Tendances – époque – Ukraine – Europe
Une époque formidable… enfin presque
Nous croyons vivre une période unique. La succession de chocs et de crises depuis les subprimes, avec, en trame de fond, le réchauffement de la planète et la mutation digitale, semble donner raison aux avocats de la thèse de la spécificité de ce début de siècle. C’est oublier que l’histoire est en permanence tragique. C’est oublier que, dans les années 1970, les gouvernements avaient dû gérer deux chocs pétroliers, la fin de la convertibilité du dollar en or, l’effacement diplomatique des États-Unis après leur cuisant retrait du Vietnam et, en parallèle, l’avancée de l’URSS au sein des pays en développement, avec comme point culminant l’invasion de l’Afghanistan.
En quoi notre décennie est-elle en soi unique ? La révolution technologique, le retour du colonialisme économique, le vieillissement démographique, la transition écologique, l’envolée de la dette publique… autant de changements que nous devons gérer ensemble.
L’intelligence artificielle : la nouvelle frontière
L’intelligence artificielle (IA) constitue une nouvelle étape technologique. Elle s’inscrit dans le prolongement de la digitalisation de l’économie et repose sur la gestion des données issues de cette dernière. L’IA concerne tous les secteurs d’activité et de nombreux métiers. À la différence de la robotisation, elle touche les professions intellectuelles. Pour certains, cette nouvelle révolution pourrait provoquer la suppression de nombreux emplois et en modifier le contenu pour un grand nombre d’autres. L’OCDE conclut que 28 % des emplois seront fortement exposés à l’introduction de l’IA.
Ce fut le cas également pour toutes les autres révolutions technologiques. Celles-ci ont généré, à chaque fois, les mêmes peurs : la fin du travail, la disparition de nombreux emplois et l’appauvrissement des salariés. À chaque fois, l’inverse s’est produit. Ceux qui ont refusé les mutations technologiques ont été les perdants. Les transformations, en permettant des gains de productivité, sont à l’origine de la hausse des salaires et du pouvoir d’achat. Les États-Unis, en pointe en matière d’intelligence artificielle, tirent déjà une grande part de leur croissance de cette dynamique. L’Europe est à la peine, en particulier en matière de gains de productivité, en raison de la faiblesse des investissements réalisés dans l’IA.
Le développement de nouvelles technologies a déjà été observé lors de la première révolution industrielle (1770-1850), de la deuxième (1850-1914), ainsi que lors du développement d’Internet (fin des années 1990). Ces révolutions sont, par nature, sources de destruction et de création, pour reprendre la thèse schumpétérienne. L’IA risque néanmoins de polariser un peu plus l’économie autour de quelques grandes entreprises de la tech, américaines ou chinoises. Cette mutation est supposée générer des gains de productivité ; la question est de savoir qui en profitera : les secteurs, les entreprises, les consommateurs, les salariés… Le FMI estime que l’IA pourrait rehausser le PIB mondial de +0,5 point par an entre 2025 et 2030, mais avec des bénéfices inégalement répartis. PwC avance un potentiel allant jusqu’à +15 points de PIB mondial sur la prochaine décennie.
Des doutes naissent sur la rentabilité des investissements réalisés en faveur de l’IA. Les besoins de capitaux se chiffrent en centaines de milliards de dollars. L’IA a besoin de centres de données énergivores, donc coûteux. Malgré tout, sa diffusion extrêmement rapide au sein de l’économie témoigne de la force de cette technologie. En matière d’emploi, certains estiment que l’IA accélérera la polarisation, avec beaucoup d’emplois peu qualifiés et des emplois à forte valeur ajoutée en nombre réduit. D’autres, à l’inverse, soulignent que l’IA permettra une augmentation de la productivité des emplois dans les services. Les États-Unis, qui ont enregistré une hausse de leur productivité horaire de plus de 60 % entre 1995 et 2025, contre 28 % pour la zone euro, semblent démontrer le bien-fondé des nouvelles technologies pour la croissance.
La course aux ressources rares
Le développement de l’industrie du numérique se traduit par une forte augmentation de la demande de ressources rares et de matières premières stratégiques (nickel, graphite, cobalt, cuivre, lithium, silicium, terres rares, etc.). La Chine, les États-Unis et, dans une moindre mesure, l’Europe sont entrés dans une compétition pour prendre le contrôle de gisements. Un néo-colonialisme se met en place, avec Donald Trump qui pratique un chantage permanent, associant le soutien de son pays à la prise en main des ressources, comme l’Ukraine a pu le constater. Le projet d’annexion du Groenland obéissait à cette même logique, tout comme l’opération au Venezuela. Les États-Unis souhaitent être des acteurs clés pour les ressources rares, tout comme la Chine, afin de sécuriser les approvisionnements de leur secteur technologique. La Russie, comme la Chine, tente de prendre le contrôle de gisements en Afrique et en Asie, quand les États-Unis ont ressorti des limbes la doctrine Monroe afin de faire des Amériques leur chasse gardée.
Le retour du protectionnisme
Après les années 1990-2000, marquées par la mondialisation, avec la fin de la guerre froide et l’ouverture de la Chine au monde, les années 2020 voient le retour du protectionnisme. Dans tous les pays, des mouvements politiques demandent la fin du libre-échange. Celui-ci avait été porté, après la Seconde Guerre mondiale, par les États-Unis, pour éviter le retour des pratiques des années 1930 qui avaient favorisé la montée du fascisme. Les États-Unis, avec Donald Trump, ont renoué avec leur tradition protectionniste. Il faut remonter au Hawley-Smoot Tariff Act de 1930 pour retrouver des droits aussi élevés. Le tarif de 1930 avait fortement réduit le commerce mondial et avait accentué la crise de 1929. À l’époque, les droits de douane avaient réduit les importations des États-Unis de 10 % et le commerce mondial avait baissé de 40 %. Par ailleurs, le Hawley-Smoot Tariff Act a conduit de nombreux pays (Europe, Japon) à instaurer des droits de douane en représailles. Avec Roosevelt, progressivement, à partir de 1932, les États-Unis sont sortis de cette politique protectionniste.
En 2026, la menace d’une spirale protectionniste suicidaire demeure. Les populations et les entreprises réclament aux gouvernements des mesures de rétorsion. Les Européens, face aux errements américains, ont été pour le moment modérés. En revanche, ils relèvent leurs tarifs à l’encontre de la Chine, accusée de réorienter vers les États du Vieux Continent une partie de ses exportations.
Les États ont également tendance à pratiquer de plus en plus des politiques mercantilistes, en multipliant les subventions et les aides aux entreprises investissant sur leur territoire, et en favorisant la constitution de patrimoine. La théorie de base du mercantilisme est que tout gain pour un pays correspond à une perte pour les autres pays, à la différence de la théorie du libre-échange qui met en avant les gains liés au commerce. Les mercantilistes (Donald Trump en fait partie) voient le monde comme un jeu à somme nulle, dans lequel il faut arracher les avantages par la force.
La montée des inégalités
L’économie est de plus en plus dominée par les monopoles ou les oligopoles. Les positions de rente se multiplient, provoquant une montée des inégalités. En Europe, la puissance du système de redistribution limite la fragmentation et la polarisation de la société, mais le coût croissant de ce dernier fragilise de plus en plus les États.
Aux États-Unis, le partage des revenus connaît une forte déformation. De 1995 à 2025, la productivité horaire dans le secteur privé a augmenté de 90 %, quand la hausse des salaires n’a été que de 40 %. L’indice de Gini, après redistribution, est passé aux États-Unis de 0,36 à 0,40 entre 1995 et 2025, quand, en France, les chiffres respectifs sont 0,28 et 0,30.
La part de la richesse nationale détenue par les 1 % des ménages les mieux dotés, aux États-Unis, en patrimoine, est passée sur la même période de 28 à 32 %. Pour les 10 % les mieux dotés, les ratios respectifs sont 60 et 69 %. Les inégalités augmentent dans un grand nombre de pays occidentaux ou émergents. Sauf sur le Vieux Continent, le niveau d’inégalités atteint aujourd’hui est équivalent à celui observé au début du XXe siècle.
Un monde de plus en plus fragmenté
Depuis la Première, et plus encore la Seconde Guerre mondiale, le monde est dominé par les États-Unis. La Russie a été une grande puissance militaire, mais pas une puissance économique. Aujourd’hui, deux grandes puissances, les États-Unis et la Chine, sont en compétition dans de nombreux domaines : diplomatique, militaire, technologique, etc. Les pays occidentaux ne sont plus dominants. Les pays des BRICS pèsent plus lourd en termes de population, 4 milliards d’habitants contre 800 millions ; en outre, leur PIB en parité de pouvoir d’achat fait jeu égal avec celui des pays occidentaux.
En matière de recherche et développement, les États-Unis et la Chine dépensent des sommes comparables, respectivement 783,6 et 723 milliards d’euros (2023), soit près de deux fois plus que l’Union européenne (410 milliards d’euros). À noter que le Japon consacre à la R&D plus de 183 milliards d’euros et la Corée du Sud plus de 121 milliards d’euros.
La Chine délivre chaque année plus de doctorats dans les domaines des sciences et de l’ingénierie que les États-Unis : 42 000 contre 22 000 (chiffres 2021). Pour mémoire, en France, 6 000 titres ont été délivrés.
Le bruit des bottes
La guerre en Ukraine met aux prises, depuis plus de quatre ans, deux puissances européennes et a conduit un très grand nombre de pays à se positionner. Elle a surtout entraîné une hausse des dépenses militaires. La part des dépenses de défense dans le PIB est en augmentation sensible, évidemment en Ukraine et en Russie, mais aussi aux États-Unis, en Arabie saoudite, en Israël, en Pologne, en Algérie, en Grèce ou au Koweït. L’Allemagne, qui avait fortement réduit son effort militaire, a engagé un plan de modernisation de ses armées sans précédent depuis la fin de la guerre froide.
Avec les dernières annonces de Donald Trump (passage des dépenses militaires des États-Unis de 1 000 à 1 500 milliards de dollars), les États-Unis retrouveraient un poids des dépenses militaires semblable à celui observé pendant la guerre du Vietnam et la guerre froide. Un effort accru dans le militaire conduit à des arbitrages au détriment de l’investissement privé. Il peut générer des gains de productivité, mais ceux-ci peuvent être captés par les États et les grandes entreprises de l’armement.
Le recours à la guerre n’est plus un tabou, comme en témoignent l’Ukraine ou les interventions militaires en Iran ou au Venezuela. Les rapports de force l’emportent de plus en plus sur la diplomatie et sur le droit. La Chine accroît d’année en année sa pression sur Taïwan. Les escarmouches entre l’Inde et le Pakistan sont de plus en plus violentes.
Le vieillissement démographique, un phénomène sans précédent
La planète terre connait, sur le terrain démographique un double moment unique, celui d’un pic de population avec d’ici la fin du siècle entre 10 et 11 milliards d’habitants, l’autre étant celui lié au vieillissement. Entre 1800 et 2025, la population a été multipliée par huit, une augmentation inimaginable il y a deux cents ans. A l’époque, la crainte des famines et des épidémies était le lot quotidien de la grande partie des terriens. Les progrès sanitaires, l’amélioration des conditions de vie, l’augmentation de la production agricole ont changé la donne avec un recul de la mortalité infantile et la progression de l’espérance de vie. Le vieillissement démographique constitue une véritable rupture. Il est le produit d’un allongement sans précédent de l’espérance de vie et d’une baisse rapide de la fécondité, autrefois cantonnée aux pays occidentaux, et désormais généralisée à la planète entière. Il induit une baisse des gains de productivité et de la croissance potentielle. Il accroît les charges pesant sur les actifs. Il remet en cause l’État-providence tel que nous le connaissons depuis 1945, système qui exige le maintien d’un fort taux de croissance. Le vieillissement marquera l’ensemble des pays dans les cinquante prochaines années.
Le recul de la fécondité est général. Il est passé, de 1995 à 2025, de 2,8 à 1,8 au Brésil, de 1,7 à 0,9 en Chine, de 2 à 1,8 aux États-Unis, de 2,8 à 2 au Vietnam, de 1,5 à 0,8 en Corée du Sud. En Europe, en 2025, il s’élève à 1,2 en Espagne et en Italie, à 1,4 en Allemagne et à 1,6 en France.
Ce vieillissement va conduire à un recours croissant à l’automatisation des tâches. Cet effet est constaté en Chine, en Allemagne, en Corée du Sud ou au Japon. Le nombre de robots pour 10 000 salariés de l’industrie dépasse 1 000 en Corée du Sud, 470 en Chine et 420 en Allemagne (données 2023 – World Robotics).
Le recours à l’immigration sera de plus en plus nécessaire. Celle-ci proviendra essentiellement d’Afrique, dernier continent entré dans la mutation démographique.
Le réchauffement : la planète en danger
La transition écologique est un phénomène unique. Nous nous sommes engagés à revoir nos modes de production afin de diminuer les émissions de gaz à effet de serre qui mettent en cause notre écosystème, voire, à terme, la vie humaine. De nombreuses études suggèrent que, si les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas neutralisées, la perte de PIB mondial pourrait atteindre 10 %, voire jusqu’à 19 %, d’ici quelques décennies.
Pour atteindre les objectifs climatiques internationaux, il faudrait mobiliser entre 8 100 et 9 000 milliards de dollars par an jusqu’en 2030 (financements climatiques publics et privés). Ce coût est inférieur, à terme, à celui du réchauffement. En France, les investissements climatiques (publics + privés) nécessaires sont évalués à 90 milliards d’euros par an.
Une financiarisation inquiétante des économies
La capitalisation boursière des États-Unis est passée, de 1964 à 2026, de 60 à près de 180 % du PIB. En 2017, celle-ci avoisinait 100 %. Cette progression est imputable à l’engouement pour l’intelligence artificielle. Cette capitalisation s’accompagne d’une concentration de plus en plus marquée sur un petit nombre d’entreprises. Les “sept magnifiques” représentaient en 2025 plus de 35 % de la capitalisation du S&P 500 (les 500 premières entreprises américaines cotées), contre 10 % en 2012 et 21 % en 2021.L’emballement des marchés financiers peut déboucher sur une sévère correction en cas de prise de conscience de la faible rentabilité des investissements réalisés. Cette correction sera d’autant plus sévère si la croissance s’étiole ce qui n’est impossible compte tenu du vieillissement démographique.
La folle envolée de la dette publique
Le taux d’endettement public des États-Unis était de 36 % du PIB après la Première Guerre mondiale, en 1919, et de 121 % du PIB en 1946, après la Seconde Guerre mondiale. Il est retombé à 30 % du PIB dans les années 1970, et il est aujourd’hui à 121 % du PIB, soit le même niveau en temps de paix qu’après la Seconde Guerre mondiale. En France, le poids de la dette publique est passé de 21 à 116 % de 1981 à 2025. Au Royaume-Uni, le taux d’endettement public est monté à 180 % du PIB après la Première Guerre mondiale, à 250 % après la Seconde Guerre mondiale ; il est de 96 % du PIB à la fin de 2025. Au Japon, l’endettement public atteint 235 % du PIB ; 111 % au Canada, 135 % en Italie, 104 % en Belgique, 82 % en Inde, 88 % en Chine, 89 % dans l’Union européenne, 110 % pour l’ensemble des pays de l’OCDE.
La progression de l’endettement public est imputable au vieillissement démographique et à la baisse de la croissance. Elle est également la conséquence d’une diminution des marges de manœuvre fiscales. Cette forte augmentation de la dette publique génère de nombreux effets négatifs. Elle crée un effet d’éviction au détriment des entreprises, avec une hausse des taux d’intérêt réels à long terme. Elle risque d’entraîner une perte de crédibilité des banques centrales si elles devaient opter pour des politiques monétaires accommodantes.
Toute époque est unique. La notre l’est par la multiplicité des défis à relever et par leure extrême diversité. La situation n’était pas moins difficile en 1945 quand l’Europe ou le Japon n’étaient qu’un champ de ruines voire même au début des années 1970 quand près de la moitié de la population mondiale était frappée de sous-alimentation
(aujourd’hui ce ratio est de 10 %). En cinquante ans, le nombre d’hommes et de femmes a doublé. Les pays de l’OCDE ne représentent qu’un huitième de la population mondiale. Leur poids économique s’est en valeur relative réduit avec la montée en puissance des pays émergents. Il en résulte un sentiment de déclin largement exagéré. La situation qui prévalait en 1970 était profondément inégalitaire et n’avait pas vocation à s’installer dans le temps. Le problème aujourd’hui est de gérer les multiples défis à relever avec un grand nombre de puissance économiques qui ont toutes leurs intérêts….
L’Ukraine face au mercantilisme américain
Au cours de l’année écoulée, deux séries parallèles de négociations ont été menées pour mettre un terme à la guerre en Ukraine. D’un côté, les Américains ont essayé d’obtenir des Russes un cessez-le-feu, voire un accord de paix. De l’autre, la Maison-Blanche a engagé des négociations secrètes avec le Kremlin sur la fin des sanctions et sur une coopération économique. Des sources citent un accord portant sur 12 000 milliards de dollars. Compte tenu des sommes en jeu, la pression sur Kiev risque d’augmenter dans les prochaines semaines.
Depuis le retour de Donald Trump au pouvoir et, selon l’hebdomadaire The Economist, Kirill Dmitriev, responsable d’un fonds souverain russe, a rencontré au moins neuf fois Steve Witkoff, l’émissaire spécial de Donald Trump. Au cœur des discussions figurent des prises de participation dans le secteur de l’énergie et, plus globalement, dans celui des matières premières. Les États-Unis se sont vu proposer des accords portant sur le pétrole et le gaz arctiques, des mines de terres rares ainsi que sur la réalisation d’infrastructures en Sibérie. La Russie souffre de la faiblesse des prix du pétrole, du durcissement des sanctions et d’un déficit d’investissement. Le président américain, lui, souhaite des résultats avant les élections de mi-mandat de novembre.
L’idée que l’Amérique puisse remporter un prix de 12 000 milliards de dollars — soit six fois la production économique annuelle de la Russie — relève manifestement de l’hyperbole destinée à flatter l’ego de Donald Trump. Ce dernier, depuis le début de son second mandat, fait de la chasse aux matières premières un enjeu majeur, considérant que la Chine constitue sur ce terrain une réelle menace. Le président américain entend sécuriser, par tous les moyens possibles, les approvisionnements en énergie et en terres rares. Il souhaite également avoir la capacité d’influencer les marchés des matières premières.
Pour le moment, la Russie est fermée aux investissements occidentaux en raison des sanctions, mais de plus en plus d’acteurs estiment qu’elles seront, à court ou à moyen terme, assouplies. Dernièrement, des représentants des majors pétrolières occidentales ont rencontré leurs anciens partenaires russes lors d’ADIPEC, une conférence énergétique tenue à Abou Dhabi en novembre dernier. De nombreux avocats américains travaillent sur des scénarios de levée des sanctions.
La branche russe de la Chambre de commerce américaine organise régulièrement des événements portant sur l’alimentation, les biens de consommation, la fiscalité ou les ressources humaines. Au moins cinq entreprises américaines ayant quitté la Russie, dont Apple et McDonald’s, ont récemment enregistré de nouvelles marques russes. En guise d’apaisement, Vladimir Poutine aurait proposé de restituer 5 milliards de dollars d’actifs saisis à ExxonMobil en 2022.
Avant 2022, les entreprises occidentales actives en Russie étaient majoritairement européennes plutôt qu’américaines. Désormais, Washington espère qu’en réintégrant la Russie dans le jeu, ses propres entreprises en récolteront les fruits.
En 2021, lorsque l’Union européenne commerçait avec la Russie, ses ventes de biens y atteignaient 90 milliards d’euros (106 milliards de dollars), dont 40 milliards d’euros de machines et d’équipements de transport destinés aux secteurs minier, pétrolier et gazier russes. Les produits chimiques représentaient 20 milliards d’euros et les biens manufacturés 9 milliards. À titre de comparaison, les importations russes de biens américains ne s’élevaient qu’à 6 milliards de dollars. Les entreprises américaines entendent gagner d’importantes parts de marché au moment de la levée des sanctions. Les négociants en matières premières pourraient également bénéficier d’une réouverture du marché russe. Les exportations d’énergie, de produits agricoles et de métaux sont aujourd’hui acheminées de la Russie vers leurs clients via des intermédiaires opaques, la flotte fantôme et des mécanismes d’assurance destinés à réduire le coût des sanctions. Ce système est coûteux ; la Russie apprécierait les financements proposés par les maisons de commerce occidentales. 300 milliards de dollars par an d’exportations sont concernés. La Russie est le premier exportateur mondial de blé et figure parmi les plus importants pour l’énergie et les terres rares.
Les entreprises américaines demeurent présentes en Russie. Elles se sont faites discrètes, mais elles ne sont pas toutes parties. Selon l’École d’économie de Kiev (KSE), 324 entreprises américaines sont toujours actives en Russie. Leurs bénéfices cumulés demeurent modestes — quelques milliards de dollars en 2023 — mais pourraient être rapatriés si les contrôles de capitaux et les sanctions étaient levés.
Le potentiel économique de la Russie ne doit pas être exagéré. Son PIB annuel s’élève à 2 200 milliards de dollars — inférieur à celui de l’Italie — et sa classe moyenne se contracte. Le marché intérieur est un enjeu mineur pour les entreprises américaines, car ce dernier se contracte du fait du vieillissement démographique. Leur objectif est de participer à des grands projets susceptibles de transformer les marchés mondiaux des matières premières. Un document du Conseil de sécurité russe évoque un « trésor de ressources arctiques et nordiques ». Les champs pétroliers russes sont vieillissants et épuisés ; pour éviter un déclin de la production, la Russie a besoin de technologies, de capitaux et de main-d’œuvre étrangers. En Sibérie occidentale, les ressources récupérables pourraient atteindre 12 milliards de barils. L’Arctique russe recèlerait un potentiel encore plus important, jusqu’à 50 milliards de barils exploitables dans les années 2030 si le prix du pétrole avoisine 100 dollars le baril. Le projet Vostok Oil, mené par Rosneft, nécessiterait 15 nouvelles villes, trois aéroports et 3 500 kilomètres de lignes électriques, pour un coût estimé à 160 milliards de dollars. Rosneft affirme qu’il pourrait produire jusqu’à 2 millions de barils par jour d’ici les années 2030. La Russie détiendrait également 29 millions de tonnes de terres rares, soit l’équivalent de 74 années de production mondiale actuelle. Moscou ambitionne de porter sa part dans l’extraction mondiale de 1,3 % aujourd’hui à 10 % d’ici 2030.
Aujourd’hui, les sanctions édifiées à l’encontre de la Russie ressemblent à un maquis corse : près de 23 000 mesures ont, en effet, été imposées. Les États-Unis pourraient, par décret présidentiel, en supprimer certaines ; d’autres nécessiteraient l’accord du Congrès. L’Europe pourrait refuser d’alléger les siennes. L’incertitude durable découragerait les investisseurs.
Un accord de paix ne signifiera pas la fin des incertitudes. La Russie pourrait être tentée de reprendre les hostilités. La situation économique dans le pays demeure délicate, avec une inflation en hausse et une politique monétaire changeante. Les investisseurs pourraient se montrer prudents vis-à-vis d’un pays connu, par ailleurs, pour son haut degré de corruption.
Le retour des Occidentaux en Russie ne sera pas facile, car leur place a été reprise par d’autres, en particulier en provenance d’Asie. En 2024, la Chine fournissait 62 % des importations russes, contre 25 % avant la guerre. Environ 30 % du commerce russe est désormais libellé en yuans. La Russie s’est en outre spécialisée dans la contrebande. La revente informelle de biens occidentaux se développe. Les iPhone coûtent moins cher à Moscou qu’à Londres. En science et technologie, Moscou privilégie l’autonomie et réduit ses dépendances extérieures. Il est peu probable que le pouvoir russe change de cap en cas d’accord de paix. Même dans un scénario optimiste où les États-Unis capteraient la moitié du commerce et des revenus étrangers en Russie, les flux annuels n’atteindraient que 340 milliards de dollars — très loin des 12 000 milliards évoqués.
L’Europe toujours vivante
Lors d’une réunion informelle tenue le 12 février à Alden Biesen, un château en Belgique, face aux menaces géopolitiques venues de Russie, de Chine et, plus récemment, des États-Unis, les dirigeants européens ont souligné que le statu quo n’est plus tenable et que le vieux continent devait se lancer dans des réformes de grande ampleur. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a promis de présenter un plan, « One Europe, One Market », d’ici au 20 mars, date de la prochaine réunion formelle des chefs d’État et de gouvernement.
L’élaboration de ce plan s’avère d’une rare complexité compte tenu des divisions au sein de l’Union européenne. Le principe d’aides à l’industrie ne fait ainsi pas l’objet d’un consensus, et c’est loin d’être le seul sujet conflictuel. Les enjeux sont sans doute suffisamment élevés pour contraindre les dirigeants à trouver un compromis. À défaut, un groupe restreint d’États membres pourrait décider d’avancer seul. Tout compromis devrait combiner l’approche libérale traditionnelle de l’Union avec des mesures de protection plus affirmées.
Parmi les priorités figure la volonté d’alléger les contraintes réglementaires pesant sur les entreprises européennes. L’Union a déjà adopté des textes simplifiant certaines règles existantes. L’objectif à plus long terme est de passer au crible l’ensemble du droit européen afin d’éliminer des centaines de milliers de pages de « surtranspositions » ajoutées par les gouvernements nationaux. Cela impliquerait une centralisation accrue de l’élaboration des normes et pourrait également faciliter leur application au niveau européen.
L’Union cherche également à conclure davantage d’accords commerciaux. Récemment, elle a signé des accords avec le Mercosur, bloc sud-américain, ainsi qu’avec l’Inde. Sur ce sujet, la France et la Pologne sont traditionnellement hostiles, ayant une culture protectionniste prononcée.
Autre grande priorité : la relance du marché unique. L’approfondissement de l’intégration des marchés de capitaux, soutenu par une supervision commune, constitue un objectif maintes fois affirmé mais freiné par le manque d’enthousiasme des gouvernements nationaux. La Commission espère obtenir un mandat plus audacieux, sans en préciser encore les contours. La création d’un « 28e régime » de droit des sociétés, coexistant avec les 27 systèmes nationaux, pourrait faciliter l’activité transfrontalière des entreprises. Cette idée ancienne a toutefois été contenue par la réticence des États à céder davantage de souveraineté.
La Commission semble également vouloir mobiliser le droit de la concurrence afin de favoriser l’émergence de grandes entreprises — désormais assumées sous l’appellation de « champions européens ». L’argument est que ces acteurs continentaux seraient mieux armés pour affronter les concurrents américains et chinois. Cette stratégie pourrait affaiblir la concurrence à l’intérieur même de l’Union et repose, en outre, sur des fondements empiriques fragiles.
L’introduction de clauses « Buy European » dans les marchés publics et les dispositifs de subvention est avancée par la France. Cette idée est controversée. Certaines dispositions de ce type existent déjà. L’exigence que les armements soient principalement acquis auprès d’entreprises européennes a été incluse dans un plan de soutien de 90 milliards d’euros (106 milliards de dollars) à l’Ukraine adopté en décembre, ainsi que dans un programme interne de financement de la défense d’un montant de 150 milliards d’euros. Les États membres plus petits et plus libéraux redoutent une hausse des coûts résultant de l’exclusion de fournisseurs moins onéreux, par exemple américains ou chinois. La crainte de mesures de rétorsion de la part de pays non-membres de l’Union est également avancée. En Pologne et en Roumanie, des partis populistes interprètent le « Buy European » en matière de défense comme un « Buy German » ou un « Buy French », au détriment des pays les plus modestes.
La situation européenne n’est pas aussi catastrophique que certains le prétendent. La production industrielle a légèrement progressé après deux années difficiles et demeure nettement supérieure à son niveau d’il y a dix ans. Les industriels de la zone euro affichent un optimisme en hausse. Certains pays, comme la Pologne ou l’Espagne, enregistrent des taux de croissance proches de 3 %. En Suède, des politiques en matière d’innovation, de marchés de capitaux et de fiscalité ont permis à 48 jeunes entreprises d’atteindre une valorisation supérieure à un milliard de dollars. La France a réussi à réduire son déficit commercial en 2025 grâce à une hausse de ses exportations.
Le système européen demeure performant. Le maintien d’un haut niveau de concurrence concourt à son efficience. Il est certes perfectible, en particulier en matière de financement, mais cela ne doit pas signifier l’abandon des valeurs qui en font sa force depuis près de soixante-dix ans.


