Le Coin des tendances cryptoactifs – protectionnisme
Etats-Unis, crypto-nation ?
« Obtenez votre $TRUMP maintenant », tel était le message du président élu des États-Unis trois jours avant son investiture, avec à la clé une belle valorisation et des gains pour son gendre, qui a développé une plateforme de commercialisation. La folie des cryptomonnaies s’est emparée de la nouvelle administration américaine. Le nouveau département gouvernemental (DOGE), géré par Elon Musk, a été baptisé d’après le nom d’une autre cryptomonnaie. De nombreux conseillers du président proviennent de l’univers des monnaies virtuelles. Par un décret exécutif du 23 janvier, Donald Trump a tenu à souligner que les actifs numériques joueraient « un rôle crucial dans l’innovation et le développement économique aux États-Unis, ainsi que dans le leadership international de notre nation ».
La politique de Donald Trump sur les cryptoactifs est non seulement en opposition avec celle de Joe Biden, mais aussi avec les propos qu’il tenait ces dernières années. L’administration démocrate avait pris des dispositions pour empêcher l’industrie des cryptomonnaies de s’infiltrer à Wall Street. Des règles strictes rendaient prohibitif, pour les banques, la détention d’actifs numériques pour le compte de leurs clients. Cette régulation les empêchait également de lancer leurs propres produits cryptographiques, tels que les stablecoins (jetons indexés sur le dollar ou d’autres actifs). La Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC) a bloqué des dizaines de projets de ce type, au motif qu’elle ne savait pas comment les actifs numériques devaient être traités dans les dépôts réglementaires. La volonté de l’exécutif de déréguler ce secteur aboutira à l’émergence de nouveaux risques, synonymes de gains, mais aussi de pertes importantes.
La « cryptofication » de la finance américaine est-elle en cours ?
Le lancement de fonds indiciels (ETF) en 2024 avait déjà marqué les esprits. Le 21 janvier, Travis Hill, président par intérim de la FDIC, a déclaré qu’il souhaitait une réglementation plus transparente des cryptomonnaies et que tous les clients respectueux des lois devraient avoir accès à des comptes bancaires. Les défenseurs des cryptomonnaies espèrent que la nouvelle administration mettra fin à la « débancarisation » des utilisateurs de cryptoactifs. Sous l’administration précédente, les banques américaines refusaient d’ouvrir des comptes bancaires aux détenteurs de cryptomonnaies dont les activités pouvaient être suspectes (activités illégales ou financement du terrorisme).
Le 23 janvier, la Securities and Exchange Commission (SEC), le principal régulateur des marchés américains, a modifié ses directives afin que les institutions financières n’aient plus à comptabiliser, dans leurs propres bilans, les actifs cryptographiques détenus pour le compte de leurs clients. Ces changements affectent toutes les institutions de Wall Street. Brian Moynihan, directeur général de Bank of America, a déclaré que les banques adopteraient les cryptomonnaies, notamment les stablecoins, qui peuvent faciliter les transactions. Nombre d’entre elles expérimentent des jetons cryptographiques permettant de transmettre la propriété d’actions dans des fonds du marché monétaire. Elles sont également prêtes à commencer à développer leurs activités de négociation et de garde d’actifs cryptographiques, dès qu’elles auront des précisions sur les nouvelles règles réglementaires. Afin de se développer sur le marché des actifs numériques, certaines institutions financières achèteront probablement des sociétés de cryptographie.
Une intégration encore difficile avec la finance traditionnelle
L’osmose entre finance traditionnelle et industrie des cryptomonnaies est loin d’être réalisée. Le principal point de discorde entre les deux univers concerne les systèmes de paiement de la Réserve fédérale (Fed). Environ 9 000 entreprises financières détiennent des comptes principaux auprès de la banque centrale. Ces comptes permettent à leurs propriétaires d’effectuer des paiements sans recourir à un intermédiaire, ce qui réduit les frais et la complexité des transactions.
Pour le moment, la Fed refuse toujours d’accorder l’accès à ces comptes aux sociétés spécialisées dans les cryptomonnaies, malgré leurs nombreuses demandes. Les banques traditionnelles s’opposent également à ces ouvertures de comptes. Le Bank Policy Institute et l’American Bankers Association, deux groupes de pression influents, soutiennent la position de la Fed, arguant qu’un accès trop large exposerait le système financier à des risques accrus, notamment en matière de crédit, de cybersécurité et de réputation. La lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme est également un argument central de leur opposition.
Les banques se plaignent en outre d’être soumises à des normes réglementaires plus strictes que les entreprises spécialisées dans les cryptomonnaies et les fintechs. Caitlin Long, directrice générale de Custodia, critique quant à elle les prêteurs traditionnels, accusés de bloquer l’accès des sociétés cryptographiques aux infrastructures financières du pays. Ce débat risque de perdurer.
Donald Trump pourrait faire pression sur la Fed pour qu’elle autorise les sociétés de cryptoactifs à ouvrir des comptes, mais celle-ci demeure une institution indépendante. Il pourrait néanmoins influencer sa position en nommant des gouverneurs plus favorables aux cryptomonnaies. Cependant, seuls deux postes seront à pourvoir au cours des quatre prochaines années, puisque les sept gouverneurs de la Fed disposent de mandats échelonnés de 14 ans.
Une menace pour la stabilité financière ?
La diffusion des cryptoactifs n’est pas sans danger. Steven Kelly, chercheur à l’Université de Yale, s’inquiète de la transmission de leur volatilité aux autres actifs détenus par les banques. Si les dépôts bancaires deviennent vulnérables aux fluctuations du marché des cryptomonnaies, les institutions financières risquent d’être plus exposées aux crises de liquidité et aux paniques bancaires.
L’histoire récente offre déjà des exemples de faillites liées aux cryptomonnaies. Silvergate et Signature, deux banques spécialisées dans ce secteur, se sont effondrées en 2023. Toutes deux ont été fragilisées par l’effondrement des prix des cryptomonnaies, amorcé fin 2022, et par les répercussions de la chute de FTX, l’une des plus grandes plateformes d’échange de cryptoactifs.
Les cryptomonnaies gagnent en popularité en raison des gains potentiels qu’elles offrent. L’engouement du président semble lever certains interdits. Cependant, les États-Unis s’ouvrent à nouveau à un risque financier majeur, susceptible de déboucher sur un krach de grande ampleur.
Derrière les droits de douane, la lutte contre l’impôt mondial
Le déficit commercial américain est abyssal, plus de 700 milliards de dollars en 2024. Face à ce déficit, Donald Trump accuse les partenaires des États-Unis de pratiques commerciales déloyales. Pour les punir, il a décidé de recourir à l’arme des droits de douane, qui, dans les faits, touchent avant tout les consommateurs américains. Force est de constater, en outre, que vis-à-vis du Mexique et du Canada, la menace des droits de douane visait avant tout à lutter contre l’immigration illégale, alors même que punir ces deux États, membres d’une union douanière avec les États-Unis, n’a que peu de sens. Les trois pays ont développé des relations économiques étroites ces vingt dernières années.
Le problème américain est avant tout celui de l’éclatement des chaînes de production et de la localisation des bénéfices. Les États-Unis possèdent les plus puissantes entreprises mondiales dans les secteurs de la haute technologie, de la santé et de la pétrochimie. Pour autant, le pays accumule déficit sur déficit.
La question n’est donc pas uniquement celle du déficit commercial, mais aussi celle des stratégies mises en place par les États pour attirer les investissements et capter les bénéfices des multinationales. Sur le premier point, les gouvernements se livrent à une surenchère, les États-Unis en tête, avec l’Inflation Reduction Act, conçu pour inciter les entreprises à produire sur le sol américain. Sur le second point, et pour éviter une course vers le moins-disant fiscal, 136 pays ont signé en 2021, sous l’égide de l’OCDE, un accord prévoyant un taux d’imposition minimum de 15 % sur les bénéfices des entreprises multinationales. Or, Donald Trump souhaite soustraire son pays à cet accord.
Contrairement au retrait des États-Unis de l’Organisation mondiale de la santé ou de l’Accord de Paris sur le climat, le cadre fiscal de l’OCDE n’est pas un traité formel dont les États-Unis pourraient simplement se retirer. Cet accord repose sur une approche commune, chaque gouvernement devant adopter des lois instaurant une taxe supplémentaire pour les entreprises payant un impôt inférieur à 15 %. Si certains pays appliquent une fiscalité plus basse, d’autres peuvent réclamer la différence.
Les républicains s’opposent à cet accord, estimant qu’il empiète sur les prérogatives du Congrès. À l’inverse, Joe Biden encourageait les États à adapter leur législation afin d’inciter le Congrès à faire de même. Si les États-Unis refusaient de ratifier l’accord, les pays signataires pourraient appliquer une surtaxe sur les revenus des entreprises américaines. Donald Trump entend torpiller cet accord en promettant des représailles brutales. Pour son administration, tout pays imposant une taxe supplémentaire à une entreprise américaine serait coupable d’une atteinte extraterritoriale.
Par des décrets exécutifs publiés le 20 janvier, jour de son investiture, Donald Trump a prévu que les impôts des citoyens et des entreprises de tout pays contrevenant pourraient être doublés sur le territoire américain. Cette loi, qui permet de doubler les impôts des étrangers, existe depuis neuf décennies, mais n’a jamais été appliquée.
Une menace sur l’accord fiscal mondial
La décision de Donald Trump risque de faire échouer l’accord de l’OCDE. Aux États-Unis, l’impôt sur les sociétés représente 7 % des recettes fiscales du gouvernement, bien en dessous de la moyenne de 12 % dans les autres pays de l’OCDE. Ce chiffre pourrait encore baisser si Donald Trump obtenait gain de cause et réduisait à nouveau le taux d’imposition des sociétés, comme lors de son premier mandat.
L’ex-président veut rapatrier les bénéfices des entreprises américaines en misant sur une incitation fiscale forte. En 2025, une quarantaine de pays, dont la Grande-Bretagne, l’Allemagne et le Japon, ont déjà adopté des lois sur l’imposition complémentaire. Si ces pays appliquent ces taxes et si Donald Trump met ses menaces à exécution, leurs ressortissants et entreprises seraient soumis à un doublement de leurs impôts aux États-Unis.
Conscients de la violence d’une telle mesure, les républicains de la Chambre des représentants ont présenté un projet de loi proposant une option de représailles plus modérée : les taux d’imposition sur les revenus américains des investisseurs et entreprises des pays ciblés augmenteraient de cinq points de pourcentage par an pendant quatre ans maximum. Contrairement aux droits de douane, qui touchent principalement les exportateurs de biens, ces taxes frapperaient des dirigeants d’entreprise, des banquiers, des avocats et même des artistes.
Un retour des taxes sur les services numériques ?
Si l’accord sur le taux d’imposition minimal des bénéfices venait à être remis en cause, certains États pourraient réactiver la taxe sur les services numériques. Donald Trump critique également cette taxe, qu’il juge injuste, et pourrait prendre des mesures de rétorsion contre les pays qui l’appliqueraient.
Ironiquement, le régime fiscal américain n’est pas si éloigné des normes fixées par l’OCDE. La réforme fiscale de Donald Trump en 2017 a inspiré l’accord international, en introduisant une version américaine d’un impôt minimum mondial, fixé à 10,5 % des bénéfices mondiaux. Toutefois, l’approche américaine ne s’applique qu’aux bénéfices consolidés, alors que celle de l’OCDE impose une taxation pays par pays.
Vers un compromis ?
Des négociations restent possibles avec les États-Unis. Une fois encore, Donald Trump privilégie un rapport de force. L’accord de l’OCDE inclut une clause de « sphère de sécurité », qui repousse l’application de l’impôt complémentaire jusqu’en 2027 pour les pays où l’impôt sur les sociétés atteint 20 %. À ce jour, cela inclut encore les États-Unis. Cette disposition pourrait être prolongée pour éviter un affrontement frontal.
Dans le même temps, le taux minimal américain devrait passer de 10,5 % à un peu plus de 13 % en 2026, réduisant ainsi l’écart avec les autres pays.
Le problème des compromis fiscaux internationaux est qu’ils nécessitent une volonté de dialogue et de coopération. Or, Donald Trump adopte une posture de confrontation, rendant un consensus difficile. Le reste du monde n’aura aucun intérêt politique à montrer que l’intimidation a fonctionné.
Le déficit commercial des États-Unis, qui a atteint un niveau record en 2024, est au cœur des tensions économiques et fiscales de l’administration Trump. Si l’ex-président accuse les partenaires commerciaux de pratiques déloyales et entend utiliser les droits de douane comme arme de dissuasion, les causes réelles du déséquilibre sont plus profondes : éclatement des chaînes de production, localisation optimisée des bénéfices des multinationales et différenciation des politiques fiscales entre États.
Dans ce contexte, la tentative de Donald Trump de remettre en cause l’accord de l’OCDE sur l’imposition minimale des multinationales illustre une volonté de reterritorialiser les bénéfices au détriment d’un cadre multilatéral. Toutefois, la réponse du reste du monde, qui pourrait imposer des taxes supplémentaires aux entreprises américaines, risque d’ouvrir un nouveau front économique.
Si les États-Unis s’engagent dans une confrontation fiscale avec leurs principaux partenaires commerciaux, les conséquences pourraient être lourdes, tant pour leurs entreprises que pour les relations économiques internationales. La posture de Donald Trump, basée sur la menace et le rapport de force, soulève ainsi des incertitudes majeures quant à l’avenir des échanges commerciaux et de la coopération fiscale mondiale.