28 septembre 2020

Le Coin des Tendances

« L’âge de pierre n’a pas pris fin faute de pierres, l’âge du pétrole ne prendra pas fin faute de pétrole » (Cheik Yamani)

L’épidémie de covid-19 a révélé les efforts à accomplir pour réussir à tenir les engagements de l’accord de Paris de 2015 pour la planète, signé par 190 pays. En effet, avec une mise à la cape l’économie mondiale durant deux mois, les émissions de CO2 ne baisseront cette année qu’entre 4 et 7 % avec un coût économique très élevé se traduisant par un recul du PIB mondial d’au moins 3 points. Or, pour avoir une chance décente de maintenir la température moyenne de la Terre à moins de 2 ° C au-dessus des niveaux préindustriels, les émissions nettes de CO2 et d’autres gaz à effet de serre sont censées être nulles d’ici 2050. Ce défi sera d’autant plus difficile à relever que la population mondiale augmentera de deux milliards durant les deux prochaines décennies. La décarbonisation de notre production d’énergie aura des conséquences tant sur les modes de vie que sur le plan géopolitique avec une remise en cause des positions de certains Etats.

Depuis la révolution industrielle, il y a 250 ans, la croissance a été obtenue en recourant à un volume de plus en plus important d’énergie dont la majeure partie est d’origine fossile (85 %). Les émissions nettes ont augmenté de 40 % au cours des 30 dernières années. L’énergie produite est responsable des deux tiers des émissions de gaz à effet de serre. En 2018, 55 gigatonnes de CO2 étaient émises au niveau mondial. Environ un cinquième de ce montant provient des changements dans l’utilisation des terres et l’agriculture. Le reste est en grande partie constitué d’émissions issues de la consommation d’énergie et des procédés industriels. Selon les données du World Resources Institute, les bâtiments (chauffage) sont responsables de 17 % des émissions et le transport routier de 12 % des émissions. Les autres formes de transport sont moins émettrices, l’aviation entre 2 et 3 % et le transport ferroviaire autour de 2 %. Au sein de l’industrie, les principaux secteurs d’émission sont la sidérurgie (8 %), la chimie et la pétrochimie (6 %) et le ciment (3 %). Au niveau des différents Etats, la Chine est le plus gros émetteur, produisant environ un quart des émissions mondiales en lien avec le poids de sa population et celui de son industrie. L’Amérique du Nord émet 12 % du CO2 et l’Union européenne et l’Inde en produisent environ 7 % chacune. Au total, les vingt premiers émetteurs sont responsables de 80 % des émissions mondiales, leur population représentant 60 % de la population mondiale.

Un changement réglementaire d’énergie

Pour la première fois, un changement de combustible est imposé de manière réglementaire, au nom de considérations écologiques. Le passage du bois au charbon et de celui-ci au pétrole a été progressif et s’est opéré au nom d’une plus grande efficience. Le pétrole, carburant liquide facile à transporter, à forte capacité énergétique, à multiple usage, est un puissant générateur de croissance. Cette énergie a modelé l’économie du dernier siècle. L’industrie pétrolière, l’industrie automobile et l’industrie aéronautique ont été les portes drapeaux de l’économie. Le départ d’ExxonMobil de l’indice Dow Jones, dont elle était membre depuis 1928, est un signe du changement de modèle. La restructuration de ces secteurs d’activité sera au cœur de l’actualité de ces dix prochaines années.

Le pouvoir ébréché des Etats pétroliers

La transition énergétique aura également des conséquences au niveau géopolitique. Les Etats pétroliers comme l’Arabie saoudite, l’Algérie, voire la Russie, ont besoin d’un prix du pétrole se situant entre 60 et 90 dollars le baril pour équilibrer leurs budgets. Avec un baril à 40 dollars, ces Etats pourraient être rapidement confrontés à des difficultés financières et des tensions sociales. Entre la chute des prix et celle de la consommation, l’Arabie Saoudite devrait perdre en 2020 50 milliards de dollars de recettes pétrolières.

Avec des productions locales de l’énergie, les Etats pétroliers perdront en influence. La part de l’électricité renouvelable telle que l’énergie solaire et éolienne pourrait passer de 5 % de l’approvisionnement aujourd’hui à 25 % en 2035, et à près de 50 % d’ici 2050. La captation de la rente énergétique à leur profit énergétique disparaîtra. La nécessité pour les pays avancés de sécuriser les pays du Golf et les routes maritimes y conduisant diminuera d’intensité. Les Etats-Unis consacrent près d’une dizaine de milliards de dollars à cette zone géographique. L’affaiblissement des Etats pétroliers ne sera pas sans effet sur l’économie mondiale. Dotés d’une population de 900 millions de personne, plutôt jeune, ces pays représentent 8 % du PIB.

L’économie pourrait gagner en matière de stabilité en sortant de l’ère du pétrole. Les marchés pétroliers sont dans les faits entre les mains de cartels dont les décisions ne sont pas toujours transparentes et rationnelles avec, comme conséquence, une forte volatilité. A 62 reprises, depuis 1970 Le prix du baril a connu, des fluctuations de plus de 30 % en quelques jours. La sécurité énergétique des différents États devrait être amélioré avec néanmoins une dépendance qui pourrait intervenir au niveau des infrastructures et de la logistique. Les entreprises chinoises produisent 72 % des modules solaires du monde, 69 % de ses batteries lithium-ion et 45 % des éoliennes. Les Chinois contrôlent également une grande partie du raffinage des minéraux essentiels à l’énergie propre, tels que le cobalt et le lithium.

La crise du covid-19, un catalyseur de la transition énergétique

Les investissements nécessaires pour réaliser la transition énergétique se chiffrent en milliers de milliards de dollars par an. L’obsolescence accélérée de nombreux investissements non conformes avec les nouvelles normes environnementales pourrait également porter sur plusieurs milliers de milliards de dollars. Le coût de transition énergétique doit prendre en compte celui de l’inaction. Selon la société d’assurance et de réassurance Swiss Re, le coût économique de l’augmentation des températures a été évalué, entre 2017 et 2019, à plus de 200 milliards d’euros par an pour les prochaines années, somme qui sera amenée à progresser avec la multiplication des évènements météorologiques violents et l’augmentation du niveau des eaux. Il convient d’intégrer le coût des pertes humaines générées par la pollution, soit quatre millions environ par an.

La montée en puissance des investissements liés au climat est nette depuis le milieu des années 2010. Selon la Climate Policy Initiative, ils ont augmenté de 70 % entre 2013 et 2018, pour atteindre 579 milliards de dollars. Si au début des années 2010, la rentabilité de ces investissements était faible, ils commencent à rejoindre ceux des sources traditionnelles d’énergie. Le caractère aléatoire de la production des énergies renouvelables impose le surdimensionnement des infrastructures (construction de centrales électriques classiques par exemple), ce qui grève les coûts. La volonté des gouvernements de développer la filière de l’hydrogène vise à terme à réduire ce problème. La production d’hydrogène en période de surproduction permettrait de limiter le recours aux énergies fossiles. Pour le moment, les piles à combustibles utilisant l’hydrogène sont plus coûteuses et sont moins rentables que les moteurs électriques classiques.

Depuis deux ans, la progression des investissements privés dans les énergies renouvelables est importante, plus de 45 % par an. Malgré tout, par rapport aux besoins estimés à 1000 milliards de dollars par an pour réussir la décarbonisation de l’économie, il conviendrait de tripler les investissements.

Après une période de tergiversation entre 2015 et 2019, les Etats sont de plus en plus proactifs avec la mise en œuvre des programmes ambitieux de réduction de leurs émissions. La crise du covid-19, ayant comme conséquence la mise entre parenthèse de l’orthodoxie budgétaire, sert de catalyseur. L’Union européenne a ainsi annoncé que 30 % de son plan de relance covid-19 de 750 milliards d’euros sera consacré à la transition énergétique. La Présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a, par ailleurs, confirmé la réduction en dix ans par l’Union européenne de ses émissions de gaz à effet de serre de 55 % par rapport aux niveaux de 1990.

Beaucoup d’espoirs sont placés dans les politiques environnementales. Elles sont supposées, au-delà de la réduction des émissions des gaz à effet de serre, favoriser le retour au plein emploi, assurer la croissance des prochaines décennies et donner du sens à l’action publique. Avec la crise sanitaire, elles permettent aux États  de reprendre la main sur l’économie dite réelle. La refondation du Commissariat Général au Plan est un symbole de cette volonté des gouvernements de peser sur les activités productives. La primauté étatique n’est pas sans risque. Dans une économie de marché à multiples acteurs, les mauvaises décisions sont éliminées progressivement. Dans un système étatisé, la décantation est plus lente en cas d’erreurs et le coût est plus élevé en raison du caractère plus important des investissements. Les échecs des avions Concorde et A380 illustrent la difficulté pour des pouvoirs publics d’arrêter des projets non rentables. Les changements de politique au gré des influences ou des élections sont une source de perte de temps et de gaspillage. Ainsi, après avoir ignoré la filière hydrogène, la France décide de la développer. De même, le tout éolien décrété il y a quelques années et qui avait succédé au tout solaire, cède la place à un mix plus équilibré. La tendance actuelle est de pénaliser l’avion, qui a l’inconvénient d’être bruyant et connoté socialement, répond autant à des objectifs environnementaux que politiques.

La concurrence n’a pas de prix

La concurrence est au cœur de l’économie de marché. La compétition entre les entreprises contribue à la meilleure allocation possible des ressources qui sont par nature rares. Cette concurrence est la pierre angulaire du système de prix, qui joue le rôle d’étalonnage des valeurs, et est indispensable à la bonne réalisation des échanges commerciaux. Sans concurrence, les prix sont administrés par l’Etat ou par les oligopoles. Sans concurrence, des positions de rente s’installent avec à la clef des gaspillages de ressources. Sans concurrence, le consommateur et le salarié sont perdants. Pour Adam Smith, si la tentation monopolistique est intrinsèque au capitalisme, elle doit être combattue afin d’assurer la survie de ce dernier. Karl Marx partage la même analyse mais pas la même conclusion, le monopole devant conduire à la révolution.

La concurrence, le libre choix ont été des symboles forts de l’économie occidentale quand elle devait faire face à la menace soviétique. La chute de l’URSS en 1991 a mis fin à cette compétition. L’idée de la fin de l’Histoire, de la victoire sans appel de l’économie de marché, s’est imposée. Or, trente ans après, celle-ci est menacée de l’intérieur. Depuis les années 1990, la concurrence n’est plus perçue comme une valeur positive tant au niveau des dirigeants qu’à celui des salariés. Les dirigeants estiment que la concurrence est un danger car elle réduit leurs marges de manœuvre. Pour les salariés, elle est synonyme de compétition pouvant amener à des licenciements. La mondialisation joue un rôle important dans la diminution de la concurrence. Elle a favorisé l’avènement d’entreprises internationales présentes sur tous les continents plus puissants que de nombreux Etats. Ces derniers sont bien souvent les premiers à réduire la concurrence en constituant des champions par fusion au nom de la défense d’intérêts dits nationaux. Le secteur des technologies de la communication et de l’information est un de ceux où la concurrence a le moins de droit de cité. Un des entrepreneurs de la Silicon Valley, Peter Thiel, a déclaré, en 2014, « la concurrence, c’est pour les perdants ». Warren Buffet, auditionné devant le Congrès après la crise financière, déclara sans ambages, « le facteur le plus important quand on évalue une entreprise, c’est le pouvoir de fixer les prix. Si elle peut augmenter ses prix sans perdre d’activité au profit d’un concurrent, elle est bonne. Et si elle est en situation de monopole, elle est alors très bonne, même un imbécile peut alors la diriger ».

Depuis trente ans, la concentration des marchés s’est accrue. Selon Joseph Stiglitz, 75 % des secteurs d’activités ont vu le nombre d’acteurs fortement diminué au point que la liberté de fixation des prix s’est fortement réduite. La concentration est maximale dans les fournisseurs d’accès à Internet, la grande distribution, la fabrication de nombreux produits industriels et celle de médicaments. Les marchés sont dominés, en règle générale, par cinq à dix entreprises. De nouveaux secteurs entrent dans des processus de concentration comme par exemple les boulangeries et les pharmacies.

Les dirigeants de toute entreprise souhaitent naturellement augmenter les parts de marchés de cette dernière. A cette fin, ils peuvent jouer sur la croissance interne en augmentant leurs vente ou externe en acquérant des concurrents. Ils peuvent également réduire le nombre de concurrents en vendant à perte.

Pour empêcher l’arrivée de concurrents, les entreprises utilisent de plus en plus l’arme des brevets qui sont des barrières temporaires. Compte tenu du caractère complexe des systèmes de production, tout innovation requiert un grand nombre de brevets. Les grandes entreprises ont seules les moyens de rechercher les brevets. En outre, elles passent entre elles des accords pour pouvoir exploiter mutuellement les brevets.

Les entreprises en situation de force sur un marché mettent en place des dispositifs pour empêcher les clients d’aller à la concurrence. L’exemple parfait a été donné par Microsoft avec le navigateur « Explorer ». En l’associant au système d’exploitation Windows, Microsoft dissuadait ses clients de s’équiper chez la concurrence qui proposait alors des produits payants. En outre, elle ne manqua pas de souligner que l’utilisation d’un autre navigateur que le sien pouvait générer des problèmes. Google a des pratiques actuellement similaires, en multipliant les services liés entre eux, avec une absence totale de transparence sur la gestion des flux de données.

Amazon a pratiqué la vente de livres à perte afin de détenir une position dominante dans la vente en ligne. L’objectif était d’empêcher des concurrents de prendre des parts de marché. En étant devenu la place de marché de référence, Amazon est devenue incontournable dans de nombreux domaines. La collecte de données lui fournit des revenus de plus en plus conséquents. Elle est tout à la fois vilipendée par les pouvoirs publics et l’objet de toutes leurs attentions afin d’obtenir l’installation d’entrepôts. Les Etats et les collectivités consentent des exonérations fiscales et des facilités financières qui sont, dans les faits, payés par les entreprises clientes d’Amazon ou par ses concurrents.

Pour freiner voire éradiquer la concurrence, les entreprises dominantes ont recours fréquemment à des rachats préventifs. Elles achètent des entreprises naissantes qui potentiellement pourraient devenir des concurrentes. Compte tenu de leur faible taille, ces rachats ne sont pas soumis au contrôle des autorités en charge de la concurrence. C’est dans cet esprit que Facebook a racheté Instagram pour un milliard de dollars ou WhatsApp pour 19 milliards de dollars, sachant qu’elle avait les moyens techniques de développer les mêmes services. Depuis 2001, Google a procédé à plus de 220 rachats d’entreprises.

Les consommateurs et les intermédiaires sont les premières victimes de cette montée des monopoles. Sur un marché concurrentiel, le prix est fonction des coûts de production. Sur un marché faussé, le prix est fonction de la valeur du produit aux yeux du client, le prix maximum que le client est prêt à payer. Au nom de cette règle, les prix des billets d’avion ou de train varient en permanence en intégrant en temps réel la demande.

La déconnexion entre prix et coûts des biens et des services est de plus en plus forte. La multiplication des abonnements permet de s’affranchir du lien entre coûts réels et prix. Ainsi, les entreprises distribuant des cartes de paiement (Visa, Amex, Mastercard) demandent un pourcentage aux commerçants sur la valeur des achats. Cette commission dépasse assez rapidement le prix de l’équipement et les services associés à l’usage des cartes (garantie de paiement en particulier). Cette commission augmente les prix de vente ou diminue les revenus du commerçant. Elle peut apparaître d’autant plus élevé que les détenteurs de carte acquittent également une cotisation annuelle.

Les salariés sortent également perdants de l’affaiblissement de la concurrence. La possibilité de changer d’entreprise s’amenuise d’autant plus que les oligopoles ont tendance à passer des accords d’anti-débauchage. Les contrats de travail comportent fréquemment des clauses plus ou moins légales qui interdisent la possibilité d’accepter un poste chez un concurrent. Leur pouvoir de négociation en interne est d’autant plus faible que l’employeur est en situation de monopole.

La concentration des différents secteurs d’activité s’accompagne d’une diminution des gains de productivité. Même si le ressenti peut-être tout autre, les innovations de rupture sont de moins en moins nombreuses. Comparée aux années 1920 ou à celles d’après-guerre, le rythme des nouveautés de rupture est assez lent. Internet a plus de quarante ans. Le téléphone portable était déjà présent dans les années 1980. Certes, la digitalisation s’est imposée mais la vie quotidienne a été moins bouleversée pour les dernières générations que pour celles nées avant la Première Guerre mondiale ou pendant l’entre-deux guerres.

Les lois antitrust adoptées aux Etats-Unis en 1890 visaient à limiter les positions dominantes et la captation de rentes indues qui sont jugées non créatrices de richesses. Ces lois tout comme le droit de la concurrence de l’Union européenne apparaissent bien impuissantes face au rétrécissement de la concurrence. Afin de revivifier la concurrence, certains préconisent un durcissement de la législation relative aux fusions en interdisant celles purement préventives et non justifiées par de réelles considérations économiques. D’autres, demandent le démantèlement des entreprises en position dominante sur un ou plusieurs marchés. Une remise en cause du droit des brevets et de la propriété intellectuelle est également évoquée afin d’éviter l’instauration de barrières à l’entrée.