Tendances – entreprises – Iran – Corse – échanges internationaux – commerce international
Progression du nombre d’entreprises en France
En 2023, le nombre d’unités légales marchandes et productives — assimilées ici à des entreprises — a atteint 5,8 millions dans les secteurs de l’industrie, de la construction, du commerce et des services. La dynamique reste positive, mais elle marque un infléchissement par rapport aux années précédentes : la progression s’établit à +4,1 %, après +4,8 % en 2022 et +8,1 % en 2021. Il s’agit du rythme le plus modéré observé depuis 2018, tout en demeurant supérieur à la croissance moyenne enregistrée entre 2014 et 2017 (+2,6 % par an).
Cette évolution résulte d’un important renouvellement du tissu entrepreneurial. Près de 870 000 entreprises sont devenues actives en 2023 alors qu’elles ne l’étaient pas l’année précédente, dont environ 760 000 créations. À l’inverse, 640 000 entreprises actives en 2022 ont cessé de l’être en 2023, parmi lesquelles environ 600 000 correspondent à des cessations ou des mises en sommeil. Les autres mouvements s’expliquent principalement par des reprises ou des restructurations.
Le ralentissement observé tient essentiellement à la montée des sorties du champ des entreprises actives. Si le taux d’entrée reste stable à 15,8 %, le taux de sortie progresse, atteignant 11,7 % en 2022 contre 11,1 % en 2021, et environ 10 % les années antérieures. Cette hausse concerne surtout les sociétés et les entreprises individuelles « classiques », et beaucoup moins les micro-entrepreneurs. Les secteurs du commerce, de l’hébergement-restauration et de la construction concentrent une part importante de ces sorties.
Le nombre d’entreprises individuelles classiques diminue légèrement en 2023 pour s’établir à 1,2 million, soit un recul de 0,4 % après -0,1 % en 2022. Cette contraction reste néanmoins plus modérée que celle observée sur la période 2014-2021 (-1,1 % en moyenne annuelle). Leur contribution à la croissance globale du nombre d’entreprises est légèrement négative.
Le commerce enregistre la baisse la plus marquée, avec 110 000 entreprises individuelles, en recul de 6,7 % sur un an. Ce secteur constitue le principal facteur de diminution. Les activités de vente à domicile expliquent une partie du mouvement, mais celui-ci s’inscrit plus largement dans le recul du commerce de détail dans plusieurs segments, notamment alimentaire, pharmaceutique ou vestimentaire.
À l’inverse, l’industrie affiche une progression notable (+8,3 %), avec 48 700 entreprises. Cette hausse est principalement imputable au développement de la production d’électricité, notamment issue des énergies renouvelables, qui connaît une expansion très rapide. Toutefois, certaines activités artisanales, comme la boulangerie-pâtisserie, reculent nettement et viennent tempérer cette dynamique.
Le nombre de micro-entrepreneurs actifs atteint 1,9 million en 2023, en hausse de 6,5 % après +7,0 % en 2022. Cette catégorie contribue fortement à l’augmentation globale du nombre d’entreprises.
Les services constituent le principal levier de cette expansion. Les activités de services aux particuliers et de réparation progressent de plus de 11 %, même si ce rythme est inférieur à celui observé entre 2017 et 2022. Les activités dites « personnelles » — incluant bien-être, coaching ou tatouage — expliquent une large part de cette hausse, tout comme les soins de beauté.
Les services administratifs et de soutien connaissent également une forte croissance (+17,5 %), avec environ 160 000 micro-entrepreneurs. Cette évolution repose en grande partie sur le développement des activités de ménage et de secrétariat.
À l’opposé, le secteur des transports et de l’entreposage recule légèrement. Cette baisse est liée au repli des activités de livraison de colis ou de repas, qui représentent une part importante de ce secteur. En revanche, les activités de transport de personnes, notamment via les taxis et VTC, continuent de progresser.
Les sociétés représentent 2,7 millions d’unités en 2023, en hausse de 4,6 % après +5,6 % en 2022. Elles contribuent, à parts égales avec les micro-entrepreneurs, à la croissance globale du nombre d’entreprises.
Les activités spécialisées, scientifiques et techniques jouent un rôle central dans cette progression. Ce secteur compte 370 000 sociétés et affiche une croissance de 6,6 %. Il est porté par les fonctions de conseil aux entreprises et par les activités des sièges sociaux.
Le secteur financier et assurantiel contribue également à cette dynamique, notamment grâce au développement des sociétés de gestion.
Les services administratifs et de soutien enregistrent eux aussi une hausse significative, tirée par les activités de secrétariat et par la location d’équipements. Cette dernière bénéficie notamment de dispositifs fiscaux incitatifs, en particulier dans les territoires ultramarins.
La moitié des entreprises actives en 2014 le sont restées sans interruption jusqu’en 2023. Ce taux de survie est toutefois sous-estimé car il ne prend pas en compte les transformations juridiques ou les reprises.
Les sociétés présentent la meilleure résistance dans le temps, avec un taux de survie proche de 60 % à neuf ans, contre environ un tiers pour les micro-entrepreneurs. Parmi ces derniers, une faible proportion a changé de statut pour devenir entreprise individuelle classique.
À plus court terme, la survie à trois ans se maintient autour de 75 % entre 2014 et 2020. La progression des sociétés compense l’augmentation du poids des micro-entrepreneurs, généralement plus fragiles.
Les différences de pérennité entre secteurs tiennent d’abord à la proportion de micro-entrepreneurs, dont la durée de vie est plus courte. Leur taux de survie est inférieur d’environ 20 points à celui des autres formes d’entreprises.
Le secteur des transports se distingue par une forte fragilité, avec un taux de survie nettement inférieur à la moyenne. Cette situation s’explique à la fois par la forte présence de micro-entrepreneurs et par la moindre viabilité de leurs activités, souvent liées aux plateformes numériques.
À l’inverse, les activités de santé, d’action sociale et les services financiers affichent des taux de survie élevés, grâce à une structure plus stable et à une moindre dépendance aux formes d’entrepreneuriat les plus précaires.
En 2023, les micro-entrepreneurs représentent environ un tiers des entreprises actives. Leur présence s’étend à la quasi-totalité des secteurs, à l’exception de certaines professions réglementées ou d’activités peu compatibles avec ce statut. Leurs domaines d’activité sont variés : conseil, services administratifs, services à la personne, formation ou commerce en ligne. Dans la majorité des cas, ces activités reposent sur un nombre restreint de clients. Le secteur des transports, bien que très visible en matière de créations, ne représente qu’une faible part des entreprises actives, en raison d’un taux d’abandon élevé et d’un passage à l’activité effective limité. Enfin, pour une majorité de micro-entrepreneurs, ce régime constitue une condition déterminante de création : près des deux tiers d’entre eux déclarent ne pas avoir entrepris sans ce dispositif. Le relèvement des seuils de chiffre d’affaires en 2018 n’a cependant joué qu’un rôle marginal dans l’essor du nombre d’entrepreneurs, la plupart restant bien en dessous de ces plafonds. 2023.
Corse : un ralentissement de l’économie en 2025
Pour l’économie corse, l’année 2025 s’inscrit dans une phase de ralentissement de sa croissance. Ces dernières années, grâce à l’augmentation de la population et de la bonne tenue des recettes du tourisme, sa croissance avait été supérieure à la moyenne nationale. Les difficultés du secteur du bâtiment et la faible progression du pouvoir d’achat a pesé l’année dernière sur l’activité.
En 2025, la croissance française s’est établie à +0,9 % en moyenne annuelle, après +1,1 % en 2024, bénéficiant d’un environnement européen légèrement plus porteur. Cette stabilisation apparente masque toutefois une dégradation progressive des anticipations. Les ménages, dont le taux d’épargne demeure supérieur à 18 %, comme les entreprises, ont adopté des comportements de précaution face aux incertitudes politiques et géopolitiques.
En Corse, le contexte économique n’a pas été porteur. L’évolution des heures rémunérées, qui constitue un indicateur avancé de l’activité, traduit ce mouvement de ralentissement. En moyenne annuelle, celles-ci diminuent de 0,1 % en Corse en 2025, après une progression de 0,3 % en 2024. Cette évolution, mesurée sur le champ du secteur privé hors agriculture à partir des données de la déclaration sociale nominative (extraction mars 2026), recouvre en réalité des dynamiques infra-annuelles contrastées. Le premier semestre 2025 est marqué par une contraction de 0,2 % en glissement annuel, prolongeant l’érosion amorcée à la fin de l’année 2024. Le troisième trimestre enregistre un léger redressement, soutenu par la saison touristique estivale. Mais ce sursaut demeure temporaire : le quatrième trimestre voit un recul plus prononcé de l’activité, confirmant l’entrée dans une phase de ralentissement plus généralisé. À titre de comparaison, les heures rémunérées reculent de 0,4 % en France hors Mayotte sur l’ensemble de l’année 2025, après +0,3 % en 2024, traduisant un mouvement national plus marqué.
L’analyse sectorielle met en évidence une diffusion du ralentissement à l’ensemble des composantes de l’économie insulaire. Dans l’industrie, les heures rémunérées diminuent de 1,1 % en 2025, après une hausse de 0,9 % en 2024. Ce retournement intervient dès le début de l’année et s’accentue au fil des trimestres. Il est particulièrement prononcé dans les activités liées aux industries extractives, à l’énergie, à l’eau et à la gestion des déchets (-1,4 % en moyenne annuelle 2025). À l’inverse, la production de denrées alimentaires, de boissons et de tabac conserve une orientation positive (+0,4 % en 2025), illustrant la meilleure résilience des activités ancrées dans les ressources locales.
Le secteur de la construction constitue, en 2025, le principal foyer de contraction. Les heures rémunérées y reculent de 4,7 % en moyenne annuelle, après déjà -4,3 % en 2024. La dégradation est continue sur l’ensemble de l’année, avec un point bas atteint au deuxième trimestre 2025 (-6,2 % en glissement annuel). Ce recul est nettement plus marqué qu’au niveau national (-1,7 % en 2025), traduisant la sensibilité accrue du secteur insulaire aux conditions financières et à l’ajustement du marché immobilier. Il convient néanmoins de rappeler que les données relatives aux heures rémunérées dans la construction doivent être interprétées avec prudence, notamment en raison du mode spécifique d’indemnisation des congés payés, susceptible de générer des effets calendaires.
Le tertiaire marchand, qui constitue le socle de l’économie corse, continue d’afficher une progression en 2025, mais à un rythme ralenti : +0,7 % après +1,0 % en 2024. Cette croissance repose essentiellement sur les activités liées au tourisme. L’hébergement-restauration enregistre une hausse de 1,7 % des heures rémunérées sur l’année, tandis que les transports progressent de 2,5 %. À l’inverse, le commerce, qui représente une part significative de l’activité tertiaire, se contracte de 0,3 % en 2025, signe d’un essoufflement de la demande intérieure. Au niveau national, le tertiaire marchand recule de 0,4 % sur la même période, ce qui souligne la relative résilience de la structure insulaire, mais également sa dépendance à des facteurs exogènes.
Le tertiaire non marchand privé enregistre, pour sa part, une progression soutenue de 1,1 % en 2025, soit un rythme supérieur à celui observé au niveau national (+0,5 %). Cette dynamique confirme le rôle d’amortisseur joué par les activités peu exposées aux cycles économiques.
Le marché du travail traduit avec un léger décalage cette inflexion de l’activité. Au quatrième trimestre 2025 (données CVS en fin de trimestre), la Corse compte 128 980 emplois salariés, en recul de 0,4 % sur un an, soit une perte nette d’environ 500 emplois. Il s’agit de la première baisse enregistrée depuis la crise sanitaire de 2020. Ce repli est intégralement imputable au secteur privé, dont les effectifs diminuent de 1,0 % sur l’ensemble de l’année 2025, représentant environ 930 destructions de postes. À l’inverse, l’emploi public progresse de 1,2 %, générant plus de 400 créations nettes et atténuant ainsi l’ampleur du recul global.
La décomposition sectorielle de l’emploi confirme les fragilités structurelles. Dans la construction, qui représente 9 % de l’emploi salarié régional, les effectifs diminuent de 5,0 % en 2025 après -4,5 % en 2024. Dans l’industrie, qui ne regroupe que 6 % des salariés (soit environ 7 400 emplois hors intérim), l’emploi recule de 2,0 % en 2025, notamment dans les activités liées à l’énergie et à l’eau (-3,0 %). Le tertiaire marchand hors intérim, qui concentre 46 % de l’emploi, enregistre une baisse de 0,3 %, sous l’effet du recul des autres services (-4,2 %) et du commerce (-0,6 %), malgré une progression de l’hébergement-restauration (+0,7 %). À l’inverse, le tertiaire non marchand, qui représente 37 % des emplois, poursuit sa croissance (+1,3 % en 2025), porté par l’enseignement et la santé (+2,6 % chacun).
Cette dissociation croissante entre secteur public et secteur privé se traduit par une inflexion du chômage. Fin 2025, le taux de chômage localisé s’établit à 6,8 % de la population active, en hausse de 0,5 point sur un an. Il demeure inférieur au taux national (7,9 %), mais la tendance s’inverse après plusieurs années de décrue. En niveau trimestriel, la hausse atteint +0,2 point au quatrième trimestre 2025. Le nombre de demandeurs d’emploi inscrits à France Travail en catégories A, B et C s’élève à 18 190 fin 2025, soit une augmentation de 4 % sur un an (+700 personnes). Cette progression est en partie liée aux effets de la réforme du plein emploi entrée en vigueur en janvier 2025, qui modifie les modalités d’inscription et d’actualisation.
Le tissu entrepreneurial reflète également cette phase de ralentissement. En 2025, 6 560 entreprises sont créées en Corse dans les secteurs marchands non agricoles, soit une progression limitée à +0,6 % sur un an, après +5,4 % en 2024. Cette évolution est nettement inférieure à celle observée au niveau national (+4,9 %). La dynamique demeure portée par les services aux entreprises (+8,4 % en 2025), qui représentent 40 % des créations, tandis que les secteurs du commerce, des transports et de l’hébergement-restauration reculent de 2,0 %, et que la construction diminue de 3,2 %. Les micro-entrepreneurs représentent près des deux tiers des créations, en hausse de 1,0 %, essentiellement dans les services. Parallèlement, les défaillances d’entreprises augmentent sensiblement. En cumul sur douze mois, entre janvier et décembre 2025 (données Banque de France, extraction mars 2026), 470 procédures sont enregistrées, soit une hausse de 13 % par rapport à 2024. Ce niveau dépasse désormais celui observé avant la crise sanitaire. Les défaillances concernent majoritairement les services marchands (environ 60 %), avec une concentration notable dans l’hébergement-restauration, qui représente à lui seul 37 % des procédures, malgré une légère baisse dans ce secteur (-4,9 %).
En 2025, le secteur immobilier confirme l’ampleur du retournement engagé depuis 2022. Le nombre de logements autorisés s’établit à 3 700 sur l’année (données Sitadel, estimation mars 2026), en baisse de 3,6 % par rapport à 2024, alors qu’il progresse de 15,6 % en France hors Mayotte. Les disparités territoriales sont marquées : la Corse-du-Sud enregistre une hausse de 41,1 % des autorisations, tandis que la Haute-Corse subit un recul de 29,7 %. Les mises en chantier s’établissent à 1 700 logements en 2025, en baisse de 20,1 % sur un an, après déjà -7 % en 2024. Ce recul est particulièrement prononcé en Haute-Corse (-37,2 %). Parallèlement, la surface autorisée de locaux professionnels diminue de 34 % en 2025, traduisant un net repli de l’investissement productif.
Dans ce contexte, le tourisme demeure un facteur de soutien mais son dynamisme s’atténue. En 2025, la Corse enregistre 10,8 millions de nuitées dans les hébergements collectifs marchands, soit une hausse de 1,1 % sur un an, après +6,7 % en 2024. Cette progression modérée repose principalement sur la clientèle résidente (+1,5 %), tandis que la fréquentation étrangère progresse faiblement (+0,5 %), bien en deçà de la dynamique nationale (+7,4 %). Les campings, qui concentrent 41 % des nuitées, enregistrent une hausse de 2,6 % entre avril et septembre, portée exclusivement par la clientèle française (+8,1 %), tandis que la fréquentation étrangère recule (-4,4 %). L’hôtellerie progresse de 0,4 %, grâce à la clientèle internationale (+5,5 %), alors que la clientèle nationale diminue (-1,8 %). Enfin, les transports confirment la persistance d’une activité soutenue, avec 8,5 millions de passagers enregistrés en 2025 (+1,8 % sur un an), dont 4,4 millions dans le transport aérien (+1,6 %) et plus de 4 millions dans le transport maritime (+2,3 %). Cette dynamique reste toutefois étroitement liée à la saisonnalité touristique.
L’économie corse en 2025 a tenu grâce à des facteurs assez traditionnels et pas obligatoirement porteurs pour l’avenir : la dépense publique et le tourisme. Les déséquilibres s’accentuent avec la contraction du secteur privé, la dépendance accrue au tertiaire non marchand, l’affaiblissement de la construction et montée des défaillances d’entreprises. Dans un environnement marqué par la remontée des prix de l’énergie au début de l’année 2026, ces fragilités pourraient être mises à l’épreuve comme le prouve le blocage des ports par les marins pêcheurs au début du mois d’avril. Pour une économie insulaire dépendante de ses approvisionnements extérieurs, le renchérissement des coûts de transport constitue un vecteur puissant de diffusion de l’inflation, susceptible d’éroder le pouvoir d’achat et de peser sur la compétitivité touristique.
Vers un nouveau système mondial des échanges
Dans le récit qu’en fait le président Donald Trump, le 2 avril 2025 aurait été « l’un des jours les plus importants… de l’histoire américaine ». Il accuse alors les alliés d’avoir « pillé » les États-Unis avant de proclamer une « déclaration d’indépendance économique » à travers l’instauration de droits de douane massifs et incohérents. Le monde réagit vivement et menace de riposter. Le ministre du Commerce japonais promet une réponse « rapide et audacieuse ». Mark Carney, Premier ministre du Canada, annonce des représailles « maximales sur les États-Unis ». Emmanuel Macron appelle l’Europe à préparer son « bazooka commercial ». Une guerre commerciale totale semble imminente. Les dommages causés par les droits de douane sont bien réels. Le taux effectif des droits de douane américains a brièvement dépassé les 20 %. Même après être revenu à 10,5 %, il demeure à son niveau le plus élevé depuis les années 1940. Le déploiement erratique de ces mesures pèse sur l’investissement. Dans les économies avancées, la construction de nouvelles usines a reculé de plus d’un quart en 2025. La part des échanges réalisés selon des règles non discriminatoires — principe central du système commercial mondial — est passée de 80 % à 72 % en un an, selon l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
La rupture annoncée n’a pourtant pas réellement eu lieu. À certains égards, le commerce mondial a démontré sa résilience et a bravé les propos les présidentiels avec une croissance, en 2025, de près de 5 %, soit plus rapidement que celle de l’économie mondiale. Le mur tarifaire américain s’est révélé poreux, truffé d’exemptions liées aux revirements de Donald Trump. Environ la moitié des importations de biens entrent encore aux États-Unis sans droits de douane, selon Bloomberg Economics. Le déficit commercial de biens, principal sujet d’irritation du président, loin de se réduire s’est accru à plus de 1 200 milliards de dollars, soit 4 % du PIB, les importations ayant atteint un niveau record. Certes, leur augmentation est en partie liée à des achats de prévention de la part des importateurs. Il n’en demeure pas moins que le Président américain est loin d’avoir remporté une victoire.
Les droits de douane ont modifié l’origine des importations américaines bien plus que leur volume. Les taxes punitives visant la Chine, qui ont parfois dépassé 100 %, ont presque interrompu les échanges directs entre les deux puissances économiques. Entre mai et décembre, les importations en provenance de Chine ont été inférieures de plus de 40 % à celles observées sur la même période en 2024. Dans le même temps, les importations en provenance de Thaïlande et du Vietnam ont progressé de plus de 40 %. Les entreprises se sont adaptées en jouant sur la carte des droits. Les producteurs d’Asie du Sud-Est ont ainsi récupéré une grande partie des ventes chinoises, notamment dans les ordinateurs portables. Ils ont été capable de se lancer dans de l’assemblage ou dans le remballage, les entreprises chinoises fournissant les produits ou les pièces détachées.
Plusieurs pays ont même réussi à améliorer leur position commerciale vis-à-vis des Etats-Unis. Ainsi, l’Inde, malgré des droits de douane pouvant atteindre 50 %, a également augmenté ses exportations vers ce pays grâce aux ventes de smartphones exemptés de taxes. Les importations liées l’intelligence artificielle — en particulier les semi-conducteurs et les équipements pour centres de données — ont été largement épargnées par la hausse des droits et ont fortement progressé. Taïwan, premier producteur mondial de microprocesseurs avancées, a enregistré une hausse de 80 % de ses exportations vers les États-Unis.
Le commerce mondial a bien résisté à l’épreuve des droits de douane américains car il n’y pas eu d’enclenchement de spirale protectionniste. Lors du précédent épisode de hausse brutale des droits de douane, avec la loi Smoot-Hawley de 1930, les partenaires des États-Unis avaient riposté symétriquement. Le commerce mondial s’était alors contracté des deux tiers en quatre ans. En 2025, au lieu d’ériger leurs propres barrières, les pays ont choisi de contourner le problème américain en recherchant de nouveaux marchés, en concluant de nouveaux accords et en renforçant leurs liens mutuels. Au total, les hausses de droits n’ont concerné qu’environ 11 % du commerce mondial, bien moins que ce qui était redouté initialement. La Chine a réorienté une partie de ses exportations tout comme les Etats membres de l’Union européenne. Le Royaume-Uni, le Japon et la Corée du Sud ont enregistré une baisse de leurs exportations vers les États-Unis reculer après le « Liberation Day », mais leurs exportations globales ont continué de progresser. Entre mai et décembre 2025, les échanges entre le Royaume-Uni, le Canada, l’Union européenne, le Japon, la Corée du Sud et la Suisse ont augmenté de 12 % par rapport à l’année précédente, alors même que leurs exportations vers les États-Unis reculaient de 6 %. L’Union européenne a finalisé un accord avec le Mercosur, bloc sud-américain, après vingt-cinq ans de négociations et malgré l’opposition française. Elle a également conclu des accords avec l’Australie, l’Inde et l’Indonésie, venant enrichir un réseau préférentiel déjà très dense. Le Royaume-Uni a conclu son accord commercial post-Brexit le plus important avec l’Inde. Celle-ci, longtemps prudente en matière de libéralisation des échanges, a signé deux nouveaux accords en un an, avec Oman et la Nouvelle-Zélande. Selon l’hebdomadaire, The Economist, plus de quinze accords impliquant le Royaume-Uni, le Canada, l’Union européenne et d’autres partenaires ont été conclus au cours de l’année écoulée, couvrant plus de 400 milliards de dollars d’échanges. Les pays réduisant leurs barrières commerciales représentent plus d’un quart des importations mondiales, contre moins d’un huitième pour les États-Unis. Un nouveau paysage du commerce mondial se met en place avec d’un côté les Etats-Unis qui optent pour le protectionnisme et de l’autre un très grand nombre de pays qui privilégient le libre-échange.
Malgré l’échec de sa politique commerciale et la décision de la Cour suprême d’invalider certains droits de douane fondés sur l’International Emergency Economic Powers Act, y compris les mesures dites « réciproques », Donald Trump n’entend pas désarmer sur ce sujet. Il a entrepris de reconstruire son arsenal tarifaire. En mars dernier, l’administration républicaine a ouvert des enquêtes visant 16 partenaires commerciaux, invoquant des « surcapacités structurelles » dans l’industrie manufacturière, ainsi que 60 autres procédures liées au travail forcé. Par ailleurs, les dysfonctionnements du système multilatéral persistent. Une réunion ministérielle de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) au Cameroun, achevée le 30 mars dernier, s’est soldée par peu d’avancées, entravée par les règles de consensus de l’organisation.
La guerre en Iran avec le blocage du détroit d’Ormuz souligne l’interdépendance des Etats au niveau du commerce international. Les Etats-Unis ont, à ce titre, réclamé l’intervention des alliés pour libérer le détroit. De même, ils ont lors de la réunion de l’OMC réclamé la poursuite du moratoire sur les droits de douane appliqués au commerce numérique. Quand les Etats-Unis sont en position de force, ils demeurent favorables au libre-échange. Le système mondial des échanges ne peut être démantelé puis mobilisé à la carte. Un nouvel ordre commercial se met en place et — fondé sur des coalitions de pays volontaires, mais toujours structuré autour de l’ouverture et de règles communes. Il est possible que par leur politique, les États-Unis qui furent les architectes de l’ancien système, ne soient plus le centre du nouveau. La guerre en Iran avec ses conséquences majeures en matière d’approvisionnement en énergie de l’Europe comme de l’Asie, pourrait accélérer l’évolution des échanges internationaux.
L’Iran ou l’ironie de l’histoire
Depuis le milieu des années 1990, les pays du Moyen-Orient étaient perçus comme des fournisseurs fiables de pétrole à bas coût. Même la deuxième guerre du Golfe entre les États-Unis et l’Irak avait eu peu de conséquences. En revanche, la troisième guerre du Golfe, entrée dans sa cinquième semaine, a brisé cette image. Avec un détroit d’Ormuz largement fermé, 15 % du pétrole mondial ne parvient plus à ses clients. Tous les États du Golfe ont réduit leur production et leurs recettes d’exportation sont en forte baisse. Ironie de l’histoire, l’Iran engrange désormais presque deux fois plus de revenus quotidiens issus de ses ventes de pétrole qu’avant le début des bombardements américains et israéliens, ses tankers pouvant circuler librement. Sur le terrain militaire, le pays, malgré une résistance qui ne manque pas de surprendre, est éprouvé, mais sur le terrain énergétique, il l’emporte.
L’évaluation des volumes exportés par l’Iran est délicate, car le pays est passé maître dans le contournement des sanctions. Les tankers iraniens se montrent plus discrets que jamais. Les fournisseurs d’imagerie satellitaire ont suspendu leurs mises à jour dans la région et les brouillages électroniques plongent le Golfe dans une opacité accrue. Selon l’hebdomadaire The Economist, le pays exporterait actuellement entre 2,4 et 2,8 millions de barils par jour, dont 1,5 à 1,8 million de brut — soit un niveau équivalent, voire supérieur, à celui de l’an dernier. Ces volumes sont en outre vendus deux fois plus cher. L’essentiel des recettes est désormais capté par le Corps des Gardiens de la révolution islamique (IRGC). La Chine joue un rôle actif en facilitant la circulation des flux financiers. Les ressources financières iraniennes sont logées dans ce pays afin d’éviter les saisies occidentales, en premier lieu américaines.
Le commerce pétrolier iranien repose sur trois piliers : les réseaux commerciaux, la logistique maritime et un système bancaire parallèle. S’agissant des ventes, celles-ci sont officiellement assurées par la National Iranian Oil Company (NIOC), mais, dans la réalité, elles sont contrôlées par différentes instances. Dans un pays en manque de devises, le pétrole sert, en effet, de quasi-monnaie. Différentes factions de l’appareil d’État — du ministère des Affaires étrangères aux forces de police — reçoivent des volumes qu’elles peuvent commercialiser. Certaines fondations religieuses disposent également de quotas leur permettant de financer leurs activités.
L’ensemble de ces circuits est contrôlé par une vingtaine d’oligarques, qui mobilisent leurs réseaux pour transformer le pétrole en liquidités. Les systèmes politiques, religieux et pétroliers sont imbriqués, avec en tête de pont les Gardiens de la Révolution. Depuis le début du conflit, ces derniers ont renforcé leur emprise sur le transport maritime. Ils exercent un contrôle étroit sur le détroit d’Ormuz et sur les infrastructures logistiques du Golfe. Des entreprises officiellement privées sont, dans les faits, dans le giron des Gardiens. Les logisticiens iraniens travaillent à sécuriser les cargaisons, dont la valeur peut atteindre 150 à 200 millions de dollars — bien supérieure à celle des navires qui les transportent. Sur l’île de Kharg, point de départ de 90 % du brut iranien, des procédures d’évacuation d’urgence ont été instaurées. Les navires peuvent couper leurs amarres et quitter les quais sans assistance. D’autres terminaux, comme Jask, Lavan ou Sirri, ont été activés afin d’expédier la production iranienne.
Avant leur départ, les navires communiquent aux Gardiens de la révolution l’ensemble de leurs informations — cargaison, équipage, destination. Après validation, ils reçoivent un code d’autorisation. À l’approche du détroit, ils doivent le transmettre par radio. En cas de conformité, une embarcation des Gardiens les escorte. Les routes empruntées longent désormais les côtes iraniennes, permettant un contrôle renforcé. Certains tankers doivent même s’acquitter de droits de passage de plusieurs millions de dollars. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les États-Unis, après plus de cinq semaines de combats, n’ont pas réussi à désorganiser les Gardiens de la Révolution ni à empêcher leur maîtrise du détroit.
Les États-Unis sont pris entre deux feux. D’un côté, ils tentent d’empêcher l’asphyxie de la région et ont décidé un assouplissement partiel des sanctions à l’encontre de l’Iran. De l’autre, ils souhaitent anéantir l’économie iranienne. Par prudence et par habitude, les transporteurs iraniens continuent d’utiliser toutes les techniques de dissimulation : usurpation d’identité de navires, falsification de documents, brouillage des positions. Les cargaisons sont souvent transférées en mer, au large de la Malaisie ou de Singapour, vers des navires « propres » pour la dernière étape du voyage. Ils recourent aux mêmes méthodes que les Russes.
La quasi-totalité des exportations iraniennes de pétrole a pour destination finale la Chine (plus de 90 %). Les acheteurs sont principalement de petites raffineries indépendantes — les « teapots » — situées dans la province du Shandong. Officiellement distinctes des grands groupes publics chinois, elles entretiennent en réalité des liens complexes avec ces derniers. Cette organisation vise à éviter les sanctions américaines. Avant la guerre, ces raffineries bénéficiaient de rabais de 18 à 24 dollars par baril sur le pétrole iranien. Avec la raréfaction de l’offre régionale, cette décote s’est réduite à 7 à 12 dollars. En tenant compte des coûts de transport, le brut iranien livré en Chine est désormais plus cher que le Brent. Le prix à terme du pétrole iranien a augmenté de 85 % par rapport à son niveau d’avant-guerre. Cette situation pèse lourdement sur les marges des raffineries chinoises, d’autant que le plafonnement des prix de l’essence limite la répercussion des coûts sur les consommateurs. Toutefois, certaines entreprises publiques envisagent désormais d’acheter du pétrole iranien dans le cadre des exemptions américaines, ce qui pourrait officialiser davantage les échanges entre les deux pays.
Les paiements du pétrole transitent par des comptes fiduciaires temporaires, souvent ouverts dans de petites banques chinoises ou à Hong Kong, au nom de sociétés écrans. Les fonds sont ensuite redistribués à travers un enchevêtrement de comptes vers leurs destinataires finaux. Une partie de ces ressources reste en Chine pour financer les importations iraniennes ; le reste est disséminé à l’échelle mondiale. Des transactions ont ainsi été identifiées avec des entreprises en Inde, au Kazakhstan ou en Turquie. Ce système bancaire parallèle, piloté par des entités liées au ministère iranien de la Défense ou aux Gardiens de la Révolution, fonctionne comme un réseau de banques informelles. Les Iraniens sont capables de s’adapter rapidement pour éviter les sanctions. Ainsi, lorsque les Émirats arabes unis ont renforcé leur coopération avec les États-Unis en matière de renseignement financier, l’Iran a réorienté ses flux vers d’autres circuits. Les responsables iraniens fragmentent les transactions en multiples couches de sociétés écrans afin de ne pas être repérés. Récemment, 6 à 7 milliards de dollars ont été déplacés vers de nouveaux refuges, notamment en Asie de l’Est, en Europe et dans le Caucase. Cette complexité accrue rend les flux plus difficiles à tracer, y compris pour la banque centrale iranienne, tout en facilitant les détournements par les élites du régime. Ce système est la clé de survie du régime : il permet de financer les prestations sociales en faveur des ménages les plus modestes et d’acquitter les importations, notamment alimentaires.
La guerre au Moyen Orient souligne que la puissance ne se mesure pas uniquement à la capacité de destruction, mais à l’aptitude à contourner et à détourner les règles. En situation de faiblesse, l’Iran résiste sur le plan militaire et réussit à maintenir ses ressources sous les bombes. La guerre en cours ne redessine pas seulement les rapports de force militaires ; elle accélère la constitution d’un ordre énergétique et financier parallèle avec en son cœur la Chine, l’Iran et la Russie.


