25 juillet 2025

Tendances – précarité – économie et le chaos – la fin de l’intelligence

Quand l’économie se nourrit du chaos !

Quand la Wehrmacht envahit la France en 1940 et que l’Angleterre était sous les bombes de la Luftwaffe, l’effondrement de la Bourse de Londres apparaissait probable. Les investisseurs britanniques gardèrent pourtant leur sang-froid. Dans l’année qui suivit l’humiliante défaite française, la City progressa. À la fin du conflit, les entreprises britanniques avaient généré un rendement réel cumulé de 100 % pour leurs actionnaires. Les investisseurs avaient ainsi eu raison d’avoir fait confiance à leur pays.

Les menaces d’aujourd’hui ne sont pas de l’ampleur d’une guerre mondiale, mais elles restent importantes : pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine, conflit au Moyen-Orient, choc énergétique majeur rappelant les années 1970, inflation persistante, tensions bancaires, crise immobilière en Chine, guerre commerciale avec le retour de Donald Trump. Les indicateurs mesurant les risques ont augmenté de 30 % par rapport à leur moyenne de long terme. Dans de nombreux pays, les ménages expriment un pessimisme de forte intensité quant à la conjoncture. Pendant ce temps, les grandes banques de Wall Street recrutent des experts en géopolitique et en économie pour décrypter la situation dans le Donbass, anticiper une éventuelle invasion de Taïwan par la Chine, apprécier les conséquences de la hausse des droits de douane, mesurer les effets du plan de relance allemand…

Comme en 1940, l’économie mondiale continue d’avancer, imperturbable, même si le rythme est plus lent qu’au début du siècle. Néanmoins, depuis 2011, la croissance oscille autour de 3 % par an. La crise de la zone euro, le Brexit, la première élection de Donald Trump, l’invasion de l’Ukraine par la Russie n’ont pas, en profondeur, atteint la croissance de l’économie mondiale. Seules les années 2020-2021, marquées par le Covid, font exception : une année de forte contraction sur fond de confinements, puis une forte reprise, avec à la clef une moyenne de 2 %.

Cette résilience force l’admiration. Les chaînes d’approvisionnement, souvent pointées du doigt comme talon d’Achille du commerce mondial, se sont révélées étonnamment robustes. Elles ont encaissé un arrêt sur image en 2020, puis un rebond provoqué par la multiplication des plans de relance se chiffrant en milliers de milliards de dollars. En 2021, les producteurs de semi-conducteurs livrèrent 1 200 milliards de puces, soit +15 % en un an.

L’économie mondiale se révèle moins dépendante du cours du pétrole grâce à la diversification énergétique et à la baisse de l’intensité carbone de nos économies. Selon les données du FMI, seuls 5 % des pays sont aujourd’hui sur la voie de la récession — un minimum depuis 2007. Le chômage dans les pays de l’OCDE est inférieur à 5 %, proche de son plancher historique. Les bénéfices des entreprises cotées dans le monde ont progressé de 7 % au premier trimestre 2025. Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant que les investisseurs restent optimistes. Depuis quinze ans, malgré l’accumulation de crises, les Bourses américaines ont connu un essor sans précédent. Plus de la moitié des marchés boursiers des pays riches sont à moins de 5 % de leur sommet historique. L’indice de volatilité VIX évolue en dessous de sa moyenne de long terme. Le repli des marchés en avril, provoqué par l’annonce du relèvement des droits de douane du « Liberation Day » par Donald Trump, a été rapidement effacé. Pour beaucoup, la règle d’or est désormais simple : « acheter lors des replis », avec la certitude de réaliser rapidement des plus-values.

Même les entreprises les plus exposées aux tensions géopolitiques et économiques ne suscitent guère d’inquiétude. Aux États-Unis, les valeurs sensibles aux droits de douane — comme les équipementiers sportifs ou les entreprises dépendant de la vente de smartphones — sous-performent à peine. En Europe, la Bourse ukrainienne a même réussi à surmonter le choc de la guerre déclenchée en février 2022. Quant à Taïwan, si les indices de risque fondés sur les articles de presse atteignent des sommets, ceux dérivés des marchés ne montrent aucune nervosité.

Ce paradoxe — chaos géopolitique, stabilité économique — constitue une source de perplexité. De nombreuses études, dont celles de Dario Caldara (Fed) ou Nicholas Bloom (Stanford), établissent un lien entre incertitude politique et ralentissement économique. Depuis les années 1990, les effets de l’incertitude sur la croissance semblent néanmoins s’atténuer.

Le capitalisme a gagné en résilience en encaissant de mieux en mieux les chocs exogènes. D’un côté, les entreprises sont plus agiles ; de l’autre, les gouvernements protègent leurs économies avec un activisme budgétaire sans précédent, ayant pour corollaire un endettement public également sans précédent. La tertiarisation de l’économie contribue à la stabilité. Les services sont moins dépendants que l’industrie de facteurs extérieurs. Depuis 1990, la consommation de biens aux États-Unis a reculé 27 fois en variation trimestrielle, celle de services seulement cinq fois.

L’essor du pétrole et du gaz de schiste aux États-Unis a renforcé l’indépendance énergétique de l’Occident. En 2023, l’OPEP produisait 33 millions de barils par jour, à peine plus qu’en 1973. Le reste du monde en produisait 64 millions — deux fois plus qu’à l’époque du premier choc pétrolier. Surtout, l’intensité pétrolière a baissé de 60 % depuis 1973. Cette évolution explique la relative insensibilité des marchés aux frappes récentes sur l’Iran.

L’activité est de plus en plus soutenue par les dépenses publiques. En 2020, les États ont injecté plus de 10 % du PIB pour soutenir l’économie. En 2022, face à la crise énergétique, les gouvernements européens ont dépensé en moyenne 3 % du PIB. Les États occidentaux ont adopté, ces dernières années, des plans en faveur de la transition écologique, du numérique ou de la défense, avec des engagements portant sur des centaines de milliards de dollars. Les déficits publics dépassent aujourd’hui les 4 % du PIB dans les pays développés, contre 2 % à 3 % avant 2008. Même l’Allemagne a décidé d’abandonner son frein budgétaire et s’est engagée à moderniser ses infrastructures et son armée. À cela s’ajoutent des engagements hors bilan massifs : les engagements conditionnels du gouvernement fédéral américain équivalent à plus de cinq fois le PIB du pays. En somme, les États se portent garants de l’économie.

Cette fuite en avant budgétaire n’est pas sans risques. En retardant les crises, les gouvernements alimentent les comportements imprudents et empêchent les ajustements de se réaliser au fil de l’eau. Le surendettement étatique n’est pas sans limite. Les États-Unis dépenseront cette année plus pour les intérêts de leur dette que pour leur armée. Le service de la dette en France est en voie de devenir le premier poste budgétaire. L’État ne peut pas tout. En devenant la béquille du capitalisme, celui-ci est à sa merci. Par ailleurs, l’économie pourrait être mise à mal par un choc de grande ampleur, comme la fin de la sécession de Taïwan. En 2025, les investisseurs misent sur la bienveillance perpétuelle des gouvernements, des banques centrales et des régulateurs, mais celle-ci n’est pas éternelle.

L’intelligence artificielle ou  la fin de l’intelligence

De plus en plus d’étudiants recourent à ChatGPT pour rédiger leurs devoirs. En entreprise, de plus en plus de cadres utilisent l’intelligence artificielle (IA) pour rédiger leurs courriers, pour résoudre les problèmes auxquels ils sont confrontés. Cet usage de plus en plus fréquent ne serait pas sans conséquences, comme le suggère une étude récente menée par le Massachusetts Institute of Technology (MIT).

Récemment, lors d’une série d’exercices de rédaction, des étudiants, qu’ils aient ou non eu recours à ChatGPT, ont été équipés d’électroencéphalogrammes (EEG) afin de mesurer leur activité cérébrale. Chez les utilisateurs d’IA, l’activité neuronale était plus faible dans les zones du cerveau associées à la créativité et à l’attention. Les étudiants ayant rédigé leur texte avec l’aide du chatbot étaient bien moins capables de citer précisément ce qu’ils venaient d’écrire. Les gains immédiats procurés par les IA génératives ne masqueraient-ils pas une forme d’endettement cognitif à long terme ? L’IA rendrait à long terme les femmes et les hommes bêtes… D’autres études récentes ont confirmé les conclusions de celle du MIT. La première, menée par Microsoft Research, a interrogé 319 travailleurs du savoir utilisant l’IA au moins une fois par semaine. Ils ont rapporté plus de 900 tâches accomplies à l’aide d’un outil génératif, allant du résumé de documents à la création de campagnes marketing. Pourtant, seulement 555 de ces tâches requéraient réellement l’IA, selon leurs propres dires. Une majorité d’utilisateurs a déclaré qu’ils avaient eu recours à l’IA par facilité. La seconde étude, signée Michael Gerlich, professeur à la SBS Swiss Business School, a interrogé 666 Britanniques sur leur usage et leur confiance envers l’IA, avant de leur soumettre des exercices de pensée critique. Les utilisateurs les plus fréquents obtenaient systématiquement des scores inférieurs. Le Dr Gerlich rapporte que, depuis la publication de son étude, des centaines d’enseignants du secondaire et du supérieur l’ont contacté pour lui confier que ses résultats correspondaient exactement à ce qu’ils observaient chez leurs élèves. L’IA atrophie-t-elle réellement le cerveau à long terme ? Les chercheurs insistent sur le fait qu’aucun lien de causalité ne peut, en l’état, encore être établi. Il est possible, par exemple, que ceux qui ont de meilleures capacités cognitives aient simplement moins besoin de recourir à l’IA. Par ailleurs, l’étude du MIT repose sur un échantillon réduit (54 participants) et une tâche spécifique : la rédaction d’un texte.

Les critiques à l’encontre de l’IA doivent être relativisées. Toutes les technologies mises en œuvre par l’homme visent à limiter ses efforts physiques et mentaux. Dès le Ve siècle avant notre ère, Socrate s’inquiétait déjà que l’écriture ne soit pas un remède à l’oubli, mais un simple outil de rappel. L’apparition des calculatrices électroniques dans les années 1970 a provoqué une levée de boucliers. Avec leur usage, les élèves n’allaient plus savoir calculer. Plus personne ne souhaiterait les interdire, tout comme les caisses automatiques chez les commerçants. Le GPS, de son côté, a remplacé la lecture de cartes ; or nul ne considère qu’il nuit fondamentalement à l’esprit d’orientation.

Selon Evan Risko, professeur de psychologie à l’Université de Waterloo au Canada, peu de preuves existent sur les effets négatifs de la délégation de tâches mentales à des machines sur les capacités cognitives de l’être humain. Avec son collègue Sam Gilbert, il a théorisé le concept de « déchargement cognitif », c’est-à-dire l’externalisation de tâches mentales répétitives ou complexes. Le problème, souligne-t-il, est que les IA génératives permettent désormais de décharger des processus intellectuels bien plus avancés — comme la rédaction, le raisonnement ou la résolution de problèmes. Or, une fois cette facilité adoptée, tout retour en arrière devient difficile. Il en a été de même avec la calculatrice : plus personne, ou presque, n’utilise la règle à calcul. La tendance à rechercher systématiquement la solution la moins coûteuse en effort — ce que les psychologues appellent « l’avarice cognitive » — peut se transformer en cercle vicieux. Moins l’être humain réfléchit, moins il en est capable. Un participant à l’étude du Dr Gerlich résume ce dilemme : « Je m’appuie tellement sur l’IA que je ne sais plus résoudre certains problèmes seul. » Dans cette période de grande solitude, l’IA se mue en confident, en résolveur de tous les problèmes, privés et professionnels.

À court terme, l’automatisation intellectuelle est séduisante, notamment pour les entreprises, qui y voient un levier de productivité. Mais le risque, selon Barbara Larson, professeure de management à l’Université Northeastern, est de voir émerger à long terme une forme d’atrophie de la pensée critique, compromettant la créativité et la compétitivité. Une étude de l’Université de Toronto illustre ce danger : 460 participants devaient trouver des usages créatifs pour des objets du quotidien. Ceux exposés préalablement à des suggestions d’IA ont proposé des idées plus banales que ceux qui travaillaient seuls. Face à ces constats, plusieurs chercheurs proposent des méthodes pour maintenir la vivacité de l’esprit. Pour Barbara Larson, l’IA doit être considérée comme un « assistant enthousiaste mais un peu naïf ». Le Dr Gerlich, lui, recommande d’impliquer l’utilisateur dans toutes les étapes du raisonnement plutôt que de demander une réponse toute faite. Chez Microsoft, certains chercheurs testent des assistants IA qui interrompent l’utilisateur pour le pousser à réfléchir davantage. D’autres, à Stanford et à Emory, conçoivent des agents IA destinés à poser des questions plutôt qu’à fournir des réponses. Un usage socratique de l’intelligence artificielle, en somme. Ces dispositifs dits « provocateurs » ne font pas l’unanimité. Une étude de l’université chrétienne d’Abilene (Texas) montre que des assistants IA trop insistants peuvent nuire aux performances des codeurs débutants. D’autres idées, comme contraindre l’utilisateur à patienter quelques minutes avant d’accéder à l’IA ou à produire d’abord sa propre réponse, pourraient se révéler efficaces — mais peu populaires.

L’IA générative est une technologie encore jeune. Pour de nombreuses tâches, l’intelligence humaine reste sans équivalent. Mais à terme, utilisateurs comme régulateurs devront s’interroger : les bénéfices pratiques de l’IA surpassent-ils ses coûts cognitifs ?

Si certaines études alertent sur les dangers de l’IA pour l’intelligence humaine, d’autres soulignent son utilité. Les études de Stanford en 2023 ou de la Harvard Business School en 2024 montrent que l’usage de ChatGPT améliore la productivité dans des tâches intellectuelles complexes (rédaction, codage, synthèse), la qualité des écrits pour des non-experts et l’accès à l’information pour des publics éloignés du savoir. Une étude du MIT a montré que des employés utilisant GPT-4 dans un cadre professionnel produisent des résultats de meilleure qualité, en moins de temps, surtout dans des tâches peu créatives.

L’IA, comme béquille cognitive, peut-elle nuire à l’intelligence humaine et ainsi provoquer sa mort, alors même qu’elle a besoin de cette dernière pour prospérer ? L’enjeu n’est pas d’interdire l’IA, mais d’apprendre à penser avec elle, sans renoncer à penser par soi-même. Comme pour toute technologie, l’être humain se doit de continuer à douter !

La France et la précarité alimentaire

Par-delà la pauvreté monétaire, une précarité alimentaire multiforme concerne entre 7 à 16 % des Français en fonction des critères retenus.  Le dernier rapport du CRÉDOC, dans le cadre du programme A-MAP, en dresse une cartographie/

7 à 9 % des Français seraient contraints de réduire leurs portions ou le nombre de leurs repas hebdomadaires. 9 % seraient dans l’incapacité d’accéder régulièrement à des protéines animales. 12 % déclarent ne pouvoir pas manger à leur faim et 16 % de devoir globalement se restreindre. 3 % de la population cumule à la fois l’insuffisance alimentaire et l’impossibilité d’accéder à des protéines animales régulièrement, mais 18 % sont concernés par l’un ou l’autre de ces deux critères.

Le Credoc distingue trois catégories :

  • les non contraints (49 % de la population), qui n’activent aucun des indicateurs de précarité alimentaire ;
  • les modérément contraints (36 %), confrontés à des restrictions partielles ou ponctuelles ;
  • les fortement contraints (14 %), cumulant les indicateurs et les stratégies de débrouille.

Cette classification fait apparaître un halo de précarité intermédiaire, que les statistiques traditionnelles de pauvreté monétaire ou d’insécurité alimentaire ont tendance à ignorer.

L’analyse des comportements montre une segmentation nette. les plus précaires sont contraints de restreindre leur alimentation sur les produits les plus qualitatifs. Ainsi, 79 % d’entre eux réduisent leur consommation de produits plaisir, mais aussi de fruits, légumes et produits laitiers. La question du « bien manger » illustre cette tension. Si tous les groupes citent des notions communes (équilibre, plaisir, qualité), le mot « faim » revient massivement dans les réponses des plus précaires.

Le critère du prix compétitif est cité par 93 % des plus contraints comme moteur principal d’achat, contre 81 % dans les autres groupes. Ce tropisme vers les produits les moins chers s’accompagne d’un changement dans les circuits d’approvisionnement. Le hard discount s’est imposé au sein de la grande distribution chez les plus modestes. En miroir, les non-contraints privilégient davantage les marchés ou les commerces spécialisés.

L’étude du Crédoc met en lumière une progression nette du recours à l’aide alimentaire, particulièrement dans le groupe des plus contraints. 28 % y ont eu recours au cours des deux derniers mois, contre seulement 3 % dans le groupe non contraint. Cette aide ne se limite plus aux canaux traditionnels (restos du cœur, épiceries solidaires). 26 % des plus précaires se sont alimentés grâce aux invendus de supermarchés, 20 % via l’aide de proches.

Le rapport souligne l’absence criante d’un indicateur officiel, stable et multidimensionnel de la précarité alimentaire, à l’image de la pauvreté monétaire. Le pluralisme méthodologique — approche quantitative, qualitative, déclarative, comportementale — met en évidence la difficulté à capter la réalité mouvante du rapport à l’alimentation.