6 février 2026

Tendances – IA et fin du travail – le dollar stop et encore

L’Intelligence artificielle face au mythe de la fin du travail

Depuis l’arrivée de ChatGPT en novembre 2022, l’intelligence artificielle (IA) s’est insérée dans la vie quotidienne de centaines de millions de personnes. Auparavant, les internautes utilisaient Google pour trouver des solutions à leurs problèmes ; désormais, ils demandent à ChatGPT. Ce dernier est capable, par une simple requête, de donner une réponse étayée en quelques secondes. Il devient un assistant informatique, un médecin numérique, un artisan-plombier, un électricien, un avocat ou un expert-comptable. Certains l’utilisent même comme conseiller matrimonial ou comme psychologue. Les entreprises intègrent de plus en plus l’IA dans leur quotidien, que ce soit dans les tâches administratives ou dans le domaine de la création.

Si les consommateurs ont plébiscité l’intelligence artificielle, les actifs redoutent ses effets sur l’emploi. Selon Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international, l’IA aura de fortes incidences sur l’organisation du marché du travail. Jamie Dimon, dirigeant de JPMorgan Chase, prédit que la première banque américaine sera amenée à réduire ses effectifs. Dario Amodei, dirigeant d’Anthropic, une entreprise spécialiste de l’IA, estime quant à lui que la technologie développée par son entreprise pourrait faire disparaître « la moitié des emplois de cols blancs débutants ».

À chaque révolution technologique, le mythe de la fin du travail refait surface, ce dernier étant à chaque fois contredit par les faits. Le travail demeure essentiel à la création de richesses. Chaque révolution ne fait que le réinventer.

À chaque rupture productive majeure, la promesse d’un monde plus efficace s’est accompagnée de la crainte d’un déclassement massif du travail humain. Cette dialectique, ancienne, traverse l’histoire économique moderne avec une remarquable constance.

Au début du XIXᵉ siècle, l’irruption de la mécanisation dans l’industrie textile britannique provoqua une réaction d’une rare violence symbolique : le luddisme. Les artisans s’en prenaient alors aux machines à tisser en les détruisant. Non sans fondement, au départ, la mécanisation provoque la destruction d’emplois et une baisse des rémunérations. Entre 1780 et 1830, la productivité du travail dans le textile britannique est multipliée par près de cinq. Le coût du fil de coton chute de plus de 90 % sur la période. Dans le même temps, les salaires réels des tisserands à domicile stagnent, voire reculent. Entre 1811 et 1813, au pic des révoltes luddites, plus de 1 000 machines sont détruites. Douze mille soldats sont réquisitionnés pour venir à bout de cette révolte. La sévérité de la répression, avec la peine de mort instaurée pour la destruction de machines en 1812, illustre l’ampleur de la menace perçue par les autorités.

Dans le même temps, l’emploi industriel global progresse. La population active britannique passe ainsi d’environ 5 millions en 1801 à plus de 9 millions en 1851. L’amélioration des rémunérations intervient dans la seconde partie du siècle, en lien notamment avec la montée du syndicalisme.

La seconde révolution industrielle, à la fin du XIXᵉ siècle, s’accompagne également de mouvements de résistance, quoique moins spectaculaires dans leur forme. L’introduction de l’électricité, des chaînes de montage et de la production de masse modifie profondément l’organisation du travail. Aux États-Unis, la productivité industrielle double entre 1890 et 1920. Dans le même temps, la part de l’emploi agricole dans la population active chute de 41 % à 27 %. Ce basculement alimente des tensions sociales récurrentes, illustrées par les grandes grèves de 1877, 1894 ou 1919. La peur du déclassement est centrale. La standardisation réduit la valeur relative des compétences artisanales, tandis que le travail ouvrier devient plus interchangeable. Malgré tout, entre 1870 et 1913, le revenu réel par habitant dans les économies industrialisées est multiplié par environ 1,8. L’emploi salarié progresse rapidement, en particulier dans l’industrie lourde, les transports, puis les services urbains. La montée en puissance des classes moyennes salariées est indissociable de cette phase de croissance tirée par l’innovation.

La troisième révolution technologique, celle de l’informatique et de l’automatisation à partir des années 1970, ravive les peurs de chômage technologique. Aux États-Unis, l’emploi manufacturier recule de près de 7 millions de postes entre 1979 et 2010. Cette contraction alimente une littérature alarmiste sur la « fin du travail » et nourrit, plus récemment, des formes de révolte politique plutôt que de destructions physiques de machines. Toutefois, sur la même période, l’économie américaine crée plus de 40 millions d’emplois nets, principalement dans les services marchands et non marchands. La part de l’emploi tertiaire dépasse 80 % de la population active, tandis que le PIB réel par habitant est multiplié par plus de deux. Il en est de même dans l’ensemble des pays occidentaux. En France, le nombre d’emplois continue de progresser malgré les chocs et les crises subis ces dernières années. La révolution informatique a provoqué une polarisation, avec la hausse des emplois hautement qualifiés et la baisse des emplois intermédiaires. Cette recomposition explique la persistance des craintes sociales malgré une création nette d’emplois positive. Elle explique le renouveau des craintes de déclassement, en particulier au sein des classes moyennes.

L’IA pourrait, comme les précédentes révolutions technologiques, bouleverser profondément le marché du travail, en particulier dans le secteur tertiaire. Selon l’Organisation internationale du travail, près de 40 % des emplois mondiaux pourraient être affectés par l’IA, sans que cela signifie leur disparition. Les estimations de l’OCDE suggèrent que 9 à 14 % des emplois dans les pays développés sont fortement automatisables, tandis qu’environ 30 % subiront des transformations substantielles des tâches. Ces chiffres rappellent ceux observés lors des vagues précédentes d’automatisation. Les destructions potentielles sont concentrées, visibles, politiquement sensibles. La perte d’un emploi est toujours un moment critique, avec à la clé l’absence de certitude d’en retrouver un avec un salaire satisfaisant. Les créations d’emplois peuvent intervenir dans des secteurs et des régions différents. Plutôt que de rendre les emplois moins rémunérateurs ou obsolètes, l’IA en transforme la nature. Elle épaule et défie de plus en plus les salariés. Pour le moment, elle ne s’accompagne pas d’une diminution des emplois de cadres. Depuis la fin de l’année 2022, les États-Unis ont créé environ trois millions d’emplois de cols blancs, incluant les fonctions managériales, professionnelles, commerciales et administratives, tandis que le nombre d’emplois ouvriers est resté stable. Certaines professions souvent présentées comme les premières victimes de l’IA connaissent même une forte croissance. Les États-Unis comptent, en 2026, 7 % de développeurs informatiques de plus qu’il y a trois ans, 10 % de radiologues supplémentaires et 21 % de juristes assistants en plus. Le ralentissement récemment observé dans les recrutements de certains postes débutants du tertiaire semble d’ailleurs antérieur à ChatGPT et pourrait davantage s’expliquer par un environnement économique mondial devenu plus incertain. En France, selon une récente étude de l’APEC, les demandes d’emplois de cadres seraient en forte augmentation.

Contrairement à certaines craintes, le montant des rémunérations n’est pas orienté à la baisse. Aux États-Unis, depuis fin 2022, les salaires réels, corrigés de l’inflation, dans les services professionnels et aux entreprises (commerciaux, comptables, consultants…) ont progressé de 5 %. Ceux des employés administratifs et de bureau ont augmenté de 9 %. À caractéristiques comparables — niveau d’éducation, âge, genre, origine ethnique, entre autres — les cadres gagnent désormais environ un tiers de plus que les ouvriers. Cet écart est près de trois fois supérieur à celui observé au début des années 1980 et continue de se creuser depuis trois ans. Autrement dit, jusqu’à présent, l’IA n’a pas privé les salariés de bureau de leur avantage salarial structurel.

Le marché du travail évolue comme lors de l’essor de l’informatique dans les années 1980. En 1982, l’économiste et prix Nobel Wassily Leontief avertissait que « la relation entre l’homme et la machine est en train d’être radicalement transformée », les ordinateurs prenant en charge des « tâches mentales d’abord simples, puis de plus en plus complexes ». Mais, dans les faits, l’automatisation numérique s’est révélée bénéfique pour le travail tertiaire. En quarante ans, l’emploi dans les fonctions managériales, professionnelles, commerciales et administratives a plus que doublé, et leurs rémunérations ont progressé d’environ un tiers en termes réels. Les ordinateurs n’ont que rarement remplacé des métiers. Ils les ont fait évoluer. Ils ont automatisé des tâches routinières et répétitives. Les cadres ont géré eux-mêmes des tâches qui relevaient auparavant de la responsabilité de leurs assistantes. Celles-ci se sont spécialisées dans la gestion d’événements, l’animation commerciale, la gestion des équipes, etc. Certes, les dactylographes ont disparu, mais de nouveaux métiers sont apparus et, pour une grande majorité des salariés, l’automatisation a provoqué une montée en gamme de leurs missions. L’informatique a accru la productivité et permis de réorienter l’effort humain vers des activités à plus forte valeur ajoutée, telles que l’analyse ou le jugement. Les contrôleurs aériens illustrent bien ce schéma : les logiciels traitent les données de vol, tandis qu’ils conservent la responsabilité des décisions critiques, et leurs salaires ont augmenté. Les pays qui ont été les plus lents à intégrer l’informatique dans le contrôle aérien sont ceux qui accumulent le plus de retards en matière de vols.

En améliorant la productivité et en réduisant les coûts, les technologies numériques ont élargi le champ des activités que les entreprises peuvent mener de façon rentable. Le commerce électronique a généré de nouveaux emplois dans la logistique, la gestion des chaînes d’approvisionnement ou les paiements numériques. Les smartphones ont fait émerger les concepteurs d’applications. Les réseaux sociaux ont donné naissance aux métiers du marketing digital et de l’influence. Le résultat a été une croissance soutenue de l’emploi qualifié. Environ la moitié de la croissance de l’emploi américain entre 1980 et 2010 provenait de la création de professions entièrement nouvelles. Aujourd’hui, l’IA générerait déjà plus du quart de la croissance de l’emploi aux États-Unis.

L’intelligence artificielle actuelle est plus sophistiquée que les technologies numériques du passé, mais la logique du changement technologique devrait rester largement la même. L’IA n’est pas autonome. Elle a besoin d’être gérée, contrôlée et accompagnée. Être capable d’accomplir correctement 95 % d’une tâche ne suffit pas lorsque les 5 % restants concernent des cas limites ou requièrent un discernement crucial. Les données d’Anthropic, fondées sur des millions d’interactions anonymisées avec ses modèles, confirment cette réalité. Seuls environ 4 % des métiers utilisent l’IA pour au moins les trois quarts de leurs tâches. Très peu de fonctions peuvent être entièrement automatisées. Comme l’ordinateur auparavant, l’IA réduit le coût de certaines activités cognitives spécifiques : rédaction de textes, écriture de code, collecte d’informations, analyses standardisées.

Les données récentes du marché du travail confortent cette lecture. En analysant l’évolution de l’emploi et des salaires dans plus de cent grandes professions tertiaires aux États-Unis depuis le second semestre 2022, une hausse globale de l’emploi de 4 % et des salaires réels de 3 % est constatée. Les fonctions combinant expertise technique, supervision et coordination affichent les plus fortes progressions. L’emploi des chefs de projet et des experts en cybersécurité a augmenté d’environ 30 %. Les métiers associant une forte compétence mathématique à la résolution de problèmes prospèrent également. Les professions fondées sur le travail relationnel et celles exigeant jugement et coordination enregistrent aussi de fortes créations d’emplois. À l’inverse, les emplois de back-office reculent. En trois ans, le nombre de gestionnaires de sinistres dans l’assurance a diminué de 13 %, et celui des secrétaires et assistants administratifs de 20 %.

L’IA génère de nouveaux métiers. Les entreprises recrutent des « annotateurs de données » chargés d’étiqueter les informations numériques afin de les rendre exploitables par les algorithmes, des « ingénieurs déployés sur le terrain » pour accompagner les clients dans l’intégration de l’IA, et même des « directeurs de l’intelligence artificielle » au sein des comités exécutifs. Les professions qualifiées connaissant la croissance la plus rapide ces dernières années sont souvent celles dont l’intitulé n’est pas encore stabilisé. Les « autres professions des sciences mathématiques » ont vu leurs effectifs augmenter d’environ 40 % depuis fin 2022 et leurs salaires réels progresser d’un cinquième. Les autres professions informatiques, telles que les architectes systèmes ou les chefs de projet IT, se développent également rapidement. Les « spécialistes des opérations commerciales, autres » — un ensemble hétérogène mêlant conception de processus, coordination et analyse — ont vu leurs effectifs bondir de près de 60 %, avec une progression salariale comparable.

Certes, les mutations des métiers risquent de s’accélérer dans les prochaines années. Pour les métiers dont les tâches comportent peu de cas particuliers et peu de marge de décision, l’IA pourrait automatiser l’ensemble des activités. Les modèles les plus récents sont déjà capables d’effectuer plusieurs heures de travail autonome, combinant programmation, analyse et usage d’outils avec une intervention humaine minimale. Des tests réalisés par le groupe de recherche METR montrent que l’IA peut aujourd’hui écrire seule du code pendant cinq heures d’affilée, et que cette durée double environ tous les sept mois. Dario Amodei, le PDG d’Anthropic, estime que l’IA pourrait être capable d’accomplir une large part du travail d’un ingénieur logiciel dès cette année. Les emplois débutants apparaissent les plus exposés, tout comme les métiers déjà fragilisés par les précédentes vagues technologiques. La part des Américains occupant des fonctions administratives et de secrétariat, passée de 18 % dans les années 1980 à 10 % aujourd’hui, devrait continuer à diminuer. Des travaux récents de Sam Manning et Tomás Aguirre suggèrent que ces salariés disposent d’une capacité d’adaptation plus limitée, avec moins de compétences transférables et de possibilités d’évolution vers des postes à plus forte valeur ajoutée. Ces transformations seront douloureuses pour ceux qui en subiront les effets. Mais elles sont très éloignées du chaos généralisé annoncé par certains. L’association du jugement humain et de l’intelligence artificielle devrait encore produire davantage de valeur que l’IA seule. La responsabilité humaine continuera de se monnayer sur le marché du travail.

Historiquement, les grandes révolutions technologiques ont toujours été compatibles avec une expansion de l’emploi et une hausse durable de la richesse, mais au prix de transitions longues et socialement coûteuses. Les mouvements de révolte — du luddisme aux contestations contemporaines — ne traduisent pas une irrationalité collective, mais une réaction à l’asymétrie temporelle du progrès : les pertes sont immédiates, les gains différés. La capacité à transformer ces gains de productivité en emplois nouveaux et en revenus partagés demeure la variable décisive. C’est moins la technologie elle-même qui menace l’emploi que l’incapacité des sociétés à organiser économiquement et socialement ses effets.