la Fed maintient des taux élevés pour contenir l’inflation tandis que la BCE engage un assouplissement monétaire, l’écart de rendement entre les deux zones atteindra un niveau inédit, attirant les capitaux vers les États-Unis et exerçant une pression supplémentaire sur l’euro. La montée du protectionnisme et la guerre des subventions pourraient également accélérer la fragmentation des échanges commerciaux, fragilisant davantage la croissance européenne.

Dans ce contexte, banques centrales et gouvernements devront arbitrer entre stabilisation économique et compétitivité. Une divergence durable des cycles économiques entre les deux rives de l’Atlantique marquerait une rupture avec la dynamique post-crise de 2008, posant la question de l’avenir du leadership économique occidental. L’Europe parviendra-t-elle à éviter la trappe à stagnation et redevenir un moteur de croissance, ou assistera-t-on à un nouveau basculement du centre de gravité économique vers les États-Unis ?

Donald Trump, roi de l’imprévisibilité

Donald Trump a engagé son second mandat, tonitruant, en multipliant les annonces spectaculaires sur les droits de douane, l’immigration, les revendications territoriales, l’environnement, l’Europe, l’Ukraine, la bande de Gaza, etc., quitte à en démentir certaines quelques heures ou jours plus tard. Cette politique, ou cette non-politique, génère un climat d’incertitude susceptible de peser sur l’économie américaine.

L’incertitude accrue sur les politiques économique, climatique et étrangère des États-Unis pourrait décourager l’investissement des entreprises. Les investisseurs surréagissent en cas d’inquiétude quant à l’évolution du chiffre d’affaires et des bénéfices des entreprises. L’investissement non résidentiel qui était au plus haut en 2024, atteignant 14 % du PIB, connait depuis trois mois un effritement. Le contexte économique instable aux États-Unis pèse également sur les décisions des chefs d’entreprise des pays alliés. L’investissement est en baisse depuis le milieu de l’année dernière au Canada, en zone euro ainsi qu’au Mexique.

L’incertitude accrue pourrait se traduire par un recul des indices boursiers, avec une hausse de la prime de risque due à une prévision de baisse des profits futurs. L’indice VIX, aussi appelé « indice de la peur », oscille aujourd’hui entre 15 et 19, ce qui est plus élevé que son niveau du premier semestre 2024. Cet indicateur mesure la volatilité implicite du S&P 500 sur une période de 30 jours. Il est calculé par le Chicago Board Options Exchange (CBOE) et repose sur les prix des options sur le S&P 500. Le Nasdaq et le S&P sont à la peine depuis la fin de 2024. Certes, l’élection de Donald Trump n’explique pas à elle seule cette stagnation, qui est également la conséquence de l’annonce de la startup chinoise DeepSeek concernant la commercialisation d’un nouveau robot conversationnel moins coûteux que celui d’OpenAI.

L’augmentation des inquiétudes provoque un report des investisseurs sur les actifs sans risque, comme les obligations d’État ou l’or. Les taux d’intérêt des emprunts d’État à 10 ans tendent à baisser, malgré les craintes d’un rebond de l’inflation. Les investisseurs se détournent des actions et préfèrent les obligations, ce qui fait baisser les taux. De même, les achats d’or augmentent, contribuant à sa hausse. L’once d’or a progressé de plus de 10 % du 1er au 17 février et a dépassé 2 900 dollars.

La poursuite des annonces disruptives pourrait provoquer un ralentissement de la croissance, non seulement aux États-Unis, mais aussi dans le reste du monde. Les risques commerciaux, la hausse des prix et la volatilité accrue des valeurs boursières pourraient inciter les investisseurs à l’attentisme. Les effets économiques et financiers liés aux variations d’humeur du président pourraient être tout aussi importants que ceux générés par les mesures réelles.

L’incertitude est devenue une variable économique à part entière sous la présidence de Donald Trump, pesant autant sur les décisions des investisseurs que sur les fondamentaux macroéconomiques. Dans un monde où les marchés réagissent en temps réel aux déclarations présidentielles, l’instabilité politique peut avoir des effets aussi déstabilisants qu’une crise économique majeure. Si cette volatilité nourrit, à court terme, une dynamique de repli vers les actifs refuges, elle pourrait, à moyen terme, affaiblir la croissance en limitant l’investissement productif. Face à cette nouvelle donne, la Fed et la BCE devront arbitrer entre soutien à l’activité et maîtrise des tensions financières, dans un contexte où la politique américaine devient un facteur d’incertitude structurel. Reste à savoir si cette imprévisibilité, érigée en mode de gouvernance, finira par provoquer un choc économique d’ampleur.