8 mai 2026

Tendances – politique monétaire – Kevin Warsh – IA – intelligence artificielle – budget – pauvreté – revenus -assistance

Le retour des tensions budgétaires en France

En 2026, l’objectif de déficit public, à 5 % du PIB retenu par le gouvernement, pour la France était censé être relativement facile à atteindre étant qu’en 2025, ce déficit avait été ramené à 5,1 % du PIB. La guerre au Moyen Orient, depuis plus de deux mois change malheureusement la donne. La croissance a déjà été revue à la baisse avec comme conséquences une moindre progression des recettes publiques et une augmentation des dépenses. La hausse des taux d’intérêt accroît de son côté le service de la dette.

Dans le rapport annuel d’avancement (RAA) qui doit être envoyé à Bruxelles, Bercy a, en effet, révisé la croissance à 0,9 % en 2026, un objectif à peine inférieur au 1 % inscrit au budget 2026. Avec une croissance nulle au 1er trimestre,  cet objectif est un peu plus compliqué à atteindre, un taux de à 0,7 % est plus probable. En cas de blocage jusqu’à septembre, la croissance pourrait être nulle voire négative.

La hausse du cours du pétrole contribue à celle du déficit. Le Ministère des Finances tablaient sur  un baril à 100 dollars en moyenne jusqu’à la fin du deuxième trimestre, avant un repli vers les 80 dollars dans la deuxième moitié de année. Or, une hausse de 10 dollars du coût du baril aboutit à presque 0,1 point de déficit en plus sur l’année selon le directeur adjoint de la prévision à l’OFCE, Mathieu Plane.

Toutes choses égales par ailleurs, 0,2 point de croissance en moins, c’est 0,1 point de déficit en plus. Les rentrées fiscales sont liées à l’activité, une consommation plus basse pesant par exemple sur les recettes de TVA, tandis que les cotisations sociales dépendent du marché du travail.

Avec la hausse des coûts de l’énergie, l’inflation gagne du terrain. Elle s’est élevée à 2,2 % par l’Insee en avril, un niveau supérieur au taux de 1,9 % retenu par la prévision  Elle accroit la charge de la dette, dont une partie est indexée sur l’inflation. Ce surcoût a été évalué par Bercy à 3,6 milliards d’euros sur l’année, avec aussi un effet hausse de taux d’intérêt. L’inflation joue en revanche positivement sur les ratios de déficit ou de dette sur PIB en augmentant la valeur du PIB.

La hausse des prix augmente, la pression sur les pouvoirs publics afin qu’ils prennent des mesures de soutien. En outre, la baisse du pouvoir d’achat devrait se traduire par une augmentation des dépenses de chômage, de certains minima sociaux. La hausse anticipée du SMIC en juin va accroître la facture des allègements de charges (leur barème étant indexé sur le SMIC).

Le gouvernement a déjà annoncé 6 milliards d’euros d’économies pour éviter un dérapage du déficit public. D’autres mesures de régulation budgétaire seront sans nul doute nécessaires.

Compte tenu des règles d’indexation des pensions de retraite et de nombreuses prestations sociales, la discussion des projets de loi de finances à l’automne risque d’être d’une rare difficulté d’autant plus que l’élection présidentielle se rapprochera à grande vitesse.

Rebond de la production industrielle en mars en France

En mars 2026, l’activité industrielle a enregistré une augmentation, en France, malgré la guerre en Iran. Selon les données publiées par l’INSEE, la production de l’industrie manufacturière a progressé de 1,2 %, après une quasi-stagnation en février (-0,1 %). L’ensemble de l’industrie a également renoué avec la croissance, affichant une hausse de 1,0 % après un recul de 0,9 % le mois précédent.

Le redressement est généralisé à l’ensemble des grandes branches manufacturières. Le secteur des « autres produits industriels » – qui regroupe notamment la métallurgie, la chimie ou encore la pharmacie – a vu sa production accélérer (+0,8 % après +0,2 %), grâce en particulier au rebond des activités liées au caoutchouc et aux matières plastiques.

La fabrication de matériels de transport s’est nettement redressée (+2,3 % après -0,7 %), tout comme celle des biens d’équipement électriques, électroniques et informatiques (+1,6 % après -0,2 %). Les industries agroalimentaires ont également retrouvé une dynamique positive avec une hausse de 1,0 % après un recul de 0,8 % en février.

La progression la plus marquée  concerne toutefois la cokéfaction et le raffinage. La production de cette branche a bondi de 6,3 % en mars, après une hausse déjà soutenue de 1,6 % le mois précédent. L’activité atteint ainsi son niveau le plus élevé depuis mai 2019.

Dans les secteurs des industries extractives, de l’énergie et de l’eau, la situation demeure plus contrastée. Après une forte contraction en février (-3,4 %), la production s’est légèrement redressée en mars (+0,3 %).

Sur l’ensemble du premier trimestre 2026, l’industrie affiche une amélioration sensible par rapport à la même période de 2025. La production totale progresse de 0,9 %, tandis que celle de l’industrie manufacturière augmente de 1,5 %. Le principal moteur de cette hausse demeure la fabrication de matériels de transport, dont la production s’envole de 10,6 % sur un an. Les autres produits industriels enregistrent également une progression, quoique plus modérée (+0,6 %), de même que les biens d’équipement électriques, électroniques et informatiques (+1,2 %) ainsi que la cokéfaction-raffinage (+3,6 %). En revanche, certaines branches restent orientées à la baisse. Les industries agroalimentaires reculent de 2,1 % sur un an, tandis que les industries extractives, l’énergie et l’eau enregistrent une diminution de 1,2 %.

Le secteur de la construction continue, de son côté, d’évoluer dans un environnement difficile. En mars 2026, la production s’est de nouveau contractée (-0,2 % après -1,3 % en février). Le repli concerne à la fois les travaux de construction spécialisés (-0,6 %) et la construction de bâtiments (-0,7 %). Seul le génie civil échappe à cette tendance, avec un rebond marqué de 2,9 % après une forte baisse le mois précédent.

Au total, sur l’ensemble du premier trimestre, l’activité dans la construction demeure nettement inférieure à celle observée un an auparavant : la production accuse un recul de 2,8 % par rapport au premier trimestre 2025.

Cercle de l’Epargne – données INSEE

Plus d’un tiers des bénéficiaires potentiels du RSA ne le demande pas !

Selon l’étude publiée par la DREES en mai 2026, fin 2021, entre 33 % et 37 % des foyers éligibles au RSA ne le percevaient pas. Cela représente environ 560 000 foyers sociaux et près d’un million de personnes vivant pourtant sous des contraintes financières fortes. Ce phénomène concerne près d’un tiers des bénéficiaires potentiels d’un des principaux minima sociaux français. La DREES estime qu’un plein recours au RSA aurait nécessité environ 630 millions d’euros supplémentaires par trimestre, soit une augmentation comprise entre 41 % et 46 % de la masse financière consacrée à cette prestation.

Cette situation révèle les limites d’un système reposant encore largement sur une logique déclarative. Le RSA demeure une prestation « quérable » : l’ouverture des droits dépend de la capacité des ménages à effectuer eux-mêmes les démarches administratives nécessaires. Or la complexité des procédures, la dématérialisation croissante des échanges avec les administrations et la méconnaissance des dispositifs créent des ruptures d’accès aux droits qui touchent des populations très diverses. Mais, contrairement à certaines idées reçues, le non-recours ne concerne pas uniquement les personnes les plus marginalisées. Les ménages qui ne demandent pas le RSA présentent souvent un profil socio-économique moins dégradé que les allocataires effectifs. Ils sont plus fréquemment propriétaires de leur logement, plus diplômés et davantage insérés sur le marché du travail. Ainsi, 31 % des personnes de référence des foyers non-recourant sont salariées contre seulement 13 % parmi les allocataires du RSA. De même, 22 % sont travailleurs indépendants contre 9 % chez les recourants.

Le non-recours apparaît également fortement lié à la position dans le cycle de vie et à la proximité avec l’emploi. Les personnes nouvellement éligibles au RSA sont nombreuses à ne pas demander la prestation. Parmi les non-recourants, 26 % venaient seulement d’entrer dans l’éligibilité au quatrième trimestre 2021, contre 5 % parmi les bénéficiaires effectifs. Beaucoup considèrent probablement leur situation comme temporaire et hésitent à engager des démarches administratives lourdes pour une aide qu’ils estiment transitoire.

Le rapport met également en évidence une fracture territoriale et sociale. Les ménages non-recourants vivent moins souvent dans les quartiers prioritaires et davantage dans les espaces périurbains ou ruraux. Seuls 12 % résident dans un quartier prioritaire contre 23 % des bénéficiaires effectifs. L’éloignement géographique des services publics et la disparition progressive des guichets physiques renforcent ici les obstacles administratifs.

Le logement joue aussi un rôle déterminant. Parmi les ménages qui ne demandent pas le RSA, 26 % sont propriétaires contre seulement 9 % parmi les allocataires. Le fait d’être propriétaire ou hébergé gratuitement réduit sans doute le sentiment d’urgence sociale et contribue à limiter le recours aux prestations, même lorsque les revenus sont faibles.

L’étude souligne que  le non-recours touche fortement des ménages déjà relativement éloignés du système de protection sociale. Seuls 25 % des foyers non-recourants perçoivent des prestations familiales contre 43 % des allocataires effectifs, tandis que 43 % bénéficient d’aides au logement contre 76 % chez les recourants. L’absence de contact régulier avec les caisses d’allocations réduit mécaniquement la connaissance des droits et l’accompagnement administratif. Entre 22 % et 25 % des foyers éligibles ne perçoivent durablement pas le RSA pendant plusieurs trimestres consécutifs. Pour plus de la moitié d’entre eux, les montants non perçus dépassent pourtant 400 euros mensuels par unité de consommation. Le non-recours ne peut donc pas être réduit à un arbitrage rationnel lié à de faibles montants.

Selon la DREES, si tous les foyers éligibles demandaient effectivement le RSA, 345 000 ménages pauvres verraient leur niveau de vie progresser de manière sensible, avec un gain moyen de 280 euros par mois. Parmi eux, 58 000 ménages sortiraient de la pauvreté monétaire. Plus de la moitié seraient des familles monoparentales, catégorie déjà particulièrement exposée à la précarité. Mais même en situation de plein recours, le taux de pauvreté monétaire ne diminuerait que de 0,2 point. Le RSA améliore les conditions de vie mais ne permet généralement pas d’atteindre le seuil de pauvreté. Les ménages qui bénéficieraient pleinement de la prestation conserveraient en moyenne un niveau de vie inférieur d’environ 30 % au seuil de pauvreté monétaire.

La cartographie de la pauvreté en France

En 2023, le niveau de vie médian en France métropolitaine et à La Réunion s’établit, selon l’INSEE, à 25 840 euros par an. La moitié de la population vit avec un revenu disponible supérieur à ce montant, l’autre moitié avec moins. Ce seuil, qui constitue une référence centrale pour l’analyse des inégalités, sert également de base au calcul du seuil de pauvreté monétaire, fixé à 60 % de ce niveau médian. En 2023, ce taux de pauvreté atteignait  16,2 % de la population, soit environ un Français sur six.

Derrière cette moyenne nationale, les écarts territoriaux sont importants. Quatre départements se distinguent nettement par des niveaux de vie particulièrement élevés. Les Hauts-de-Seine arrivent en tête avec un niveau médian de 33 790 euros, suivis de Paris (33 650 euros), de la Haute-Savoie (32 180 euros) et des Yvelines (31 520 euros). Ces territoires concentrent des emplois qualifiés, une forte densité de cadres et une proximité avec des pôles économiques majeurs, notamment l’aire parisienne et les zones transfrontalières dynamiques. Plus largement, l’Île-de-France, à l’exception notable de la Seine-Saint-Denis, présente des niveaux de vie médians supérieurs à 26 000 euros. Ce constat vaut également pour plusieurs départements frontaliers, notamment ceux en contact avec la Suisse (Ain, Savoie, Haute Savoie, Doubs, Jura) ou l’Allemagne (Bas-Rhin, Haut-Rhin, Moselle), où les effets de frontière – en particulier les différentiels de salaires et les mobilités professionnelles – contribuent à tirer les revenus vers le haut.

À l’autre extrémité de la distribution, certains territoires cumulent les fragilités. La Seine-Saint-Denis affiche un niveau de vie médian de 19 110 euros, tandis que La Réunion se situe à 21 250 euros. Une série de départements, souvent situés dans le nord ou le sud du pays, présentent également des niveaux médians compris entre 22 000 et 24 000 euros. C’est le cas notamment de l’Aude, des Pyrénées-Orientales, de la Creuse, du Pas-de-Calais, de l’Aisne, de l’Ariège, des Ardennes, du Lot-et-Garonne, du Nord, du Vaucluse, du Gard ou encore de la Haute-Marne. Ces territoires sont fréquemment caractérisés par une moindre densité d’emplois qualifiés, une désindustrialisation ancienne ou une dépendance accrue aux transferts sociaux.

L’analyse du taux de pauvreté confirme la polarisation territoriale. La Seine-Saint-Denis et La Réunion apparaissent comme les deux départements les plus exposés, avec respectivement 29,5 % et 36,4 % de leur population vivant sous le seuil de pauvreté. À l’inverse, certains territoires se distinguent par une faible incidence de la pauvreté : la Vendée affiche un taux de 9,2 %, tandis que la Haute-Savoie se situe à 10,2 %. La façade atlantique, dans son ensemble, présente des taux inférieurs à la moyenne nationale, traduisant une relative homogénéité sociale et une dynamique économique plus favorable.

Les disparités régionales restent marquées. Les Hauts-de-France se caractérisent par des taux de pauvreté élevés, souvent supérieurs à 17 %, à l’exception de l’Oise (14,5 %), qui bénéficie de l’influence économique de l’Île-de-France. Sur le pourtour méditerranéen et en Corse, les taux dépassent également la moyenne nationale, franchissant souvent le seuil de 20 %, à l’exception du Var (16,8 %), des Alpes-Maritimes (17,7 %) et de la Corse-du-Sud (17,9 %).

L’approche par intercommunalités et par aires d’attraction des villes apporte un éclairage complémentaire. Les territoires situés en périphérie des grandes métropoles régionales – Lyon, Bordeaux ou Toulouse – affichent des niveaux de vie relativement élevés, témoignant des effets de diffusion de la croissance urbaine. Les zones frontalières conservent également leur avantage comparatif. À l’inverse, la pauvreté se concentre davantage dans les pôles urbains que dans leurs couronnes. Dans les aires de plus de 50 000 habitants, plus d’une personne sur cinq vit sous le seuil de pauvreté dans les centres, soit un niveau supérieur de plus de 50 % à celui observé dans les zones périphériques. Les écarts de niveau de vie entre pôles et couronnes peuvent atteindre jusqu’à 3 000 euros dans les grandes aires urbaines hors Paris.

Les communes rurales offrent, quant à elles, un tableau plus nuancé. Celles situées hors de l’influence des villes présentent un taux de pauvreté de 14,9 %, inférieur à la moyenne nationale mais supérieur à celui observé dans les couronnes rurales des grandes aires urbaines (9,9 %). Dans la couronne rurale de l’aire de Paris, ce taux descend même à 7,3 %, illustrant l’effet protecteur de la proximité des grands bassins d’emploi. Au sein des aires d’attraction, les écarts entre couronnes urbaines et rurales traduisent des dynamiques différenciées. Dans les grandes aires, les couronnes urbaines affichent des taux de pauvreté supérieurs de 3 à 5 points à ceux des couronnes rurales. À mesure que la taille des aires diminue, ces écarts se réduisent, non par amélioration des zones les plus fragiles, mais du fait d’une dégradation relative des couronnes rurales. Les aires de moins de 50 000 habitants présentent, en revanche, un profil plus équilibré. Le taux de pauvreté y atteint 19 % dans les pôles, soit un niveau inférieur à celui observé dans les grandes aires, tandis que les couronnes rurales enregistrent un taux de 12,2 %. L’écart entre centre et périphérie y est ainsi moins prononcé, traduisant une moindre polarisation socio-spatiale.

Les métropoles et leurs périphéries dynamiques, ainsi que les zones frontalières, concentrent donc les niveaux de vie les plus élevés, tandis que certains territoires industriels en reconversion, les espaces ruraux isolés et les départements ultramarins demeurent confrontés à des niveaux de pauvreté élevés.

Quand l’intelligence artificielle est en surchauffe !

L’engouement pour l’intelligence artificielle ne se dément pas, au point de provoquer des tensions au niveau de l’offre en raison d’une demande en forte croissance. En mars dernier, Anthropic, une entreprise américaine proposant de nombreux modèles utilisés par les entreprises, a décidé de restreindre l’accès à ses outils lors des périodes de forte affluence. Depuis, elle a modifié ses offres d’abonnement, vraisemblablement pour contenir les usages. En avril, cette entreprise a même procédé à des interruptions d’environ trente minutes par jour afin de canaliser la demande. En mars également, OpenAI a suspendu Sora, son outil de génération vidéo, afin de rediriger une puissance de calcul devenue rare. Le 20 avril, GitHub, plateforme de collaboration de code appartenant à Microsoft, a cessé d’accepter de nouveaux abonnements pour son assistant de programmation.

Ces décisions relèvent de la contrainte plus que du choix. La demande progresse plus vite que les capacités disponibles. Entre janvier et mars, le nombre hebdomadaire de tokens traités par OpenRouter, une place de marché de modèles, a été multiplié par quatre. Le secteur est ainsi condamné à accroître ses serveurs pour faire face à une demande exponentielle. Le 20 avril dernier, Anthropic a annoncé un partenariat de 100 milliards de dollars avec Amazon afin de sécuriser jusqu’à cinq gigawatts de capacité de serveurs, dont près d’un cinquième devrait être opérationnel d’ici la fin de l’année. Google a également prévu d’investir 40 milliards de dollars pour répondre à ses besoins informatiques. Le 27 avril dernier, OpenAI a annoncé la refonte de son partenariat avec Microsoft afin de pouvoir distribuer ses produits via n’importe quel fournisseur de cloud, accroissant ainsi sa flexibilité d’accès aux ressources informatiques.

Pour pouvoir créer de nouveaux datacenters, Alphabet, Amazon et Oracle ont déjà levé plus de 100 milliards de dollars de dette depuis le début de l’année. Pour dégager des marges de manœuvre financières, Meta a récemment annoncé la suppression de 10 % de ses effectifs, tandis que Microsoft prévoit des départs volontaires concernant environ 7 % de ses salariés.

Les entreprises du secteur des technologies de l’information et de la communication rencontrent plusieurs problèmes pour répondre à la demande en IA. L’installation de nouveaux datacenters devient de plus en plus difficile en raison de l’hostilité croissante des élus. Dans l’État du Maine, aux États-Unis, les parlementaires ont adopté un texte visant à interdire la construction de centres de données de plus de 20 mégawatts jusqu’en novembre 2027. Des initiatives similaires sont à l’étude dans plus de dix autres États américains. Les élus mettent en avant les problèmes d’alimentation en électricité et les risques de coupures pour les populations. Au total, selon des estimations données par l’hebdomadaire The Economist, 156 milliards de dollars de projets de centres de données ont été bloqués ou retardés l’an dernier aux États-Unis en raison d’oppositions locales et de contentieux. D’autres pays, de l’Irlande au Brésil, connaissent une contestation croissante, notamment en raison de l’impact de ces infrastructures énergivores sur les factures d’électricité — une inquiétude appelée à s’amplifier dans un contexte de hausse des prix de l’énergie liée au conflit dans le Golfe. Même lorsque les centres de données obtiennent les autorisations nécessaires et un accès à une source d’énergie — réseau public ou production autonome —, leurs promoteurs peinent à se procurer les équipements informatiques indispensables à leur fonctionnement. Les processeurs graphiques (GPU) conçus par Nvidia, qui assurent plus des deux tiers de la puissance mondiale de calcul en IA, sont produits en nombre insuffisant pour faire face à la demande. De ce fait, le prix d’un GPU H100, modèle ancien lancé en 2022, a augmenté d’environ 30 % depuis novembre, car les clients les achètent faute d’accès aux versions récentes. Les processeurs concurrents sont également de plus en plus difficiles à obtenir.

La tension touche également les puces mémoire, notamment les mémoires à large bande passante (HBM), essentielles à l’IA. Les trois grands producteurs — SK Hynix, Samsung et Micron — indiquent que l’essentiel de leur production pour 2026 est déjà vendu. Un espoir d’amélioration est apparu en mars quand Google a présenté TurboQuant, un algorithme visant à réduire les besoins en mémoire des modèles d’IA, provoquant un recul temporaire des actions des fabricants. La demande de HBM devrait excéder l’offre pendant au moins trois ans.

Les pénuries s’étendent désormais aux processeurs centraux (CPU). Les systèmes d’IA dits « agentiques », capables de planifier, de raisonner et d’exécuter des tâches, reposent davantage sur ces composants pour coordonner leurs opérations. La banque Morgan Stanley estime que ces systèmes nécessitent un CPU pour chaque GPU, contre un ratio de un pour douze pour les chatbots. La demande de CPU est telle qu’elle redonne un second souffle à Intel, dont la capitalisation boursière a plus que doublé en six mois.

Le cœur du problème tient au fait que les entreprises de la chaîne d’approvisionnement investissent insuffisamment pour répondre à la demande. Les grands fournisseurs de services cloud et de cloud computing ont triplé, ces trois dernières années, leurs investissements, mais les fournisseurs de matériel n’ont accru les leurs que de moitié.

TSMC, premier fabricant mondial de semi-conducteurs en sous-traitance, fonctionne déjà à pleine capacité. La construction d’une nouvelle usine nécessite au minimum deux à trois ans. L’entreprise prévoit d’investir environ 55 milliards de dollars en 2026, en hausse de 34 % par rapport à 2025, et potentiellement 65 milliards en 2027. Toutefois, rapporté à son chiffre d’affaires, le montant des investissements est en recul. Sam Altman, le dirigeant d’OpenAI, a exhorté TSMC à « construire davantage de capacités ». Elon Musk, à la tête de Tesla et SpaceX, entend ne plus dépendre des fournisseurs de microprocesseurs en créant une « Terafab », une usine capable de produire à elle seule plus de puissance de calcul annuelle que l’ensemble de l’industrie mondiale actuelle. Ce projet, auquel Intel est associé, ne devrait pas entrer en production avant 2028, et encore à une échelle bien inférieure aux ambitions affichées. De surcroît, Elon Musk pourrait rencontrer des difficultés à se procurer les machines de pointe nécessaires, elles-mêmes en pénurie. Cette situation illustre le décalage qui pèse sur l’avenir de l’intelligence artificielle. Améliorer les logiciels ne prend que quelques mois, tandis que développer les chaînes d’approvisionnement exige des années. Les fabricants de matériel redoutent de surinvestir et de se retrouver avec des capacités inutilisées.

Changement et continuité à la Fed avec Kevin Warsh

Les questions monétaires, par leur technicité, donnent lieu à peu de débats publics, que ce soit en Europe ou aux États-Unis. Néanmoins, Donald Trump a réussi à placer la banque centrale américaine, la Fed, sous les feux de la rampe en s’en prenant à ses membres et, en premier lieu, à son président, Jerome Powell, qu’il avait pourtant nommé lors de son premier mandat. Le président des États-Unis accuse la Fed de maintenir des taux d’intérêt excessivement élevés. Non content de tenir des propos peu amènes sur le président de la Fed, il a engagé des procédures judiciaires.

Jusqu’à présent, ces pressions présidentielles n’ont pas produit les effets escomptés. Elles pourraient même s’être révélées contre-productives, en renforçant la détermination des défenseurs de la Fed. La Cour suprême semble prête à refuser à Donald Trump le droit de révoquer Lisa Cook, gouverneure de la banque centrale. Une manœuvre de Thom Tillis, sénateur républicain sur le départ, visant à bloquer la nomination de Kevin Warsh — le candidat de Trump pour succéder à Powell — a contraint le ministère de la Justice à abandonner, le 24 avril, sa procédure contre le président actuel de la Fed. Les marchés, désormais, paraissent indifférents aux attaques répétées de Donald Trump contre l’institution, considérant que les contre-pouvoirs parviennent à bloquer ses initiatives.

Kevin Warsh, qui prend ses fonctions à la mi-mai, pourrait-il remodeler la Fed selon une orientation plus conforme aux vues de Trump ? Il apparaît à première vue plus conciliant que son prédécesseur, résolu. Il a obtenu sa nomination en renonçant à une posture historiquement stricte en matière d’inflation et en alignant ses positions sur celles, plus accommodantes, de la Maison Blanche. Lors d’une audition sénatoriale, il a satisfait aux exigences idéologiques du camp « MAGA » en refusant d’affirmer clairement que Donald Trump avait perdu l’élection de 2020 face à Joe Biden. Cette demande peut apparaître dénuée de lien avec le poste de président de la Fed qu’il est censé occuper. Elle prouve l’intention des élus pro-Trump de contrôler les nominations.

Au-delà des propos tenus par Kevin Warsh pour plaire aux partisans du président, qu’entend-il réellement faire à la direction de la Fed ?

Certains responsables de la Fed redoutaient qu’il ne s’en prenne directement à l’institution elle-même, avec des méthodes à la Elon Musk, notamment en limogeant les présidents des antennes régionales, dont cinq participent aux décisions de politique monétaire, pour les remplacer par des fidèles de Trump. Ces inquiétudes se sont dissipées quand il a précisé, lors de son audition, que le « changement de régime » concernait les orientations de politique monétaire, et non les personnes.

Le futur président de la Fed souhaite éloigner la politique monétaire de sujets politiquement sensibles comme le climat ou la justice sociale. Or, depuis plusieurs mois, ce débat est tranché, la Fed ayant abandonné une grande partie de ses ambitions environnementales. En ce qui concerne l’inflation et l’emploi, les demandes de Kevin Warsh ne sont pas si éloignées de la pratique de la banque centrale américaine.

Kevin Warsh considère que l’augmentation massive du bilan via le quantitative easing (QE) a déformé, dans les années 2010 et 2020, les marchés financiers, en comprimant artificiellement les taux longs et en favorisant la hausse des actifs. Il estime que ce bilan hypertrophié traduit une extension excessive du rôle de la Fed dans l’économie. Il défend l’idée d’un bilan plus réduit, avec une baisse significative des avoirs obligataires (Treasuries et MBS). Malgré cette posture critique, Kevin Warsh reconnaît que la réduction doit être lente et progressive, car le bilan a été construit sur plusieurs années. Dans le cadre de la réduction du bilan, la vente d’obligations pourrait faire baisser leur prix et, par effet inverse, augmenter les rendements. Pour compenser cette hausse, Warsh envisage de réduire les taux courts, mais les effets sont incertains.

Kevin Warsh souhaite également remettre en cause la communication anticipée sur l’évolution future de la politique monétaire. Cette pratique, généralisée depuis la crise financière de 2007-2009, vise à stabiliser les marchés et à orienter les conditions de financement à long terme. Il estime qu’elle rigidifie excessivement les décisions des banques centrales en les empêchant de s’adapter à de nouvelles informations. La plupart des observateurs considèrent néanmoins que ses avantages l’emportent sur ses inconvénients.

Ces réformes, bien que significatives, ne dépendent pas uniquement du président de la Fed. Les décisions importantes requièrent l’accord de la majorité des sept gouverneurs. Kevin Warsh, en tant que président, ne disposerait que d’une voix et devrait convaincre ses collègues, ce qui limiterait la portée de ses initiatives. Pour la fixation des taux d’intérêt, les décisions relèvent du comité de politique monétaire (FOMC), composé de douze membres votants, dont au moins sept doivent approuver toute modification.

Avant le conflit avec l’Iran, les marchés anticipaient plusieurs baisses des taux directeurs. La hausse des prix de l’énergie et de l’alimentation liée au conflit pourrait raviver l’inflation. Dès lors, les anticipations convergent vers un maintien des taux dans une fourchette de 3,5 % à 3,75 %. L’arrivée de Kevin Warsh ne modifiera probablement pas l’équilibre interne du comité. Stephen Miran, partisan d’une baisse des taux et proche de Trump, quittera son poste pour lui céder la place. Jerome Powell, nommé gouverneur par Barack Obama avant d’être promu président par Trump en 2018, a indiqué qu’il resterait membre du conseil jusqu’en 2028. Les gouverneurs nommés par Joe Biden devraient, eux aussi, rester en place afin d’éviter leur remplacement par des personnalités plus alignées sur Donald Trump. Ce maintien constitue une rupture avec les usages. Peu de gouverneurs vont au terme de leur mandat, et aucun président récent n’est resté après la fin de ses fonctions. Cette rupture s’explique par les tentatives d’ingérence présidentielle. Celles-ci n’ont d’ailleurs pas convaincu les membres que Donald Trump a nommés, comme Christopher Waller ou Michelle Bowman, qui sont peu enclins à soutenir des orientations monétaires extrêmes.

Les contraintes pesant sur Kevin Warsh rendent improbable une transformation radicale de la Fed. Cela ne signifie pas pour autant que rien ne changera. Le futur président de la banque centrale américaine avait, ces dernières années, pris l’habitude de critiquer avec virulence l’institution, qualifiant la politique monétaire de « dysfonctionnelle depuis longtemps ». S’il ne parvient pas à satisfaire les attentes présidentielles, il pourrait être tenté de rejeter la responsabilité sur ses collègues et provoquer une crise au sein de l’institution. Une situation où le président des États-Unis et celui de la Fed critiqueraient simultanément la politique monétaire serait sans précédent — et accentuerait encore la politisation de la banque centrale américaine. La limite à ce jeu réside dans la réaction, certainement négative, des marchés financiers. Or, aux États-Unis, ces derniers ne sont pas sans moyens de pression sur la vie politique.