Economie – stagflation – Moyen-Orient- choc pétrolier
Face au choc pétrolier : la divergence américano-européenne
La hausse du prix du pétrole et du gaz depuis le déclenchement de la guerre en Iran conduit à une augmentation des revenus des États-Unis, ces derniers étant devenus exportateurs nets pour ces deux énergies. Le gain est concentré sur un nombre limité d’entreprises, tandis que les ménages sont amenés à supporter une perte de pouvoir d’achat. En Europe, la hausse des cours des hydrocarbures pénalise tout autant les entreprises que les ménages. Les deux grandes zones économiques ne se trouvent donc pas dans la même situation face au choc pétrolier. Aux États-Unis, la question est celle du partage des bénéfices générés par la hausse des cours ; en Europe, elle est de savoir comment en limiter les effets négatifs.
Depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient et le blocage du détroit d’Ormuz, les prix du pétrole ont augmenté de 60 %, avec un écart d’environ 8 dollars entre le Brent (référence européenne) et le WTI (référence américaine). Le prix du gaz naturel a doublé en Europe, tandis qu’il est resté relativement stable aux États-Unis.
Les États-Unis sont désormais exportateurs de pétrole et de gaz naturel. Les exportations de pétrole brut dépassent 3,5 millions de barils par jour et ont été multipliées par trois depuis 2016. Celles de gaz naturel atteignent environ 900 milliards de pieds cubes, ayant également triplé en une décennie.
Par voie de conséquence, la forte hausse des cours accroît le revenu national américain, mais tous les acteurs économiques ne sont pas placés dans la même situation. Les sociétés pétrolières et gazières en bénéficient, tandis que les entreprises consommatrices d’énergie sont pénalisées, tout comme les ménages. Le prix du gallon d’essence est ainsi passé, en un mois, de 3 à 4 dollars. Malgré cela, le PIB américain devrait ressortir globalement gagnant de la hausse des cours.
Dans l’Union européenne, en revanche, l’augmentation des prix constitue un prélèvement sur les revenus. Les États membres importent en grande quantité du gaz, notamment en provenance des États-Unis, ainsi qu’une partie de leur pétrole. Un transfert de richesse s’opère ainsi au profit de ces derniers. Les entreprises européennes perdent en compétitivité et les ménages en pouvoir d’achat. Les États peuvent être conduits à compenser partiellement cette hausse, au prix d’un creusement des déficits publics.
Les exportations d’énergie représentent aujourd’hui environ 1,2 % du PIB des États-Unis, tandis que les importations d’énergie atteignent près de 2 % du PIB de l’Union européenne. Pondéré par les quantités, le prix de l’ensemble du pétrole et du gaz naturel a augmenté de 56 % depuis le début du conflit. Cette évolution conduirait mécaniquement à une hausse du PIB de 0,8 % aux États-Unis, contre une baisse de 1,4 % dans l’Union européenne.
Le prélèvement sur le revenu des Européens est donc significatif. Au début de la guerre en Ukraine, des hausses comparables avaient transformé la forte croissance de la fin de l’année 2021 et du début de 2022 en quasi-stagnation à la fin de 2022.
Les États-Unis apparaissent ainsi en mesure d’absorber la hausse des cours de l’énergie. Leur principal enjeu réside dans la répartition des gains. En Europe, en revanche, c’est l’ensemble de l’activité économique qui est affecté. En conséquence, ce nouveau choc énergétique pourrait accentuer encore l’écart de croissance entre les États-Unis et l’Union européenne.
Au-delà du choc conjoncturel actuel, la divergence énergétique entre les Etats-Unis et l’Europe révèle une fracture plus profonde. Là où les États-Unis tirent parti de leur autonomie énergétique pour transformer une crise en opportunité relative, l’Europe demeure structurellement vulnérable aux fluctuations des marchés internationaux.
Le risque de stagflation dans la zone euro
Avant même le déclenchement de la guerre en Iran, l’Europe était confrontée à une faible croissance et, pour certains États membres, à une inflation relativement élevée en raison de tensions salariales sur fond de vieillissement démographique et de hausses de prix sur certains métaux (argent, cuivre, terres rares, etc.). La guerre au Moyen-Orient, si elle devait durer, renforce le risque de basculement dans une situation de stagflation, sous l’effet du choc négatif d’offre lié à la hausse des prix du pétrole et du gaz naturel. Afin d’endiguer la menace inflationniste, la Banque centrale européenne pourrait être contrainte de relever ses taux directeurs, au risque de freiner davantage la croissance.
En 2025, la croissance de la zone euro a atteint 1,1 %, et 0,9 % hors Irlande, dont le PIB s’est accru de 12,3 % sous l’effet des exportations de services technologiques et de produits pharmaceutiques. La zone euro se caractérise par une quasi-absence de gains de productivité depuis 2017, ce qui pèse fortement sur son potentiel de croissance. En dix-sept ans, la productivité par tête n’a progressé que de 7 % dans la zone euro, contre plus de 25 % aux États-Unis.
Cette faiblesse de la productivité engendre des tensions sur le marché du travail. Faute de pouvoir accroître la production par tête, les entreprises sont contraintes d’augmenter leurs effectifs pour répondre à la demande. Dans le même temps, la population active diminue sous l’effet du vieillissement démographique, ce qui alimente une hausse des coûts salariaux. Le taux de chômage de la zone euro, à 6,2 % de la population active, se situe à un niveau historiquement bas.
Les prix de nombreuses matières premières sont orientés à la hausse, tout comme ceux des microprocesseurs. Depuis 2024, le prix des métaux industriels a progressé de 18 %, tandis que celui des semi-conducteurs (notamment la mémoire vive) a augmenté de plus de 20 %. La forte demande internationale en puces, liée à l’essor de l’intelligence artificielle, explique cette progression.
Si les prix des biens industriels tendent à baisser sous l’effet de la concurrence chinoise — qui dispose d’importantes capacités de production excédentaires — ceux des services, fortement dépendants des coûts salariaux, continuent d’augmenter. Cette dynamique est accentuée par le vieillissement démographique : une population plus âgée consomme davantage de services domestiques, peu propices aux gains de productivité.
La guerre en Iran accentue les tensions inflationnistes, avec une hausse substantielle des prix du gaz et du pétrole. Plus le conflit se prolonge, plus cette hausse des coûts énergétiques se diffuse à l’ensemble de l’économie, avec le risque d’enclenchement d’une spirale inflationniste.
Afin d’éviter une répétition de la vague inflationniste de 2022, la Banque centrale européenne pourrait être amenée à durcir rapidement sa politique monétaire, au détriment de l’investissement des ménages et des entreprises. Par voie de conséquence, la croissance s’en trouverait affaiblie.
De leur côté, les États-Unis bénéficient de gains de productivité importants, probablement liés au développement de l’intelligence artificielle, ce qui exerce une pression désinflationniste. Par ailleurs, l’énergie y demeure moins coûteuse qu’en Europe. Les États-Unis, devenus exportateurs de pétrole et de gaz naturel, tirent parti de la hausse des prix de ces ressources qui ne freine pas leur croissance.
Celle-ci est en outre soutenue par le développement de l’intelligence artificielle et par un effort d’investissement significatif dans les logiciels, qui représentent près de 3 % du PIB, contre seulement 0,8 % dans la zone euro. Néanmoins, l’inflation américaine reste alimentée par la hausse des droits de douane et par la réduction de l’immigration, qui a contribué à raréfier la main-d’œuvre. Par ailleurs, les ménages supportent également l’augmentation du prix des carburants, même si celle-ci est moins marquée qu’en Europe. La banque centrale américaine pourrait ainsi être conduite à différer son programme de baisse des taux directeurs, pourtant souhaité par Donald Trump.
L’Europe se trouve confrontée à une configuration particulièrement défavorable, où se conjuguent faibles gains de productivité, tensions démographiques et dépendance énergétique. À la différence des États-Unis, elle ne dispose ni d’un moteur technologique suffisamment puissant, ni d’une autonomie énergétique lui permettant d’amortir les chocs extérieurs. Dans ce contexte, la politique monétaire apparaît comme un instrument aux effets ambivalents : nécessaire pour contenir l’inflation, elle risque d’accentuer le ralentissement économique. La menace de stagflation ne relève plus d’un scénario théorique ; elle s’impose progressivement comme un horizon crédible pour la zone euro.
Le Moyen Orient en pleine crise
Avant le déclenchement des hostilités, les pays du Golfe produisaient près de 27 millions de barils de pétrole par jour. En un mois de conflit, cette production est tombée à 15 millions de barils quotidiens, soit une contraction de 12 millions de barils. Une telle baisse, équivalente à plus de 40 % de l’offre régionale, constitue un choc d’une ampleur sans précédent depuis 1973. Elle ne résulte pas d’une décision politique concertée comme lors de la guerre du Kippour mais d’une contrainte physique : l’impossibilité d’exporter.
Face à cette impossibilité, les Etats du Golfe ont dans un premier temps joué sur le stockage, mais ses capacités se révèlent en réalité limitées. La plupart des pays du Golfe ne peuvent stocker que quinze à vingt jours de production. L’Arabie saoudite fait figure d’exception relative avec environ vingt-cinq jours, tandis que l’Irak apparaît comme le maillon le plus fragile avec à peine trois jours de stockage disponibles. De ce fait, les pays producteurs ont été contraints de réduire leur activité au strict niveau de la consommation domestique.
Tous les pays du Golfe ne sont pas dans la même situation face au blocage du détroit d’Ormuz. Les pays dépourvus d’accès alternatif à la mer — Irak, Koweït, Qatar — se trouvent quasiment à l’arrêt. La production irakienne aurait ainsi chuté de près de 80 % depuis le début du conflit. Au Koweït et au Qatar, la baisse atteint environ 65 %. Les Émirats arabes unis enregistrent une contraction de l’ordre de 60 %. Seule l’Arabie saoudite n’enregistre qu’une baisse d’un quart, grâce à ses infrastructures de contournement. L’Arabie saoudite s’appuie sur son axe est-ouest débouchant à Yanbu, sur la mer Rouge, qui lui permet d’exporter environ 4,3 millions de barils par jour, pour une capacité maximale estimée à 5,1 millions. Les Émirats arabes unis utilisent de leur côté leur oléoduc reliant Abu Dhabi au port de Fujaïrah, contournant ainsi le détroit. Ils ont récemment exporté 2,5 millions de barils par jour, soit au-delà de la capacité nominale de 1,8 million.
L’Iran demeure capable d’exporter son pétrole, principalement vers la Chine. Ses navires franchissent le détroit sans entrave majeure. Néanmoins, cette relative continuité masque des fragilités. La production iranienne a reculé d’environ 600 000 barils par jour sous l’effet conjugué des frappes sur les infrastructures, notamment sur le champ gazier de South Pars, et de la chute de la demande intérieure. Le ralentissement économique, l’arrêt de nombreuses activités industrielles et la diminution des transports ont réduit la consommation locale d’énergie.
Dans l’ensemble de la région, la demande intérieure de pétrole a diminué d’environ 2,5 millions de barils par jour, sous l’effet de la contraction de l’activité et des restrictions de mobilité. Les conséquences économiques pour une région habituée à vivre au rythme du pétrole sont importantes. Selon le Programme des Nations unies pour le développement, le produit intérieur brut de la région pourrait reculer de 3,7 % à 6 % après seulement un mois de guerre. En valeur absolue, cela représente une perte comprise entre 120 et 194 milliards de dollars. Fondées sur une durée limitée du conflit, ces estimations laissent entrevoir une aggravation rapide en cas de prolongation. Le marché du travail est également affecté. Près de 3,7 millions d’emplois seraient menacés, tandis que 4 millions de personnes pourraient basculer sous le seuil de pauvreté.
En quelques semaines, la réduction de près de 12 millions de barils par jour de la production du Golfe a suffi à désorganiser l’ensemble de la chaîne énergétique régionale et mondiale. Des Etats jugés économiquement et financièrement forts vacillent et sont incapables d’assurer leurs exportations, ni même leur sécurité. Leurs alliés, européens et américain n’ont été en priorité incapables de les protéger des attaques iraniennes. Est-ce que cette situation pourrait amener à des changements de politiques étrangères de leur part dans les prochains mois ? La Chine et la Russie seront sans nul doute en embuscade.


