28 février 2025

Tendance s- inflation – politique monétaire – Europe

Inflation : gagner une bataille n’est pas gagné la guerre !

Après avoir atteint un pic en 2022 à 11 % en glissement annuel, l’inflation dans le monde riche a décliné jusqu’à l’automne 2024. Cette régression de l’inflation a permis aux banques centrales des pays de l’OCDE d’abaisser leurs taux directeurs. Depuis quelques mois, néanmoins, l’inflation globale ne baisse plus voire augmente à nouveau. Elle est passée de 2,1 % en septembre au sein de l’OCDE à 2,5 % en décembre. Au Royaume-Uni, l’inflation a même atteint 3 % en janvier. En Pologne, elle dépasse désormais 5,3 %. En Allemagne, elle s’est élevée à 2,3 %, un niveau supérieur à celui de l’été dernier, qui était de 1,6 %. Aux États-Unis, les prix à la consommation sont également orientés à la hausse. La France fait pour le moment exception avec une inflation qui reste en dessous des 2 %.

Certains experts se demandent pourquoi les banques centrales ont réduit leurs taux avant que l’inflation n’atteigne ou ne soit inférieure à la valeur cible de 2 %, sachant que la croissance économique a à peine ralenti, du moins aux États-Unis. D’autres estiment au contraire que le processus de baisse des taux doit s’accélérer pour éviter la survenue d’une récession. En ce début d’année, les interrogations sur l’inflation sont plurielles. Sommes-nous entrés dans une période de stabilisation avant une nouvelle décrue ou à la veille d’une résurgence ? Pour John Cochrane de l’université de Stanford, « l’inflation est comme les cafards », « quand il n’en reste que quelques-uns, ce n’est pas le moment de relâcher la pression ».

Les pays occidentaux sont-ils sur le point de répéter les erreurs des années 1970 ? À l’époque, les dirigeants politiques avaient tué la plupart des cafards, mais en avaient laissé quelques-uns, plus résistants, qui se sont ensuite multipliés à un rythme effréné. L’inflation des années 1970 a été déclenchée par le premier choc pétrolier de 1973, en lien avec la guerre du Kippour. Elle était néanmoins présente dès la fin des années 1960 en raison d’une augmentation des salaires et d’un affaiblissement des gains de productivité. Les déficits commerciaux américains, doublés d’importants déficits publics liés à la guerre du Vietnam, provoquaient une forte augmentation de la masse monétaire en dollars. En France, les événements de mai 1968 et les accords de Grenelle qui en résultèrent avaient également généré un sursaut d’inflation.

Aux États-Unis, l’inflation après avoir  atteint 12 % en 1974, est retombée à 5 % en 1976 puis a est passée 15 % en 1980. En France, l’inflation est restée proche de 10 % de 1973 à 1983. Les banques centrales n’ont pas réussi à ajuster leur politique suffisamment vite pour empêcher que le second choc pétrolier de 1979 ne se propage à l’ensemble de l’économie. Les gouvernements ont éprouvé les pires difficultés à maintenir une ligne claire dans la lutte contre l’inflation, alternant entre plans de rigueur et plans de relance. En France, le Premier ministre Jacques Chirac a imposé à Valéry Giscard d’Estaing un plan de relance en 1975 qui a provoqué des tensions inflationnistes, contraignant Raymond Barre à opter pour une politique de maîtrise des finances publiques après sa nomination à Matignon en août 1976. Au sein des pays de l’OCDE, l’inflation n’a été jugulée qu’au début des années 1980 avec la mise en place de politiques monétaristes, au prix d’un fort ralentissement de la croissance. La France fut l’un des derniers pays à se conformer à cette tendance en raison de la mise en œuvre du programme de relance issu des 110 propositions de François Mitterrand, élu en mai 1981.

En 2025, l’évolution des politiques monétaires suscite de nombreuses interrogations. La tendance lourde est plutôt à la poursuite de la réduction des taux directeurs. Ces dernières semaines, les rendements des obligations d’État ont baissé, ce qui pourrait suggérer que les inquiétudes concernant l’inflation s’atténuent. Néanmoins, les signes d’une éventuelle reprise de l’inflation sont présents. La Fed de Cleveland a indiqué que l’inflation annuelle pourrait atteindre 2,7 % d’ici la fin de l’année.

La confusion des signes et des chiffres reflète un désaccord intellectuel. Certains experts estiment que la récente hausse de l’inflation est un mirage. Elle serait avant tout la conséquence d’événements qui se produisent à un moment particulier de l’année (comme les hausses de prix imposées par de nombreux magasins en janvier). Les corrections des variations saisonnières seraient moins précises qu’auparavant en raison de la volatilité des prix constatée depuis la pandémie de Covid-19. D’autres soulignent que l’inflation globale est toujours marquée par les fortes variations des prix des matières premières. Les économistes de la banque Morgan Stanley estiment que les récents incendies de forêt en Californie ont entraîné une augmentation du prix des biens aux États-Unis. En janvier, un certain nombre de pays, dont la Belgique et la Norvège, ont connu de fortes hausses de prix pour les denrées alimentaires, peut-être liées aux inquiétudes concernant une guerre commerciale. La politique de Donald Trump est potentiellement inflationniste, tant en raison des majorations des droits de douane que de la limitation de l’immigration. Tout dépendra de son application réelle.

Les tensions inflationnistes sont importantes au sein de l’OCDE de manière structurelle. Le vieillissement démographique est une source non négligeable d’inflation. Les marchés du travail des pays riches restent également tendus. Le taux de chômage de l’OCDE est désormais inférieur à 5 % depuis près de trois ans. Les entreprises se livrent une concurrence acharnée pour recruter du personnel, et les salaires nominaux augmentent de plus de 4 % d’une année sur l’autre dans les plus grandes économies. Dans le même temps, la croissance de la productivité est faible. Si les employeurs ne peuvent pas compenser leurs coûts salariaux plus élevés par une augmentation de la production, ils doivent les répercuter sur les consommateurs sous forme de hausses des prix. Ce phénomène est particulièrement visible dans le secteur des services, dont les prix augmentent de 4 % sur un an au sein des dix principaux pays de l’OCDE, soit environ deux fois plus qu’avant la pandémie. La hausse des prix des services est également provoquée par une demande en progression. Une population âgée consomme plus de services qu’une population jeune. Par ailleurs, l’évolution des modes de consommation est favorable à ces derniers, au détriment des biens industriels.

L’inflation pourrait être alimentée par les décideurs publics, qui exercent une pression constante afin d’obtenir une baisse des taux directeurs des banques centrales pour relancer l’économie de leur pays. Ces dernières sont, en règle générale, indépendantes au sein des pays de l’OCDE, mais elles ne peuvent pas totalement ignorer les demandes des gouvernements. Dans un grand nombre d’États, les autorités privilégient la croissance à l’orthodoxie monétaire en maintenant des déficits budgétaires élevés. Cette situation prévaut aux États-Unis comme en France. Environ 40 % des gouvernements des États membres de l’OCDE mettent actuellement en œuvre des plans de relance. Le dernier budget du Royaume-Uni prévoit une augmentation des dépenses d’infrastructure, tandis que l’Italie a récemment approuvé un budget contenant des réductions d’impôts. De nombreux gouvernements riposteront également à Donald Trump en imposant leurs propres tarifs sur les produits américains, augmentant ainsi le prix des importations, ce qui alimentera l’inflation.

Les banques centrales ont-elles crié victoire trop vite en répondant aux souhaits des gouvernements ? La pression à la baisse des taux d’intérêt semble avoir été plus forte que celle à la baisse de l’inflation. Les acteurs économiques, habitués dans les années 2010 à des taux d’intérêt faibles, veulent leur retour. La fragilité des démocraties, avec la montée du populisme et des mouvements extrémistes, conduit à la mise en œuvre de politiques plus laxistes que celles en vigueur entre les années 1990 et 2010.

Les cabinets de conseil face à la tempête Musk

Les cabinets de conseil comme McKinsey, BCG ou KPMG jouent un rôle important auprès des administrations publiques, que ce soit pour mettre en œuvre les politiques publiques ou aider les gouvernements à réaliser des économies. En France, l’intervention de McKinsey durant l’épidémie de Covid a mis en lumière l’importance croissante de ces cabinets dans la gestion publique. Avec des déficits élevés à résorber et des politiques sociales à restructurer en raison du vieillissement démographique, les grands cabinets de conseil espéraient conquérir de nouveaux marchés. Or, l’arrivée d’Elon Musk dans l’équipe présidentielle de Donald Trump perturbe le jeu et pourrait rebattre les cartes. Dans le cadre du nouveau « Department of Government Efficiency » (DOGE), Elon Musk s’est engagé à réduire les dépenses publiques américaines de 2 000 milliards de dollars en appliquant les solutions mises en œuvre dans ses entreprises et en s’appuyant sur l’intelligence artificielle.

Depuis leur création, les grands cabinets de conseil entretiennent des liens étroits avec l’administration américaine. McKinsey, cabinet de conseil stratégique, a aidé Dwight Eisenhower à créer le poste de chef de cabinet de la Maison-Blanche en 1953 et a conçu, en 1958, la première structure organisationnelle de la NASA. Certains présidents se sont parfois offusqués de l’influence de ces cabinets. En 1977, Jimmy Carter dénonçait ainsi l’usage « excessif, inutile et inapproprié » des sociétés de conseil par la bureaucratie fédérale. Cette rodomontade n’a cependant pas freiné leur essor : entre 2008 et 2024, le montant des contrats conclus entre les cabinets de conseil et l’administration américaine est passé de 5 à 18 milliards de dollars. En France, les honoraires versés aux cabinets de conseil par l’État sont bien plus modestes et ont fortement diminué depuis la fin de la pandémie, passant de 271 à 73 millions d’euros entre 2021 et 2023, selon les documents budgétaires du ministère de l’Économie.

Aux États-Unis, le cabinet Booz Allen Hamilton dépend des commandes publiques pour plus de 80 % de son chiffre d’affaires. À l’inverse, McKinsey, dont les contrats avec le gouvernement fédéral ont diminué après le scandale lié à son rôle auprès des fabricants d’opioïdes, ne tire plus que 1 % de son chiffre d’affaires mondial des contrats fédéraux. En moyenne, les grands cabinets réalisent environ 10 % de leur chiffre d’affaires grâce à l’État fédéral, qui reste leur premier client. Ils occupent ainsi une place centrale dans les processus décisionnels. EY est chargé du plan de réforme du ministère américain du Logement et du Développement urbain. Depuis 2022, BCG a perçu 380 millions de dollars de l’Agence de santé de la défense, chargée des soins médicaux aux forces armées, dans le cadre de l’initiative « Workforce 3.0 ». Accenture, de son côté, a reçu 700 millions de dollars du ministère de l’Éducation depuis 2019 pour développer et gérer un site web, une application mobile et un assistant virtuel destinés à l’aide aux étudiants.

Le recours aux cabinets de conseil s’explique en partie par les lourdeurs administratives de l’État fédéral, souvent en retard dans ses processus de modernisation. Chaque année, il collecte quelque 140 milliards de formulaires, majoritairement encore traités sur papier. Le vaste plan de numérisation en cours génère donc de nombreuses missions pour les cabinets de conseil, les agences fédérales ayant de grandes difficultés à recruter des talents, notamment dans le domaine de l’informatique.

Elon Musk peut-il bouleverser la donne pour ces cabinets ? Assiste-t-on à la fin de leur quasi-monopole ou, au contraire, à l’émergence de nouvelles opportunités ? Le décret exécutif établissant le DOGE confie à cette nouvelle entité la mission de moderniser la technologie gouvernementale. Ron Ash, responsable des activités fédérales d’Accenture, anticipe une accélération de l’automatisation au sein des agences fédérales, créant ainsi de nouveaux besoins que son entreprise est prête à combler.

Cependant, les experts du DOGE ne viennent pas des circuits traditionnels du conseil. Elon Musk, connu pour sa brutalité et son goût pour la disruption, casse les codes. Il a notamment envoyé des courriels incitant des fonctionnaires à démissionner. Or, les sociétés de conseil ont passé des années à adopter des codes de conduite éthiques pour se distancer de ce type d’approche. Musk, lui, considère que les consultants font partie du problème budgétaire. Selon lui, associés depuis des décennies à la gestion publique, ils sont coresponsables de son inefficacité. Il devrait donc privilégier des entreprises issues de son propre écosystème. Palantir, société d’analyse présidée par Peter Thiel, qui collabore avec PayPal, figure parmi les grandes bénéficiaires de cette nouvelle orientation. Déjà bien implantée au sein du ministère de la Défense, elle aide les organisations à exploiter leurs données grâce à l’intelligence artificielle (IA). Le cours de son action a plus que doublé depuis l’élection de Donald Trump en novembre, tandis que celui de Booz Allen Hamilton a chuté d’un tiers.

L’administration Trump entend également remettre en cause les politiques en faveur de la diversité, de l’équité et de l’inclusion (DEI). Un décret exécutif publié le mois dernier interdit aux entrepreneurs fédéraux de mettre en œuvre des programmes DEI qui enfreignent les lois fédérales anti-discrimination. Or, ces programmes ont été largement développés par les grands cabinets de conseil, qui se retrouvent contraints à un rétropédalage délicat. McKinsey a ainsi déclaré poursuivre son engagement en faveur d’une « méritocratie diversifiée », tandis qu’Accenture a annoncé à ses employés l’abandon de ses objectifs de diversité. Deloitte US a, pour sa part, demandé à ses collaborateurs en lien avec le gouvernement fédéral de supprimer les pronoms de leurs signatures électroniques. De telles décisions ont suscité des remous en interne et risquent d’irriter les clients du secteur privé, à qui l’on a longtemps prêché les vertus de la DEI.

L’ère des cabinets de conseil en tant que bras armé des administrations publiques touche-t-elle à sa fin, ou sommes-nous à l’aube d’une recomposition stratégique de leur influence ? L’arrivée d’Elon Musk aux commandes du DOGE incarne une volonté de rupture, substituant la logique des process à celle de l’efficacité brute, l’optimisation budgétaire à l’accompagnement structurel. Loin d’être une disparition pure et simple des cabinets, c’est un changement de paradigme qui s’opère : la disruption technologique prend le pas sur le conseil traditionnel, et les entreprises issues de la sphère numérique, telles que Palantir, se positionnent comme les nouveaux interlocuteurs privilégiés des décideurs publics. Pour autant, l’expertise sectorielle, la connaissance fine des rouages administratifs et la capacité à fédérer des écosystèmes complexes ne disparaissent pas du jour au lendemain. L’histoire récente l’a montré : le rejet des élites traditionnelles entraîne souvent leur mutation plutôt que leur effacement. Dans cette nouvelle ère, les cabinets de conseil pourraient être contraints à une profonde réinvention, intégrant davantage les outils d’intelligence artificielle et adoptant des méthodes plus agiles pour répondre aux exigences de productivité et de rationalisation imposées par l’administration Trump.

L’Europe combien de divisions ?

L’Ukraine a connu une semaine noire entre les déclarations du vice-président américain à Munich le 15 février et la rencontre américano-russe à Riyad du 18 février, censée esquisser un futur cessez-le-feu et une paix durable. Le gouvernement ukrainien a été contraint d’accepter un accord sur l’exploitation de ses mines par les Américains en échange de leur soutien. Cette prédation rappelle les heures du colonialisme ou celles des comptoirs commerciaux tenus par de grandes compagnies occidentales. La Russie aurait donné son accord à cette exploitation, sous réserve de pouvoir bénéficier de capitaux américains pour faire de même dans le Donbass occupé.

Même si Emmanuel Macron a tenté d’imposer les États européens dans le jeu diplomatique relatif à l’Ukraine, ces derniers ont subi une humiliation sans précédent, ou presque, depuis quelques décennies. La réhabilitation de Vladimir Poutine par les responsables américains constitue un revirement majeur. Marco Rubio, le secrétaire d’État américain, s’est extasié sur la coopération et les « opportunités économiques et d’investissement historiques ». Certains imaginent déjà une Trump Tower à Moscou… Ce rapprochement pose évidemment la question de la pérennité de l’OTAN comme force de dissuasion vis-à-vis de la Russie. Celle-ci repose sur la certitude que si l’un des membres de l’Alliance est attaqué, les autres, États-Unis en tête, viendront à son secours. Ce principe s’était appliqué après l’attaque du 11 septembre 2001 en faveur des États-Unis. L’une des craintes est que les forces américaines soient réduites ou retirées, laissant l’Europe de l’Est exposée. L’autre crainte est un marchandage permanent de la part de la Maison-Blanche, qui exigerait des concessions de la part des Européens sous forme d’achats aux États-Unis afin de réduire le déficit commercial de ces derniers.

L’Europe est confrontée à un défi majeur : celui de se réarmer alors qu’elle fait face à un vieillissement démographique et, pour certains États, à un endettement considérable. Elle demeure dépendante de ses exportations, en particulier vers les États-Unis, qui pourraient être remises en cause par la guerre commerciale engagée par Washington. De son côté, la Russie pratique une politique de déstabilisation, notamment via les réseaux sociaux. Dépendante des technologies américaine et chinoise, l’Europe ne contrôle que marginalement les nouveaux outils de communication et d’information. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, les États membres de l’Union européenne ont pris conscience que leurs frontières n’étaient plus intangibles. La Russie semble en effet vouloir reconstituer son glacis de sécurité en contrôlant directement ou indirectement des régions qui faisaient autrefois partie de l’URSS ou du Pacte de Varsovie. Au-delà de l’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie sont en ligne de mire. Que feront les États européens en cas de pression sur les Pays baltes ou sur la Pologne ?

Pour l’Allemagne, la question est particulièrement concrète : la frontière russe se situe à 400 kilomètres de la sienne, et Moscou est à 1 600 kilomètres de Berlin. Pourtant, en termes de puissance économique, l’Europe n’a rien à envier à la Russie, dont le PIB est équivalent à celui de l’Espagne. Le total des dépenses militaires de l’Union européenne est supérieur à celui de la Russie.  L’Europe ne possède pas une armée unifiée, seulement 27 armées nationales. Même si l’appartenance à l’OTAN permet une certaine normalisation, les commandes militaires sont encore passées État par État. Pour le moment, la Pologne, les Pays baltes et l’Allemagne ont décidé d’augmenter fortement leur budget militaire. La France, dans le cadre de la loi de programmation, a également prévu une progression de son budget mais dans une proportion moindre.

L’Europe doit d’urgence rebâtir sa stratégie de sécurité et redéfinir ses liens avec les États-Unis. La question de la possession d’armes nucléaires de pointe à l’échelle européenne et d’un système antimissile se pose. La Russie, la Chine et les États-Unis ont engagé une bataille technologique pour se doter de nouvelles armes, notamment les missiles hypersoniques. La France ne prévoit pas de s’en doter avant 2035. Les dispositifs antimissiles rendent caduques les armes traditionnelles et fragilisent la dissuasion nucléaire française, potentiellement obsolète. Jusqu’à présent, la France a peu investi dans les dispositifs antimissiles, se reposant sur sa dissuasion nucléaire. Elle devra sans nul doute modifier sa stratégie. Il en va de même pour ses bombes nucléaires aéroportées, vulnérables et à la portée limitée (environ 500 kilomètres). La dissuasion du faible au fort n’opère que si l’adversaire est convaincu qu’il encourt des dégâts majeurs en cas d’attaque. Si ces dégâts sont jugés faibles, voire inexistants, la caractère dissuasif disparaît. La dissuasion française a été conçue pour protéger le territoire national. En cas d’invasion de l’Allemagne, les intérêts français seraient de facto en jeu. Quelle serait alors la réaction du chef de l’État ? Négocierait-il avec la Russie en coordination avec les responsables allemands ? Pour les Pays baltes, membres de l’OTAN, la situation est encore plus complexe. Pour l’Allemagne et la Pologne, une attaque russe contre ces États serait sans nul doute perçue comme une atteinte à leurs intérêts vitaux. Pour la France, en revanche, la réponse serait plus ambiguë en raison de l’éloignement. Si les Pays baltes, en tant que membres de l’OTAN, bénéficieraient logiquement du soutien de tous les États membres, mais jusqu’où irait cet engagement ? Le Royaume-Uni et la France mettraient-ils en jeu leur force nucléaire ? L’Allemagne, compte tenu du changement de politique des États-Unis, semble ouverte à des négociations sur l’utilisation du feu nucléaire français et britannique sur le théâtre européen. Jusqu’à présent, en raison de la garantie américaine, les dirigeants allemands n’avaient pas jugé utile de se rapprocher de leurs deux alliés européens.

Au-delà de ces interrogations, l’Europe doit définir une stratégie militaire autonome fondée sur une évaluation objective de ses forces. À court terme, elle doit parler d’une seule voix à Moscou, Washington et Kiev. À moyen terme, l’effort de guerre devra être accru, avec l’instauration d’une relation étroite entre le Royaume-Uni et le continent. Londres a été en première ligne dans la défense de l’Ukraine et cherche à tourner la page du Brexit, désormais perçu, outre-Manche, comme une erreur. Les dépenses militaires européennes devraient augmenter de 300 milliards d’euros. L’idée d’un grand emprunt communautaire a été évoquée, mais ne fait pas consensus parmi les États attachés à la rigueur budgétaire.

L’Europe a les moyens de contenir la Russie au vu de son potentiel économique. L’effondrement de l’URSS en 1991 est en partie dû à son incapacité à relever le défi technologique imposé par les États-Unis avec la « guerre des étoiles ». Le pays a implosé sous le poids de la guerre en Afghanistan et de la course aux armements. La guerre en Ukraine a prouvé qu’un pays de 37 millions d’habitants pouvait résister à la Russie, forte de plus de 140 millions d’habitants et censée disposer de la deuxième ou troisième armée du monde. Depuis trois ans, le conflit oscille entre archaïsme – avec le retour des tranchées – et haute technologie – avec l’emploi massif des drones et de nouvelles armes. Comme la guerre d’Espagne en 1936, il constitue un banc d’essai pour les innovations militaires. Les démocraties ne doivent pas commettre les mêmes erreurs que durant l’entre-deux-guerres.