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La productivité sauvera-t-elle les Etats-Unis ?
Selon le futur président de la banque centrale américaine, Kevin Warsh, le développement de l’intelligence artificielle serait source de gains de productivité, permettant le recul de l’inflation, recul qui favoriserait la baisse des taux d’intérêt. Donald Trump partage cette analyse, au point d’affirmer haut et fort que l’inflation a déjà été vaincue aux États-Unis. Or, les dernières statistiques sont en contradiction totale avec la thèse de l’administration républicaine.
Aux États-Unis, l’intelligence artificielle constitue un moteur important de la croissance. Elle en serait responsable à hauteur de 25 %. En 2025, la progression de 2,3 % du PIB s’est accompagnée d’une faible création d’emplois, témoignant de la vivacité des gains de productivité. Dans les secteurs d’activité où l’intelligence artificielle a profondément modifié les techniques de production (distribution, transport et logistique, services aux entreprises, services financiers, information), l’emploi a stagné ou reculé en 2025.
Malgré la forte augmentation des droits de douane en 2025, mesure par nature inflationniste, l’indice des prix n’a progressé que faiblement. Les prix des services se sont ainsi orientés à la baisse. L’inflation sous-jacente, tout en demeurant supérieure à 2 %, est en recul. Les hausses de salaires, de l’ordre de 3,8 % par an en 2025, ont été en grande partie compensées par les gains de productivité, ce qui explique le ralentissement de l’inflation.
Mais, dans les faits, les acteurs économiques s’attendent à une accélération des prix aux États-Unis. L’augmentation des droits de douane ne se répercute réellement dans les prix de vente que depuis quelques mois et devrait se faire sentir pleinement en 2026. Par ailleurs, la lutte contre l’immigration aboutit à une stagnation de la population active et donc à des tensions salariales. Les États-Unis ne créent plus d’emplois non pas uniquement en raison des gains de productivité, mais aussi faute d’actifs disponibles. L’inflation est désormais attendue à 3 % pour l’année 2026.
Parallèlement, la croissance américaine a été revue à la baisse au titre du quatrième trimestre 2025 : elle s’est établie à 0,7 %, contre 4,4 % au troisième trimestre. Sur les trois derniers mois de l’année, l’activité a certes été pénalisée par la fermeture des administrations publiques (shutdown) pendant 43 jours. Toutefois, les ventes finales aux acheteurs privés intérieurs — qui excluent les dépenses publiques, le commerce extérieur et les variations de stocks — ont également été révisées à la baisse. Cet indicateur de la demande intérieure, étroitement surveillé par les décideurs, n’a progressé que de 1,9 %, contre 2,4 % estimés initialement et 2,9 % au troisième trimestre. Avant même le déclenchement de la guerre en Iran, l’activité américaine était déjà poussive, contrairement aux allégations présidentielles.
Dans ce contexte, la Réserve fédérale est confrontée à un dilemme. La situation économique et géopolitique l’incite à ne pas réduire ses taux directeurs afin d’éviter un emballement de l’inflation. En revanche, l’existence de gains de productivité pourrait lui offrir des marges de manœuvre. Elle cherchera sans nul doute à attendre la fin du conflit avant de s’engager dans une phase d’assouplissement monétaire.
En zone euro, le débat est d’une autre nature. La productivité par tête stagne depuis 2017. Environ 2 % des entreprises européennes utilisent l’intelligence artificielle, contre 30 % aux États-Unis. Par ailleurs, 61 modèles de langage d’IA ont été développés aux États-Unis, contre seulement 21 dans l’Union européenne. Les États-Unis mobilisent environ 50 % de la puissance mondiale de calcul dédiée à l’IA, contre 10 % pour l’Union européenne.
En 2024 et 2025, la baisse de l’inflation en zone euro a été principalement imputable à la modération salariale et à la diminution des prix de l’énergie. La remontée de ces derniers ne pourra pas être compensée par des gains de productivité, ce qui pourrait contraindre la Banque centrale européenne à relever ses taux directeurs.
L’idée d’une désinflation portée par l’intelligence artificielle repose, aux États-Unis, sur des fondements réels mais encore fragiles. Les gains de productivité existent, mais ils ne suffisent pas à neutraliser des forces inflationnistes puissantes, qu’il s’agisse des tensions commerciales, des contraintes démographiques ou des chocs géopolitiques. Le risque est ainsi celui d’un découplage entre une économie de plus en plus productive et une inflation durablement supérieure à la cible des banques centrales.
À l’inverse, en zone euro, l’insuffisante diffusion de l’intelligence artificielle prive l’économie d’un levier d’ajustement essentiel. La désinflation récente y apparaît davantage conjoncturelle que structurelle. En l’absence de gains de productivité significatifs, la remontée des coûts, notamment énergétiques, pourrait rapidement raviver les tensions inflationnistes. De part et d’autre de l’Atlantique, l’intelligence artificielle ne constitue donc pas encore une garantie de stabilité macroéconomique. Elle est un facteur de transformation, non un remède immédiat. Les banques centrales restent ainsi confrontées à une équation délicate : arbitrer entre des gains de productivité encore inégalement diffusés et des pressions inflationnistes qui, elles, demeurent bien réelles.
Au temps des chocs énergétiques
L’Europe est confrontée à deux chocs pétroliers, en moins de quatre ans, soit un rythme plus rapide que celui des années 1970. Les banques centrales ont su endiguer les effets inflationnistes du premier en deux ans, aidées en cela par le retour du prix du pétrole autour de 60 dollars. Le choc lié à la guerre en Iran est d’une nature différente. Il ne s’agit pas de l’exclusion d’un fournisseur, mais de l’impossibilité pour les pays du Moyen-Orient d’écouler leur production.
En pondérant le prix du pétrole et celui du gaz par leur poids dans les importations d’énergie, la hausse des énergies fossiles a atteint 100 % entre février 2022 et son pic de l’été 2022. Sur un mois, en 2026, l’augmentation atteint 70 %.
La hausse de 100 % entre février et septembre 2022 du prix pondéré des énergies fossiles a entraîné une augmentation de 43 points, à son point haut, de l’indice des prix à la consommation de l’énergie de la zone euro. Cet indice a retrouvé son niveau d’avant la crise sanitaire en 2024. Le poids de l’énergie dans l’indice des prix à la consommation de la zone euro étant de 9 %, la contribution de cette hausse à l’inflation totale s’élève à 3,9 points.
La hausse observée du prix pondéré des énergies fossiles en 2026 (70 %) devrait, selon le même raisonnement, provoquer une augmentation de 27 points de l’indice des prix de l’énergie, soit un surcroît d’inflation de 2,4 points pour la zone euro.
L’analyse de l’évolution des salaires en 2022 met en évidence un effet de second tour de la hausse du prix de l’énergie, apparu après un délai de 6 à 9 mois. L’accélération des salaires a entraîné une hausse de 6,5 points de l’inflation sous-jacente après un an.
La hausse du prix du gaz naturel en Europe par rapport à son niveau aux États-Unis, observée en 2022, a entraîné un recul du taux d’investissement en Europe, avec un décalage de trois trimestres. Ce recul s’explique par la perte de compétitivité induite par l’écart de prix du gaz entre l’Europe et les États-Unis, notamment dans les secteurs de la chimie, des engrais, de l’acier, de l’agroalimentaire, du verre ou encore du papier-carton. Il a été amplifié par l’affaiblissement de la demande intérieure, lié à la perte de pouvoir d’achat des ménages, ainsi que par la hausse des taux d’intérêt consécutive au durcissement de la politique monétaire.
La croissance du PIB s’est effritée à compter du quatrième trimestre 2022, avec un décalage de deux trimestres par rapport au choc énergétique. Le point bas a été atteint au troisième trimestre 2023, soit six trimestres après la hausse des prix de l’énergie. Les pays les plus exposés au pétrole et au gaz russes ont été les plus affectés sur le plan économique, l’Allemagne, par exemple, ne sortant de récession qu’en 2025.
En s’inspirant de la séquence de 2022, le ralentissement du PIB lié au blocage du détroit d’Ormuz devrait débuter au deuxième trimestre 2026, avec un point bas de la croissance attendu au troisième trimestre 2027.
S’agissant des taux obligataires, ceux-ci ont fortement augmenté en 2022 sous l’effet de la fin de la politique monétaire accommodante. Le taux de l’emprunt à dix ans de l’État allemand est ainsi passé de 0 à 3 %. En 2026, la hausse apparaît plus modérée, dans un contexte monétaire toutefois différent.
En 2022, la guerre en Ukraine a provoqué un recul marqué des valeurs boursières : l’indice Euro Stoxx a perdu 17 % entre fin février et fin septembre 2022, une baisse rapidement effacée en 2023. En mars 2026, cet indice a reculé de 7 %.
Les effets du nouveau choc pétrolier dépendent évidemment de l’évolution du conflit en Iran. Sa prolongation au-delà du mois d’avril entraînerait des conséquences réelles pour le PIB de la zone euro. Une perte de croissance de 1,2 point est envisageable, conduisant à une quasi-stagnation de l’activité entre la fin de 2026 et 2027. Cette situation s’accompagnerait d’un recul de l’investissement et d’une diminution du pouvoir d’achat des ménages. À l’inverse, un déblocage du détroit d’Ormuz serait de nature à détendre rapidement les cours de l’énergie, même si les dommages subis par les infrastructures pétrolières, gazières et portuaires doivent être pris en compte.
Le choc énergétique en cours rappelle que, malgré les discours sur la transition et la diversification des sources, l’économie européenne demeure structurellement dépendante des hydrocarbures importés. Cette dépendance confère aux tensions géopolitiques une portée macroéconomique immédiate, avec des effets en chaîne sur l’inflation, l’investissement et la croissance.
L’expérience de 2022 suggère que les économies absorbent ces chocs avec retard, mais de manière persistante. Le risque n’est pas seulement celui d’un surcroît d’inflation temporaire, mais celui d’un affaiblissement durable du potentiel de croissance, sous l’effet combiné de la dégradation de la compétitivité et du recul de l’investissement industriel.
Dans ce contexte, la politique monétaire apparaît contrainte : trop restrictive, elle amplifierait le ralentissement ; trop accommodante, elle nourrirait les tensions inflationnistes. L’Europe se trouve ainsi face à une équation délicate où la question énergétique redevient centrale, non seulement comme enjeu climatique, mais comme déterminant majeur de la stabilité économique.


