30 janvier 2026

Economie – intelligence artificielle- politique monétaire

Intelligence artificielle, emploi et inégalités

Comme toute nouvelle révolution technologique, l’intelligence artificielle (IA) est susceptible d’accroître les inégalités de revenus et de patrimoine au sein des populations. Il en fut de même lors des précédentes révolutions industrielles.

Le développement de l’intelligence artificielle aura, dans les prochaines années, des effets sur l’emploi en provoquant des destructions et des créations, comme ce fut le cas lors des précédentes révolutions industrielles. Des voix se font entendre sur la possible survenue d’un tsunami en la matière ; or, lors de chaque mutation technologique de grande ampleur, le bilan a été favorable, les gains de productivité générant un accroissement des richesses aboutissant à augmenter le nombre d’emplois.

L’Organisation internationale du travail estime à près de 40 % la proportion des emplois potentiellement affectés par l’IA. Des secteurs sont particulièrement concernés : la finance, les services aux entreprises, la communication, etc.

Aux États-Unis, le pays le plus avancé dans l’utilisation de l’IA, l’emploi est en léger recul dans l’industrie manufacturière et reste stable dans le commerce de détail. Il augmente dans la construction, l’éducation et la santé, ainsi que dans les hôtels et restaurants.

L’IA accentue la polarisation des emplois avec des créations d’emplois à forte valeur ajoutée (chercheurs, ingénieurs, etc.) et le remplacement d’emplois moyennement qualifiés par des emplois moyennement peu qualifiés. Cette situation accroît les inégalités de revenus entre les salariés.

Les secteurs d’activité où le développement de l’intelligence artificielle est rapide enregistreront des gains de productivité importants. À l’inverse, les secteurs où l’IA restera peu utilisée ne connaîtront pas ces gains de productivité. Il y aura donc une divergence de la productivité entre les secteurs utilisateurs de l’IA et les secteurs où l’IA se développe peu. Les salaires entre les secteurs d’activité pourraient donc diverger entre ces deux segments de l’économie. Aux États-Unis, la productivité par tête a progressé de plus de 30 % entre 2010 et 2025, contre moins de 20 % pour l’ensemble de l’économie. Preuve de l’importance croissante du secteur des technologies de l’information et de la communication dans l’économie américaine, la valeur ajoutée de ce secteur au sein du PIB est passée de 2,5 à 7,2 % entre 2002 et 2025.

Pour le moment, l’IA joue contre les revenus. La question cruciale est donc celle de la diffusion de celle-ci au sein d’un grand nombre de secteurs et de la baisse des prix qu’elle peut générer. Si les gains de productivité restent captifs du secteur des TIC, il y aura un appauvrissement d’un grand nombre de salariés. En revanche, comme cela a été le cas lors des précédentes mutations technologiques, il y aura un effet positif, avec certainement un décalage dans le temps.

Un autre phénomène en cours, susceptible de provoquer des tensions sociales, provient de la montée des inégalités de patrimoine. Le développement de l’IA implique une hausse de la valorisation boursière des entreprises qui développent des modèles d’IA (Alphabet, Tesla, Microsoft, Meta, Apple, Amazon…), des fournisseurs de ces entreprises (Nvidia, les producteurs d’électricité, les gestionnaires de réseaux électriques ou de réseaux d’alimentation en eau…), ainsi que des entreprises grandes utilisatrices de l’IA. La capitalisation des « sept magnifiques » a été multipliée par deux depuis 2022, tandis que l’indice des 500 premières entreprises américaines a augmenté de 50 %. Les détenteurs d’actions des entreprises des TIC bénéficient d’une augmentation de leur patrimoine potentiel. En 2025, alors que les 1 % des Américains possédant le patrimoine le plus important détiennent 49,8 % des actions et parts de fonds mutuels, et que les Américains situés entre le 90e et le 99e percentile de richesse détiennent 37,3 % des actions et parts de fonds mutuels, les 50 % d’Américains au patrimoine le plus faible ne détiennent que 1,1 % des actions et parts de fonds mutuels. La hausse de la richesse boursière accroît donc les inégalités de richesse. Ce phénomène est évidemment réversible. La valorisation des entreprises des TIC est aujourd’hui jugée excessive et une correction n’est pas impossible dans les prochains mois. Les investisseurs commencent à se reporter sur les actions des entreprises japonaises ou coréennes spécialistes de l’IA.

Depuis la présentation de ChatGPT, en novembre 2022, l’IA s’est diffusée à très grande vitesse, comme une évidence. Comme les précédentes révolutions technologiques, l’IA suscite des peurs avec, à la clef, la destruction de nombreux emplois et la montée des inégalités. Si ces craintes ne sont pas sans fondement, elles ne doivent pas conduire à condamner cette technologie, qui constitue une source potentielle de gains de productivité dont les économies manquent cruellement à l’heure actuelle.

Vers un retour des politiques monétaires accommodantes !

Les besoins de financement de la part des États sont en forte hausse tant aux États-Unis, au Royaume-Uni que dans la zone euro, sachant que l’Allemagne a abandonné la règle du frein budgétaire. Les dépenses militaires, le vieillissement démographique et la transition écologique concourent à l’augmentation de ces besoins. Le risque d’une hausse des taux d’intérêt de long terme est à prendre en compte. Or, celle-ci pourrait mettre en tension de nombreux États, avec un effet récessif sur l’économie.

Entre 2010 et 2025, la dette publique est passée de 88 à 118 % du PIB aux États-Unis, de 87 à 116 % du PIB en France et de 70 à 102 % au Royaume-Uni. Elle a, en revanche, baissé en Allemagne, en passant sur la même période de 72 à 63 % du PIB. Avec l’engagement d’un plan de relance portant sur plus de 800 milliards d’euros, la dette publique allemande devrait renouer avec la hausse en 2026.

En raison de la hausse des dépenses militaires, de retraite, de santé et de dépendance, ainsi que du fait des dépenses liées à la transition écologique, les gouvernements sont dans l’incapacité de réduire le déficit public, d’autant plus qu’au sein de nombreux États la croissance est faible, ce qui limite d’autant la hausse des recettes publiques. Le déficit public atteint ainsi près de 7 points de PIB aux États-Unis en 2025. Il dépasse 5 % en France et 4 % au Royaume-Uni.

L’augmentation des besoins de financement conduit à celle des taux d’intérêt à long terme, ce qui accroît le service de la dette. Ce phénomène génère une spirale avec, à la clef, une réduction des marges de manœuvre budgétaires. La hausse des taux freine également l’investissement des entreprises et des ménages. Dans un tel contexte, les banques centrales pourraient réduire leurs taux directeurs et recourir à nouveau au quantitative easing (rachat de titres de dette publique) pour faire baisser les taux d’intérêt à long terme. Elles avaient procédé de la sorte dans les années 2010 afin d’éviter la déflation et la récession.

Aux États-Unis, la Réserve fédérale devrait continuer à baisser ses taux directeurs. Elle a par ailleurs réactivé, au début du mois de décembre dernier, son programme d’achat de Treasuries (T-Bills). Elle a ainsi mis un terme à sa politique de réduction de la taille de son bilan qu’elle avait mise en œuvre entre 2022 et le mois de novembre 2025. De 2010 à 2022, la base monétaire des États-Unis était passée de 2 000 à 6 500 milliards de dollars, avant de revenir à 5 400 milliards de dollars à la fin de l’année 2025. L’objectif de Donald Trump est d’abaisser fortement les taux d’intérêt afin de faciliter le financement de la dette publique.

De leur côté, la Banque d’Angleterre et la BCE maintiennent des taux directeurs proches du taux d’inflation et poursuivent la réduction de la taille de leur bilan. La base monétaire de la zone euro est passée de 6 000 à 4 200 milliards d’euros de 2022 à fin 2025 ; celle du Royaume-Uni, de 900 à 480 milliards de livres sterling. En 2010, ces bases monétaires s’élevaient respectivement à 1 000 milliards d’euros et 200 milliards de livres sterling.

À terme, ces deux banques centrales pourraient être contraintes de suivre la FED afin d’éviter une remontée des taux d’intérêt de long terme et une appréciation de leur monnaie respective. La remise en œuvre d’une politique monétaire accommodante pourrait évidemment être une source d’inflation, celle-ci étant toujours sous surveillance après sa forte augmentation entre 2022 et 2024. Les anticipations d’une hausse à venir de l’inflation contribuent à l’augmentation du cours de l’or, qui a franchi, le 26 janvier dernier, la barre symbolique des 5 000 dollars l’once. L’accroissement de la taille des bilans bancaires et la baisse des taux pourraient également accroître la valeur d’autres actifs, financiers et immobiliers, avec une augmentation des inégalités de revenus et de patrimoine.