24 juillet 2026

Le Coin des tendances – souverainisme financier – pharmaceuique

Les dangers du souverainisme financier

Les Etats-Unis ne cachent plus d’utiliser tous les moyens pour imposer leurs vues à leurs alliés ou à leurs partenaires commerciaux. Au mois de juin, Jamieson Greer, le principal responsable américain chargé du commerce, s’est plaint que Pix, le système brésilien de paiement instantané, défavorisait des entreprises américaines telles que Visa et Mastercard. En réaction, les États-Unis ont proposé de majorer les droits de douane applicable aux importations brésiliennes de 25 %. Pour le moment, les menaces de l’administration républicaine ont laissé de marbre les Brésiliens. « Pix est une réussite brésilienne et nous n’y renoncerons pas », a répliqué Luiz Inácio Lula da Silva, le président du Brésil  qui n’est pas avare en critiques à l’encontre de la politique américaine. Même son rival de droite et considéré comme un supporter de Donald Trumo, Flávio Bolsonaro, s’est déclaré peu disposé à abandonner le système. Il a plutôt suggéré un compromis par lequel le Brésil s’engagerait à ne pas relier Pix à des infrastructures de paiement transfrontalières concurrentes de celles des États-Unis.

Cet épisode illustre la nouvelle réalité géopolitique de la finance mondiale. Les États-Unis mettent en œuvre ce que Scott Bessent, le secrétaire au Trésor, a récemment qualifié de « diplomatie économique du XXIe siècle », dans laquelle l’accès mondial au dollar et à l’économie américaine n’est désormais plus inconditionnel et automatique. Face aux menaces américaines, les Etats tentent de réagir en instituant des circuits indépendants de financement. Le système financier mondial se fragmente ainsi en systèmes régionaux et nationaux. Les paiements sont le premier domaine touché par cette évolution, qui constitue une source de préoccupation pour Visa et Mastercard, le duopole américain du secteur.

En janvier, Aurore Lalucq, présidente de la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, a averti qu’une Amérique hostile pourrait couper l’accès aux infrastructures de paiement. « Vous ne pourrez pas dire que vous n’avez pas été prévenus », a-t-elle déclaré, appelant l’Europe à bâtir ses propres solutions. Quelques semaines plus tard, plusieurs dirigeants de banques britanniques se seraient réunis à Londres pour examiner la création d’un concurrent britannique de Visa et Mastercard. « Il est important pour nous tous de garder le contrôle de nos paiements numériques », a également souligné Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE).

La crainte que les systèmes de paiement contrôlés par les Occidentaux puissent être utilisés comme une arme était autrefois limitée aux pays entretenant des « relations géopolitiques conflictuelles » avec les États-Unis. Lorsque les sanctions américaines et européennes ont coupé l’accès de la Russie aux infrastructures internationales de paiement, le pays s’est replié sur son propre système de messagerie financière, le SPFS, et sur son réseau de cartes bancaires, Mir. La Chine a elle aussi développé des infrastructures transfrontalières, grâce à des initiatives publiques et à l’expansion de géants privés tels qu’Alipay et WeChat Pay.

L’objectif de la Chine, de la Russie ou de l’Europe est de bâtir un système indépendant de paiement. Xu Gao, économiste à Bank of China, estimait en mai que, plutôt que de chercher avant tout à convertir en yuans les flux transfrontaliers, la Chine devait donner la priorité à la « sécurisation des canaux de paiement internationaux » et à « l’expansion mondiale du réseau de paiement en renminbis ».

Pour les Etats qui souhaitent diversifier les infrastructures par lesquelles transitent les paiements transfrontaliers, une première solution consiste à construire leurs propres systèmes. Plusieurs projets européens accélèrent après des années de retard. L’Espace unique de paiement en euros, ensemble d’infrastructures destinées aux paiements libellés en euros, compte désormais 41 pays membres. Une coalition de banques européennes et d’entreprises de technologie financière soutient Wero, un portefeuille numérique conçu pour intégrer les systèmes nationaux de paiement instantané, comme la plateforme néerlandaise iDeal. La BCE espère également lancer un euro numérique émis par la banque centrale d’ici à 2029 qui aurait comme avantage de permettre un système de paiement indépendant avec une absence de frais. Les banques européennes travaillent également à ma mise en place d’un tel système qui pourrait s’appuyer sur le « carte bleue ». Une autre solution consiste à délaisser les infrastructures américaines au profit de celles de la Chine. Bank of China a récemment intégré plusieurs dizaines de pays à son système de yuan numérique destiné aux échanges transfrontaliers. En mars, le système chinois de paiement interbancaire transfrontalier CIPS, concurrent du réseau interbancaire SWIFT, installé en Belgique mais dominé par les États-Unis, a traité en moyenne 920 milliards de yuans, soit 134 milliards de dollars de flux quotidiens. Ce montant est supérieur de 20 % à celui enregistré au cours du même mois de l’année précédente. En avril, le volume des transactions sur une seule journée a atteint un nouveau record historique de 1 200 milliards de yuans, selon FXC Intelligence, un fournisseur de données.

Une troisième possibilité consiste à délaisser les projets internationaux au profit d’accords bilatéraux. L’United Payments Interface, ou UPI, système indien reposant sur des codes QR, fonctionne actuellement dans neuf autres pays, tandis que plusieurs États sont en cours d’adhésion.

À court terme, l’insuffisance de liquidités dans certaines monnaies pourrait limiter le volume des transferts sur certains axes. La grande majorité des paiements continuera donc à emprunter les infrastructures américaines, ou des systèmes auxquels les États-Unis ont accès. À plus long terme, les innovations en matière de monnaie numérique pourraient permettre à un nombre beaucoup plus important de paiements de détail de contourner entièrement les circuits traditionnels.

L’essor des systèmes « souverains », en particulier en Europe qui représente une part importante de l’activité internationale de Visa et Mastercard, pourrait entamer leurs remarquables marges opérationnelles, supérieures à 50 %. Dans leurs derniers rapports annuels, les deux entreprises ont mentionné comme un risque pour leur activité le traitement « préférentiel » accordé aux systèmes nationaux de paiement. Elles suscitent des doutes de la part des investisseurs ce qui provoque la basse du cours de leurs actions en bourse.

Les dirigeants de ces groupes tentent de rassurer leurs clients en ce qui concerne leur indépendance par rapport au pouvoir américain. En mai, Visa a annoncé un investissement de 500 millions d’euros, 571 millions de dollars, dans ses infrastructures européennes, notamment dans un centre technologique en Pologne qui devrait ouvrir en 2027. En avril, ses dirigeants ont également annoncé un partenariat avec l’entreprise chinoise UnionPay afin de proposer des paiements en temps réel en Chine. Mastercard s’efforce également de protéger son activité des bouleversements géopolitiques. « Un réseau européen de paiement existe aujourd’hui et agit dans l’intérêt de l’Europe. Ce réseau, c’est Mastercard », écrivait en 2025 Kelly Devine, présidente des activités européennes de Mastercard. Pour étayer de telles affirmations, l’entreprise construit en France trois centres de données, pour un coût de 250 millions d’euros. Ils viendront s’ajouter à la douzaine de centres qu’elle possède déjà en Europe.

La course au souverainisme financier a un coût. Le Conseil de stabilité financière, organisme international chargé de suivre les progrès accomplis en matière de paiements transfrontaliers, estime que cette fragmentation empêchera probablement le G20 d’atteindre les objectifs qu’il s’était fixés en 2020 pour les paiements internationaux, en particulier en matière de rapidité et de réduction du coût des transferts de fonds. Le risque est l’émergence de systèmes régionaux incompatibles entre eux. Une telle situation favoriserait la fraude financière et le contournement des sanctions. Elle porterait également préjudice à l’économie mondiale. Un rapport financé par SWIFT — et réalisé par Economist Enterprise, estime que, si les tendances actuelles se poursuivent, la fragmentation financière pourrait amputer le PIB mondial de 2,6 % d’ici à 2030. La quête de la souveraineté en matière de paiement pourrait ainsi  coûter plus cher qu’ils ne l’imaginent et surtout éroder la croissance au moment où celle-ci est indispensable pour financer la hausse des dépenses publiques.

Quand un laboratoire pharmaceutique veut révolutionner le monde !

En 1876, Eli Lilly, ancien combattant de la guerre de Sécession, fonda à Indianapolis une entreprise destinée à apporter de la rigueur scientifique à un marché du médicament alors envahi par les charlatans et les remèdes miracles. Il contribua ainsi à l’avènement de l’industrie pharmaceutique moderne. Un siècle et demi plus tard, l’entreprise Lilly ndirigée par David  Ricks, entend rester à la pointe du secteur des médicaments qui est devenue au sein des pays occidentaux un des plus importants.

Lilly est le laboratoire pharmaceutique le mieux valorisé au monde et le premier à avoir franchi le seuil des 1 000 milliards de dollars de capitalisation, rejoignant ainsi un club essentiellement composé d’entreprises technologiques comme Apple, Microsoft ou Alphabet. Depuis le début de l’année 2023, le cours de son action a plus que triplé. Les analystes s’attendent à ce que son chiffre d’affaires augmente, en moyenne, d’environ 15 % par an jusqu’à la fin de la décennie, soit un rythme plus de trois fois supérieur à la médiane de ses concurrents. Les investisseurs valorisent désormais Lilly davantage comme un géant technologique que comme un laboratoire pharmaceutique.

Cet enthousiasme repose en grande partie sur les agonistes du GLP-1, une nouvelle classe de médicaments contre l’obésité qui a transformé aussi bien l’entreprise que l’ensemble du secteur. Zepbound, le traitement amaigrissant injectable de Lilly, a généré 4,9 milliards de dollars de ventes en 2024, sa première année complète de commercialisation. Cette année, les analystes s’attendent à ce que ses ventes soient quatre fois plus élevées. Lilly représente désormais les trois cinquièmes des ventes de médicaments GLP-1 aux États-Unis. Bloomberg Intelligence estime que l’entreprise pourrait s’adjuger les deux tiers d’un marché mondial des traitements contre l’obésité dont la valeur annuelle dépasserait 120 milliards de dollars en 2030.

Pour de nombreux dirigeants, conquérir l’un des plus grands marchés de l’histoire de l’industrie pharmaceutique constituerait déjà un accomplissement suffisant. Ce n’est pas le cas de Dave Ricks, directeur général de Lilly. Dans un entretien accordé à The Economist, il a exposé un projet bien plus ambitieux. Il veut faire de son entreprise un laboratoire pharmaceutique d’un nouveau genre, davantage tourné vers la préservation de la santé que vers le seul traitement des maladies, tout en empruntant certaines méthodes économiques à la Silicon Valley.

L’ascension rapide de Lilly dans le domaine des médicaments contre l’obésité explique en partie cette confiance. Novo Nordisk, son concurrent danois, avait lancé son traitement aux États-Unis plus de deux ans avant Lilly. Pourtant, dès 2025, Zepbound avait dépassé le médicament de Novo. Le succès du médicament de Lilly résulte à la fois de sa supériorité scientifique et de la qualité du marketing de l’entreprise. Zepbound permet une perte de poids plus importante tout en provoquant moins d’effets secondaires. Lilly a également investi très tôt dans ses capacités de production, pratiqué des prix plus bas et a rapidement compris que l’obésité deviendrait un marché grand public autant qu’un marché médical.

L’avance de Lilly dans les médicaments contre l’obésité est remise en cause. Plus de 120 entreprises développent actuellement des traitements et au moins 190 molécules candidates font l’objet d’essais cliniques. La réponse de Lilly consiste à couvrir tout l’échiquier avec des traitements offrant différentes combinaisons d’efficacité, de tolérance et de facilité d’utilisation. Ses capacités de production constituent un autre avantage.  Depuis 2020, Lilly s’est engagée à investir plus de 50 milliards de dollars dans l’augmentation de sa production, pariant que la capacité à fabriquer ces médicaments à grande échelle comptera autant que leur découverte.

Pour Lilly, l’enjeu dépasse toutefois largement la réduction du poids. Les agonistes du GLP-1 se révèlent utiles dans la réduction des risques de maladies cardiovasculaires, d’apnée du sommeil et de maladie rénale chronique. Les premiers résultats disponibles suggèrent qu’ils pourraient également contribuer au traitement des addictions et de certaines maladies psychiatriques. Lilly veut prouver à la communauté internationale que ses médicaments peuvent empêcher les maladies d’apparaître. Cette quête de prévention façonne son portefeuille de recherche. En juin, le groupe a dépensé 7,8 milliards de dollars pour acquérir Centessa Pharmaceuticals, une entreprise de biotechnologie qui développe un traitement contre la narcolepsie, maladie affectant la capacité du cerveau à réguler les cycles du sommeil. Daniel Skovronsky, directeur scientifique de Lilly, explique que l’un des attraits des médicaments régulant le sommeil tient au fait que leurs bénéfices pourraient être aussi étendus que ceux des agonistes du GLP-1. Lilly teste également le donanemab, son médicament contre la maladie d’Alzheimer, chez des patients ne présentant encore aucun symptôme, afin de déterminer si une prise en charge précoce peut retarder, voire prévenir, l’apparition de la maladie.

Ce modèle constitue une révolution qui doit être intégrer par les systèmes de santé qui ont été conçus pour soigner les maladies, non pour les prévenir. Se pose également l’épineuse question du financement. Les coûts des médicaments préventifs sont immédiats, quand les économies qu’ils permettent de réaliser peuvent ne se matérialiser que plusieurs années plus tard. Il est donc difficile pour les assureurs d’évaluer ces traitements et d’en justifier le remboursement. La prévention comporte aussi un risque de surdiagnostic et de surtraitement, qui soulève des interrogations délicates : qui doit recevoir ces médicaments et à quel moment ?

Le dirigeant de Lilly estime que son entreprise n’est plus un simple laboratoire pharmaceutique, mais une société technologique, insistant sur la fluidité du parcours des patients et sur la création de plateformes. Il estime également que la fabrication des médicaments doit, elle aussi, évoluer. La découverte et la commercialisation d’un médicament prennent généralement plus de dix ans, coûtent au moins 2,5 milliards de dollars et obligent, dans une large mesure, à repartir de zéro à chaque fois. Lilly veut changer ce modèle. Pour Lilly, les agonistes du GLP-1 non comme un produit, mais comme une plateforme : une base commune à partir de laquelle plusieurs médicaments peuvent être élaborés par l’ajout d’autres hormones. Les synergies industrielles sont tout aussi importantes. D’autres médicaments, notamment injectables, peuvent emprunter « les mêmes rails » que les traitements GLP-1 et partager une grande partie de leurs infrastructures de production, ce qui permet de réduire les coûts.

Cette soif de technologie n’empêche pas Dave Ricks d’être dubitatif sur le potentiel de l’intelligence artificielle. Si les dirigeants d’Alphabet (google) évoquent la possibilité que cette technologie permette de « guérir toutes les maladies » d’ici une décennie, Dave Ricks souligne néanmoins que les modèles actuels ne comprennent pas la biologie. Tant que l’intelligence artificielle ne sera pas capable de raisonner à partir des règles fondamentales qui régissent le corps humain, son rôle dans la découverte de médicaments restera, à ses yeux limité. « Le chemin sera long et difficile. » Selon lui, les bénéfices les plus immédiats de l’IA résident plutôt dans sa capacité à rendre moins byzantin un système de santé paralysé par une paperasserie sans fin. Malgré tout, Lilly s’est associée au fabricant de semi-conducteurs Nvidia pour construire ce que les deux entreprises présentent comme le plus puissant supercalculateur d’intelligence artificielle de l’industrie pharmaceutique. Celui-ci servira à entraîner des modèles biomédicaux. Lilly a également commencé à partager avec certaines entreprises de biotechnologie des modèles d’IA entraînés à partir de ses données exclusives, en échange des données produites par ces partenaires.

Dave Ricks a, par ailleurs, adopté une autre pratique venue de la Silicon Valley. Contrairement à la plupart des dirigeants de groupes pharmaceutiques, qui se tiennent à l’écart des projecteurs, il est devenu un intervenant régulier dans les podcasts et les forums publics, où il parle autant de l’avenir de la santé que de Lilly. Cette présence s’explique en partie, reconnaît-il, par la position désormais dominante de son entreprise. Il considère néanmoins que les grands laboratoires pharmaceutiques peuvent mieux expliquer leur activité. En s’exprimant publiquement, il espère rendre l’industrie et son rôle dans la société un peu plus faciles à comprendre.