9 juillet 2026

Tendances – accord Plazza – IA – negoce

Un nouvel accord du Plaza est-il encore possible ?

Les devises asiatiques connaissent depuis plusieurs semaines une dépréciation importante. Le won sud-coréen est tombé à son plus bas niveau face au dollar depuis dix-sept ans, tandis que le yen japonais a atteint son cours le plus faible depuis quarante ans. La vigueur persistante de l’économie américaine et l’engouement mondial pour les valeurs technologiques américaines alimentent la demande de dollars. Cette appréciation du billet vert ne laisse pas Washington indifférent. Le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, a d’ailleurs exprimé à plusieurs reprises son inquiétude face à la faiblesse des monnaies asiatiques. Donald Trump estime que le dollar fort bénéficie aux importateurs et nuit aux Etats-Unis. En Europe, les préoccupations portent davantage sur la sous-évaluation durable du yuan chinois. Le Fonds monétaire international estime que la devise chinoise demeure environ 16 % en dessous de son niveau d’équilibre au regard des fondamentaux économiques. En juin, le chancelier allemand Friedrich Merz a  évoqué la possibilité d’un nouvel « accord du Plaza », en référence au compromis conclu en 1985 entre les États-Unis, le Japon, l’Allemagne de l’Ouest, la France et le Royaume-Uni pour organiser une baisse concertée du dollar, alors jugé excessivement fort. C’est également la position de Stephen Miran, l’ancien conseiller économique de Donald Trump et maintenant  membre de la Réserve Fédérale.

L’accord du Plaza occupe une place à part dans l’histoire des marchés des changes. Entre 1985 et la fin de 1987, le dollar s’est déprécié d’environ 30 % face aux principales devises partenaires des États-Unis. Cette évolution a notamment permis à George Soros de réaliser l’un des paris les plus célèbres de l’histoire des marchés financiers, en anticipant l’appréciation du yen, de la livre sterling et du deutschemark.

Ce précédent nourrit encore aujourd’hui les spéculations. Pourtant, espérer reproduire un tel scénario relève probablement de l’illusion. Les conditions économiques, financières et géopolitiques ont profondément changé. Obtenir un nouvel accord international serait infiniment plus difficile qu’il y a quarante ans et, même en cas de succès diplomatique, son efficacité serait loin d’être garantie.

Le premier obstacle tient à la transformation spectaculaire du marché des changes. En 1985, les réserves de change cumulées des cinq signataires représentaient 132 milliards de dollars, soit moins de 2 % de leur PIB. Elles atteignent désormais près de 1 900 milliards de dollars, soit environ 4 % de leur richesse nationale. Cette progression apparaît toutefois modeste au regard de l’explosion des volumes échangés sur le marché des devises. En 1986, les transactions quotidiennes représentaient environ 200 milliards de dollars ; elles dépassent aujourd’hui 12 000 milliards de dollars par jour, selon la Banque des règlements internationaux. En près de quarante ans, le marché a ainsi été multiplié par soixante, réduisant considérablement la capacité d’influence des banques centrales. Dans ces conditions, un accord crédible devrait impérativement associer la Chine. Avec plus de 3 400 milliards de dollars de réserves de change, Pékin dispose de loin de la plus importante puissance d’intervention au monde. Son yuan est par ailleurs régulièrement accusé par les pays occidentaux d’être artificiellement sous-évalué afin de soutenir les exportations chinoises. Imaginer un nouvel accord du Plaza sans la Chine reviendrait à imaginer celui de 1985 sans le Japon. Or cette hypothèse paraît peu réaliste. Les dirigeants chinois considèrent toujours l’accord du Plaza comme un épisode ayant contribué au déclin économique du Japon. Selon cette lecture, l’appréciation du yen aurait provoqué la longue période de stagnation de l’archipel en favorisant une politique monétaire trop accommodante, puis la formation d’une gigantesque bulle immobilière et financière. Cette interprétation est contestée par de nombreux économistes, d’autant que la Chine connaît aujourd’hui une crise immobilière comparable sans avoir jamais signé d’accord de type Plaza.  Cette conviction demeure profondément ancrée au sein des autorités chinoises. Même si Pékin acceptait de participer à une telle initiative, rien ne garantit que les résultats seraient comparables à ceux des années 1980. L’accord du Plaza ne reposait pas uniquement sur des interventions concertées sur le marché des changes. Il s’accompagnait également d’un engagement des États-Unis à réduire leurs déficits budgétaires. La loi Gramm-Rudman-Hollings, adoptée à cette époque, n’a certes pas permis d’équilibrer les comptes publics, mais elle a contribué à ramener le déficit fédéral de 4,8 % du PIB en 1986 à 2,7 % en 1989, renforçant ainsi la crédibilité de la baisse du dollar. En 2026, le déficit budgétaire américain avoisine désormais 6 % du PIB et aucun consensus politique ne se dessine en faveur d’un retour à une plus grande discipline budgétaire. L’un des principaux piliers qui avaient assuré le succès de l’accord de 1985 fait donc aujourd’hui défaut.

Les effets de ces accords internationaux sont par ailleurs à relativiser. En février 1987, lors des accords du Louvre, les mêmes grandes puissances tentèrent cette fois de stopper la chute du dollar. Malgré leurs interventions, celui-ci poursuivit néanmoins son repli. Les marchés avaient repris le dessus sur les intentions politiques.

De multiples facteurs comme les déficits américains persistants, la stratégie chinoise, les mouvements de capitaux internationaux ou les politiques monétaires divergentes, limitent la capacité des gouvernements à orienter durablement les taux de change. Les investisseurs qui espèrent retrouver les gains spectaculaires générés par l’accord du Plaza de 1985 risquent donc de sous-estimer la complexité du nouvel environnement monétaire mondial.

L’intelligence artificielle à la conquête de l’intime

L’intelligence artificielle (IA) ne se contente plus de transformer le travail, la recherche ou les services, elle investit également le territoire de l’intime, celui des relations humaines. De plus en plus de Français demandent conseils à l’IA pour régler ses problèmes de couple, pour gérer ses émotions ou pour se soigner.

Selon l’étude publiée en juin par le CRÉDOC , près d’un Français de moins de 40 ans sur quatre (23 %) déclare entretenir une relation émotionnelle avec une intelligence artificielle, qu’elle soit utilisée comme soutien psychologique, compagnon de discussion ou même partenaire amoureux. Dans le détail, 16 % des moins de 40 ans utilisent une IA comme soutien psychologique, 12 % comme ami et 7 % comme partenaire sentimental. Chez les plus de 40 ans, ces proportions tombent respectivement à 4 %, 3 % et 1 % mais en matière de santé, les plus de 40 ans se font de plus en plus épaulé par l’IA pour avoir notamment un deuxième avis.

En l’espace de deux ans seulement, les outils d’intelligence artificielle générative se sont imposés dans le quotidien d’un Français sur deux. Leur capacité à dialoguer avec un langage naturel, à répondre instantanément et à simuler l’empathie ouvre un marché entièrement nouveau : celui de la compagnie numérique. Le phénomène intervient dans un contexte de fragilisation psychologique d’une partie de la population. Le CRÉDOC montre que 17 % des personnes déclarant souffrir de quatre ou cinq troubles psychosociaux (insomnies, anxiété, dépression, douleurs ou nervosité) utilisent une IA relationnelle, contre seulement 6 % de celles qui ne déclarent aucun de ces symptômes. Plus frappant encore, 40 % des utilisateurs d’IA émotionnelle disent se sentir « souvent ou toujours seuls », contre 18 % parmi ceux qui n’y ont jamais recours. Pour autant, l’étude démonte une idée reçue : les utilisateurs d’IA émotionnelle ne sont pas des individus coupés du monde. Bien au contraire. 66 % voient physiquement leurs amis plusieurs fois par mois, contre 55 % dans l’ensemble de la population. 64 % rencontrent régulièrement leur famille (55 % pour l’ensemble) et 61 % déclarent appartenir à plusieurs communautés sociales, culturelles ou professionnelles, contre 41 % pour la moyenne. Les individus ne souffrent pas nécessairement d’un déficit de contacts mais d’un manque de qualité relationnelle. L’IA a de nombreux atouts à offrir avec une disponibilité permanente, une écoute sans contradiction apparente et l’absence de jugement. L’IA est en règle générale dans l’empathie et dans la prudence.

Les plateformes numériques ont bâti leur modèle économique sur l’économie de l’attention. Leur objectif consistait à retenir l’utilisateur le plus longtemps possible devant un écran afin de monétiser son temps disponible par la publicité. Avec les intelligences artificielles conversationnelles, le modèle change de nature. Il ne s’agit plus seulement de capter quelques minutes de consultation, mais de construire une relation durable fondée sur la confiance, voire sur l’affection. Nous entrons progressivement dans une économie de l’attachement. L’IA est capable de vous demander des nouvelles après une opération et d’apprécier votre moral en fonction des questions posées.

L’avènement de l’IA s’inscrit dans le mouvement des  compagnons virtuels qui connaît une croissance spectaculaire. Replika revendique plus de 10 millions de téléchargements de sa version française sur Android, tandis que Character.AI dépasse 50 millions de téléchargements dans le monde. Les futurs revenus ne proviendront probablement pas uniquement des abonnements, mais surtout de la connaissance intime des utilisateurs. Une intelligence artificielle qui recueille les confidences quotidiennes d’un individu dispose d’informations infiniment plus précieuses que celles issues d’une simple navigation sur Internet. L’émotion génère ainsi des données qui sont rentabilisées. Connaître l’âme des internautes permet de leur proposer des produits qu’ils souhaitent.  Cette perspective soulève des problème éthiques.

Le développement de l’IA émotionnel intervient également alors que la santé mentale devient un enjeu majeur. Selon les données rappelées par le CRÉDOC, 15,6 % des Français ont connu un épisode dépressif caractérisé en 2024. Les passages aux urgences pour motif psychiatrique ont augmenté de 21 % depuis 2019, atteignant 566 000 en 2023. Dans le même temps, près d’un quart des postes de psychiatres restent vacants à l’hôpital public, tandis que la densité de praticiens varie de un à cinquante-neuf selon les départements. Dans un tel contexte, les assistants conversationnels apparaissent, pour certains utilisateurs, comme une réponse accessible à une offre de soins insuffisante.

Après avoir automatisé les tâches répétitives, l’intelligence artificielle commence à investir les interactions les plus personnelles. Cette transformation pourrait modifier durablement les rapports humains, ceux étant passés au crible de la machine. À force d’échanger avec des interlocuteurs toujours disponibles, toujours bienveillants et rarement contradictoires, la tolérance à l’imprévu, à l’imperfection, à la frustration ou au compromis pourrait s’éroder.

Le négoce : l’activité lucrative des compagnies pétrolières

Les grandes compagnies pétrolières disposent traditionnellement de deux moyens pour tirer profit d’un choc énergétique. Le premier consiste à commercialiser le pétrole et le gaz qu’elles produisent et raffinent elles-mêmes. Le second repose sur l’achat de barils produits par d’autres acteurs afin de les revendre aux meilleures conditions sur les marchés internationaux. La troisième guerre du Golfe a mis en évidence l’importance croissante de cette seconde activité, devenue l’un des principaux moteurs de rentabilité du secteur, en particulier pour les groupes européens.

BP, Shell et TotalEnergies échangent quotidiennement l’équivalent de 40 à 50 millions de barils de pétrole, soit cinq à dix fois davantage que leur propre production. Cette activité ne constitue plus un simple complément de revenus. Selon les estimations de « The Economist », elle augmenterait d’un tiers, la rentabilité de ces groupes. Cette activité explique l’appréciation du cours des actions des groupes européens, plus rapide ces derniers mois que celui d’ExxonMobil ou Chevron. Cette spécificité  européenne trouve son origine dans l’histoire. Contrairement aux compagnies américaines, qui bénéficiaient d’abondantes ressources nationales et d’un vaste marché intérieur, les groupes européens ont perdu leurs positions privilégiées au Moyen-Orient lors des nationalisations des années 1970. Ils ont alors été contraints d’acheter du pétrole produit par des tiers plutôt que de commercialiser leur propre production. BP fut le pionnier du négoce moderne dans les années 1980, à la faveur de l’effondrement du contrôle exercé par l’OPEP sur les prix. Profitant d’un marché excédentaire, l’entreprise achetait des cargaisons dont elle n’avait pas immédiatement besoin, pariant sur une revente ultérieure avec une marge. Shell puis TotalEnergies développèrent leurs propres équipes de trading dans les années 1990, alors que la faiblesse persistante des cours du brut comprimait les marges de production. Le négoce, qui valorise avant tout la volatilité et les écarts de prix plutôt que le niveau absolu des cours, est alors devenu une nouvelle source de création de valeur. Les traders des majors du pétrole bénéficient d’un avantage déterminant en disposant d’informations privilégiées issues de leur entreprise (évolution de la production des champs pétroliers et gaziers, raffineries, terminaux, capacités de stockage ou réseaux logistiques). Ils ont des moyens d’évaluer l’évolution de l’offre et de la demande grâce à des indicateurs avancés. .

Depuis une quinzaine d’années, les opportunités se sont multipliées. Le durcissement de la réglementation financière a conduit les banques à réduire fortement leurs activités de négoce de matières premières. Parallèlement, la révolution du pétrole de schiste américain, l’abandon progressif du nucléaire par le Japon et surtout la crise du gaz russe ont profondément transformé le marché mondial du gaz naturel liquéfié (GNL), créant de nouvelles possibilités d’arbitrage. Aujourd’hui, près de 90 % des volumes négociés par les grandes compagnies proviennent de production dont ils ne sont pas à l’origine.

Le conflit avec l’Iran et les tensions énergétiques qui en ont résulté devraient faire de 2026 une année exceptionnelle pour cette activité, même si les cours du pétrole reviennent progressivement à des niveaux plus modérés. Les estimations recueillies par « The Economist » indiquent que BP, Shell et TotalEnergies pourraient dégager entre 15 et 20 milliards de dollars de bénéfices avant impôt grâce au seul négoce. Même en retenant l’hypothèse basse de cette fourchette, cette activité représenterait entre 15 % et 20 % des bénéfices cumulés des trois groupes. Les activités de trading des majors enregistrent rarement des résultats négatifs. Les bénéfices peuvent diminuer certaines années, mais ils restent généralement positifs. Cette régularité repose sur trois facteurs : une organisation très souple, des équipes hautement spécialisées et des moyens financiers considérables. Les départements de trading fonctionnent comme des structures quasi autonomes. Chez BP, cette activité relève directement de la directrice générale adjointe, signe de son importance stratégique. Les autres groupes adoptent une organisation similaire, généralement placée sous l’autorité du directeur financier. Chaque grande famille de produits — pétrole brut, essence, gazole, fioul ou gaz — dispose de responsables mondiaux, eux-mêmes entourés de spécialistes consacrés à certaines qualités de pétrole ou à des zones géographiques spécifiques. Les principaux centres de décision sont installés à Londres pour BP et Shell, et à Genève pour TotalEnergies, auxquels s’ajoutent des équipes régionales implantées à Singapour, Houston ou dans d’autres places stratégiques afin d’entretenir des relations permanentes avec raffineurs, compagnies aériennes, armateurs ou grands consommateurs.

Ces équipes demeurent relativement réduites. Chaque groupe emploie seulement quelques centaines de traders auxquels s’ajoutent les spécialistes du transport maritime, de la finance ou de la gestion des risques, soit un à deux mille salariés au total pour des effectifs globaux proches de 100 000 collaborateurs  La rentabilité par employé est ainsi exceptionnelle, pouvant atteindre près de 10 millions de dollars par personne lors des meilleures années. Le recrutement constitue donc un enjeu majeur. Les traders recherchés combinent une forte capacité d’analyse, un goût prononcé pour le risque et un sens aigu de la négociation. Leur rémunération reflète cette rareté. Les meilleurs opérateurs peuvent percevoir plusieurs dizaines de millions de dollars de primes annuelles, parfois davantage que les dirigeants exécutifs de leur entreprise.

Chacune des grandes compagnies mobilise plusieurs dizaines de milliards de dollars afin de financer ses opérations de marché. Cette puissance financière leur permet de saisir rapidement les opportunités créées par les crises géopolitiques ou sanitaires. La crise pétrolière de 2020 en fournit une illustration. Anticipant l’engorgement des capacités mondiales de stockage, plusieurs équipes avaient parié sur un passage temporaire des prix du pétrole en territoire négatif. Les directions financières avaient alors rapidement validé la location de dizaines de pétroliers destinés à stocker le brut en mer. Quand les prix se sont redressés, ces positions ont généré des profits considérables.

Les erreurs existent néanmoins. Au début de 2026, de nombreux traders anticipaient une baisse des cours sous l’effet d’une offre excédentaire. Les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, le 28 février, ont pris les marchés à contre-pied. Les opérateurs ont cependant rapidement clôturé leurs positions perdantes avant de tirer parti de l’extrême volatilité qui s’est installée entre les différentes qualités de pétrole et les marchés régionaux du GNL. TotalEnergies aurait notamment réalisé plus d’un milliard de dollars de profits en sécurisant très en amont la quasi-totalité des cargaisons exportées de pétrole émirati et omanais disponibles.

Cette rente attire naturellement de nouveaux concurrents. Les compagnies américaines, longtemps moins actives dans le négoce, cherchent désormais à combler leur retard. Les compagnies nationales du Golfe suivent également cette voie afin de diversifier leurs revenus. ADNOC, ExxonMobil ou Phillips 66 figurent aujourd’hui parmi les recruteurs les plus actifs du secteur. La concurrence la plus sérieuse provient toutefois des négociants indépendants comme Vitol ou Trafigura.

Pour préserver leur avance, les compagnies pétrolières investissent dans l’intelligence artificielle et les outils d’analyse prédictive capables d’exploiter les données issues de leurs infrastructures industrielles. Elles développent également les activités d’« origination », qui consistent à financer directement des producteurs en échange de contrats d’approvisionnement de long terme. TotalEnergies a ainsi conclu un partenariat avec Bahreïn afin de commercialiser conjointement la production de l’unique raffinerie du pays.

Les bouleversements géopolitiques, les tensions sur les marchés énergétiques et la multiplication des événements climatiques extrêmes devraient continuer d’offrir de nombreuses opportunités aux grands négociants des majors européennes. À plus long terme, l’intensification de la concurrence pourrait toutefois réduire progressivement cette source exceptionnelle de rentabilité et redonner un rôle plus central aux métiers industriels traditionnels.