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Seniors et alimentation : une question de survie
Le CRÉDOC a publié au mois d’avril une étude sur l’alimentation des seniors. Celle-ci joue un rôle clé pour les plus de 65 ans dans le maintien d’une condition de vie et des relations sociales. Cette enquête traduit la persistance d’un modèle alimentaire hérité, la montée des préoccupations sanitaires, les fragilités de l’autonomie et l’importance croissante des aidants.
En 2021, la France comptait 13,9 millions de personnes âgées de 65 ans ou plus, soit 21 % de la population, contre 14 % en 1990. À l’horizon 2050, cette proportion pourrait atteindre 27 %. L’alimentation des seniors ne relève donc plus d’un sujet périphérique : elle devient un enjeu central du « bien vieillir », au même titre que le logement, la mobilité, la prévention ou l’accès aux soins. Le CRÉDOC souligne qu’en vieillissant, l’appétit devient moins régulier, la satiété plus durable et que le goût comme l’odorat s’altèrent. Par ailleurs, des problèmes de santé comme la perte de la dentition ou le ralentissement digestif influent sur les apports alimentaires, alors même que certains besoins, notamment protéiques, demeurent élevés, voire augmentent avec l’âge. Alimentation, prévention et dépendance sont intimement liées.
Les seniors se distinguent des autres catégories de la population en privilégiant les produits simples, peu ou non transformés. Leur alimentation reste marquée par le pain, les fruits, les légumes, les produits laitiers, le fromage, le poisson, les œufs. Les seniors fréquentent peu la restauration rapide et consomment peu de plats préparés, de sodas, de céréales industrielles du petit-déjeuner, d’aliments frits ou sucrés. Les 65 ans et plus sont nettement surreprésentés dans le groupe des consommateurs de produits peu ou non transformés : 62 % des 65-74 ans et 74 % des 75 ans et plus appartiennent à ce profil, contre seulement 12 % des 15-24 ans. Le basculement est visible autour de la cinquantaine. 70 % des personnes de 65 ans et plus déclarent consommer rarement ou jamais des plats de restauration rapide, contre 27 % des moins de 50 ans. Pour les plats cuisinés, la différence est moins nette mais demeure réelle : près d’un senior sur deux en consomme rarement ou jamais. L’étude ne permet pas de trancher définitivement entre effet d’âge et effet de génération. Les seniors d’aujourd’hui ont grandi dans un univers alimentaire où le repas était davantage structuré et préparé qu’aujourd’hui. Les générations plus jeunes ont été socialisées dans un monde de livraison, de snacking et de consommation fragmentée. Ce n’est néanmoins pas qu’une question de génération. L’avancée en âge modifie aussi le rapport au corps et à la santé. Avec les années, l’alimentation devient un instrument de prévention, parfois de discipline.
Les fruits illustrent ce maintien d’un modèle alimentaire plus classique. 56 % des 65 ans et plus déclarent en consommer souvent, contre 29 % des moins de 50 ans. Les légumes sont également plus présents, même si l’écart est moins marqué. Cette consommation plus régulière peut tenir à des habitudes anciennes, à un niveau de vie en moyenne plus stable, mais aussi à une attention plus forte portée aux recommandations sanitaires. Le paradoxe est que cette alimentation plus naturelle n’est pas mécaniquement plus conforme à toutes les recommandations nutritionnelles. Les légumes secs, pourtant recommandés par les politiques de santé publique, sont moins consommés par les seniors : 17 % seulement en consomment souvent, contre 32 % des moins de 50 ans. Ce résultat témoigne de l’importance des habitudes prises en début de vie. Les légumes secs étaient délaissés dans les années 1960 et 1970, c’est-à-dire durant l’enfance des plus de 60 ans d’aujourd’hui.
La question des protéines est au cœur du sujet. L’âge augmente le risque de sarcopénie, c’est-à-dire de perte progressive de masse et de force musculaires. Or, cette perte musculaire constitue l’un des chemins les plus sûrs vers la fragilité, les chutes, l’immobilité et la dépendance. Les recommandations internationales situent les besoins protéiques des plus âgés autour de 1 à 1,2 gramme par kilo de poids corporel et par jour, contre 0,8 à 1 gramme chez les plus jeunes, même si ces préconisations doivent être nuancées selon l’état de santé et l’âge précis. L’étude du Crédoc ne met pas en évidence de décrochage global des seniors dans la fréquence de consommation d’aliments riches en protéines ; le score moyen étant proche de celui des autres classes d’âge. En revanche, la composition change. Les seniors consomment davantage de produits laitiers et de fromage, moins de viande et de volaille, et excluent moins souvent le poisson et les œufs. 56 % des 65 ans et plus déclarent consommer souvent des produits laitiers, contre 40 % des moins de 50 ans. Pour le fromage, l’écart est encore plus net, avec 49 % contre 25 %. En revanche, la viande, la volaille et la charcuterie reculent dans le quotidien. 74 % des seniors déclarent consommer rarement ou jamais de la charcuterie. Cette évolution peut être lue positivement au regard des enjeux cardiovasculaires. Les informations concernant les dangers de ce type de produits semblent avoir été parfaitement intégrées par les plus de 65 ans.
Les seniors apparaissent également plus modérés dans leur rapport aux produits gras, salés ou sucrés. Ils consomment moins d’aliments frits, moins de biscuits apéritifs, moins de sodas, moins de céréales de petit-déjeuner, moins de desserts sucrés industriels. Mais là encore, la vertu n’est pas totale. Les bonbons et chocolats sont plus présents que la moyenne, sans doute parce qu’ils relèvent moins de l’alimentation fonctionnelle que du registre du plaisir, du réconfort, parfois du rituel. Le pain et les biscottes restent, eux, des piliers du quotidien. 70 % des seniors en consomment souvent, contre 36 % des moins de 50 ans. À l’inverse, les féculents comme les pâtes, le riz, la semoule ou les pommes de terre sont moins régulièrement consommés après 65 ans. L’assiette des seniors est donc moins moderne, moins transformée, moins rapide, mais elle n’est pas uniformément équilibrée. Elle est faite d’arbitrages, d’habitudes, de souvenirs alimentaires, de contraintes physiques et de représentations anciennes de ce qui est « bon » ou « raisonnable ».
Le Crédoc souligne que le point noir de l’alimentation des seniors demeure l’alcool. 35 % des personnes de 65 ans et plus déclarent en consommer souvent, contre 21 % des moins de 50 ans. Cette différence renvoie à des pratiques culturelles de générations pour lesquelles le vin à table ou l’apéritif ont longtemps relevé de la normalité sociale. Elle constitue pourtant un enjeu de prévention, en particulier à un âge où les interactions avec les traitements, les risques de chute, les pathologies chroniques et la fragilité hépatique ou cognitive rendent les consommations régulières plus problématiques.
Au-delà du contenu de l’assiette, le CRÉDOC met en évidence un rapport spécifique à l’alimentation. Les seniors sont davantage présents dans le profil des « traditionnels », 34 % d’entre eux relevant de cette catégorie, contre une proportion plus faible dans les autres classes d’âge. Ils fréquentent plus volontiers les marchés et les commerces spécialisés, valorisent les produits régionaux et la saisonnalité, prennent du plaisir à manger et reçoivent plus fréquemment. À l’inverse, ils sont moins nombreux parmi les « explorateurs » ou les « impliqués », ces consommateurs plus sensibles aux nouvelles pratiques, aux circuits alternatifs, à la livraison ou à l’innovation alimentaire. Ils sont également moins présents dans le profil des « contraints ». Seuls 7 % des plus de 65 ans de l’enquête indiquent avoir des difficultés pour acheter des biens alimentaires, soit environ deux fois moins que la moyenne.
L’alimentation permet de se nourrir mais aussi de soutenir la sociabilité. Elle repose sur des gestes : faire les courses, porter les sacs, cuisiner, couper, mâcher, avaler, se souvenir, se mettre à table, finir son assiette. Quand ces gestes deviennent difficiles, ce n’est pas seulement la qualité nutritionnelle qui se détériore ; c’est tout le rapport à la vie quotidienne qui se fragilise. Le Crédoc rappelle que près d’une personne de plus de 65 ans sur trois vit seule à domicile, tandis que seulement 5 % résident hors logement ordinaire, principalement en établissement pour personnes âgées dépendantes ou en maison de retraite. Le maintien à domicile, souhaité par les seniors et encouragé par les politiques publiques, suppose donc que l’alimentation reste possible au domicile. Or, cette possibilité dépend de plus en plus de l’entourage, des services, des aidants et de la capacité à repérer les signaux faibles de dénutrition.
Le risque majeur est celui d’une sous-estimation des besoins. 95 % des plus de 65 ans interrogés estiment manger suffisamment chaque jour, et 91 % des aidants considèrent que la personne aidée mange suffisamment. En apparence, le problème semble donc limité. Le CRÉDOC rappelle qu’environ 400 000 personnes âgées vivant à domicile seraient dénutries, soit environ 3 % des 65 ans et plus. Surtout, une croyance dangereuse demeure largement partagée : 69 % des seniors pensent qu’en avançant en âge, les besoins alimentaires diminuent. 64 % des aidants le pensent aussi pour la personne aidée. Cette opinion progresse avec l’âge de la personne aidée. Elle atteint 79 % chez les aidants de personnes de 85 ans ou plus. Le risque est évident : confondre baisse de l’appétit et baisse des besoins, accepter comme normale une réduction des apports et laisser s’installer silencieusement la dénutrition.
La solitude aggrave cette mécanique. Parmi les personnes aidées, plus des deux tiers prennent généralement leurs repas seules, le midi comme le soir. Cette proportion est deux fois plus élevée que chez les plus de 65 ans de l’enquête, dont 34 % déclarent manger seuls le soir. Les femmes sont particulièrement concernées. 42 % des femmes de 65 ans et plus mangent seules le soir, contre 28 % des hommes. Le repas solitaire est rarement neutre. Il réduit l’envie de cuisiner, diminue le plaisir de manger, affaiblit l’appétit et peut conduire à des repas plus pauvres ou plus irréguliers. Chez les personnes aidées vivant seules, les aidants déclarent moins souvent qu’elles prennent plaisir à manger, 72 %, contre 84 % lorsqu’elles vivent accompagnées.
La présence d’aidants pour l’alimentation des seniors est jugée essentielle par le Crédoc. Dans l’enquête des caisses d’allocations familiales de 2025, une personne sur cinq déclare avoir apporté une aide régulière à au moins une personne au cours des trois derniers mois pour accomplir certaines tâches de la vie quotidienne. Une partie de cette aide concerne directement l’alimentation : faire les courses, préparer les repas, aider à la prise des repas. Le CRÉDOC insiste sur le fait que l’aide alimentaire commence souvent par les courses. C’est le premier étage de la dépendance culinaire. Tant que la personne peut encore cuisiner, il suffit parfois d’apporter les produits. Puis, avec l’avancée de la fragilité, l’aide se déplace vers la préparation, l’organisation, voire l’accompagnement du repas lui-même.
L’alimentation est bien souvent l’un des derniers lieux ordinaires de la solidarité et de la socialité. Les enfants et petits-enfants viennent voir leurs aînés à l’occasion d’un déjeuner ou d’un dîner. Cette présence contribue à maintenir les liens et à la santé des personnes âgées. Le vieillissement ne commence pas toujours par la grande dépendance ; il commence parfois par un repas qui n’est plus préparé, par une envie de manger qui s’efface, par une table où plus personne ne vient s’asseoir.
La Chine tisse sa toile monétaire
À Hong Kong, le restaurant Tasty Congee & Noodle Wantun Shop sert aux chinois et aux étrangers, une bouillie de riz onctueuse, agrémentée de ciboule. L’addition peut être réglée en dollars de Hong Kong ou dans la monnaie du continent, le yuan. L’établissement accepte même l’e-CNY, la monnaie numérique émise par la banque centrale chinoise. Cette nouvelle monnaie est acceptée par plus de 5 000 commerçants de la ville.
Les dirigeants chinois semblent afficher un optimisme renouvelé quant aux perspectives du yuan dans sa version numérique au-delà du continent. Depuis longtemps, ils cherchent à réduire leur dépendance à l’égard du dollar américain pour les transactions internationales. Ces dernières années, les autorités chinoises ont construit leurs propres infrastructures de paiement, conventionnelles et numériques, afin de contourner les principaux circuits financiers centrés sur le dollar. Ils ont désormais la possibilité de proposer des prêts à l’étranger avec des taux d’intérêt accommodants. Pour le moment la monnaie chinoise ne peut pas rivaliser avec le dollar mais Xi Jinping compte changer la donne dans les prochaines années. Le dirigeant chinois ne manque de déclarer que son pays devait disposer d’une monnaie « puissante ». Il pourrait être aider pour atteindre son objectif par la politique de Donald Trump qui inspire défiance et doutes.
Les chiffres commencent à rejoindre les discours. Le système chinois alternatif de paiement, le Cross-Border Interbank Payment System, ou CIPS a traité, en mars, environ 920 milliards de yuans — soit 134 milliards de dollars — de transactions par jour ; l’an dernier, la moyenne quotidienne n’était que de 680 milliards. Le 2 avril dernier, le total a dépassé 1 200 milliards de yuans. Ce système a bénéficié de l’entrée en vigueur de nouvelles règles en février dernier qui l’ont rendu plus flexible. L’augmentation du prix du pétrole a contribué à l’essor de la plateforme de paiement chinois. L’Iran accepte depuis longtemps d’être payé en yuans pour son pétrole, dont une grande partie alimente les raffineurs indépendants chinois, dits « théières ». Si ses exportations de brut ont diminué en volume, la valeur de chaque baril s’est accrue L’Iran pourrait également recevoir des yuans en échange de l’autorisation accordée aux navires de traverser le détroit d’Ormuz. La majeure partie des recettes engrangées par le « péage » de Téhéran était libellée en yuans, et non en cryptomonnaies. La hausse de l’activité du CIPS est si importante que les paiements liés au pétrole et aux droits de passage ne peuvent à eux seuls l’expliquer. Les transactions peuvent comprendre des mouvements de capitaux, dont une partie chinoise, quittant le Golfe. Elles peuvent aussi refléter l’agitation financière plus large provoquée par la crise. Selon les banques chinoises, les ventes et achats transfrontaliers d’obligations, d’actions et d’autres investissements de « portefeuille » ont atteint 712 milliards de dollars en mars, soit 40 % de plus que la moyenne mensuelle de l’an dernier. Tous ces investissements et désinvestissements n’ont pas été réglés en monnaie chinoise. Malgré tout la part du yuan dans l’ensemble des transactions internationales de la Chine, incluant les échanges de biens, de services et d’actifs, est montée à plus de 56 % en mars, après avoir stagné pendant une grande partie de 2025.
Le CIPS n’est pas le seul circuit de paiement à voir son trafic augmenter. Le projet mBridge, plateforme plus expérimentale destinée aux paiements transfrontaliers en monnaies numériques, est également en forte croissance. Il a dépassé le stade conceptuel pour devenir une proposition commerciale viable. En novembre, le numéro deux de la banque centrale chinoise a indiqué que l’équivalent de 55,5 milliards de dollars, répartis en 4 047 transactions, avait transité par le réseau. Même si les banques centrales d’Arabie saoudite, de Thaïlande et des Émirats arabes unis participent, plus de 95 % des transactions sont effectuées en e-CNY. Elles peuvent être réalisées en quelques secondes et bénéficier de la sécurité qu’offre la blockchain.
Le CIPS comme mBridge restent toutefois minuscules par rapport aux plateformes classiques dominées par le dollar. Le réseau CHIPS, basé aux États-Unis, a traité plus de 2 000 milliards de dollars par jour en 2025. SWIFT, réseau de messagerie bancaire, couvre plus de 11 500 institutions, contre 1 791 pour le CIPS. Depuis que les banques russes ont été exclues de SWIFT en 2022 en représailles à l’invasion de l’Ukraine, de nombreux pays ont été contraints d’imaginer qu’une telle sanction pourrait un jour les frapper. Les entreprises ont étudié les moyens d’accéder à plusieurs systèmes de paiement. L’autre source de réconfort offerte par le yuan au reste du monde réside dans ses faibles taux d’intérêt. La faiblesse de l’emprunt et de la consommation en Chine a contraint la banque centrale à abaisser son taux directeur à seulement 1,4 %, soit plus de deux points de pourcentage en dessous du taux équivalent aux États-Unis et un point au-dessus des taux de la BCE. Les taux longs sont également en Chine orientés à la baisse quand ils sont à la hausse en Occident. Il est donc de plus en plus intéressant d’emprunter sur le marché chinois. Les entreprises et les États étrangers se sont empressés d’en profiter. Certains ont émis des obligations « Panda », libellées en yuans, en Chine continentale. D’autres, y compris des multinationales chinoises, ont préféré vendre des obligations « dim sum » à Hong Kong. Le gouvernement indonésien, par exemple, a levé plus de 9 milliards de yuans à Hong Kong en février. Ce mois-ci, le Portugal est devenu le premier État de la zone euro à émettre une obligation dim sum, levant près de 2 milliards de yuans. Les hedge funds à Londres et ailleurs ont besoin de nouvelles monnaies de financement, explique Alicia Garcia Herrero, de Natixis, une banque française, maintenant que le yen japonais commence à paraître inhabituellement cher sur les maturités longues. Les industriels intégrés aux chaînes d’approvisionnement chinoises se demandent également s’ils ne devraient pas emprunter dans la monnaie utilisée par nombre de leurs clients et fournisseurs.
L’Autorité monétaire de Hong Kong, qui gère l’ancrage de la monnaie locale au dollar et régule les banques de la ville, dispose désormais d’une facilité de 200 milliards de yuans destinée à aider les entreprises étrangères à emprunter en monnaie chinoise, à des taux de référence faibles, pour financer leur commerce ou leur fonds de roulement pendant une durée allant jusqu’à un an. Des banques comme Standard Chartered peuvent « diffuser » cette liquidité vers leurs succursales bien au-delà de Hong Kong. De telles initiatives ont renforcé le rôle du yuan dans le fonctionnement du commerce mondial. Le mois dernier, la monnaie chinoise représentait plus de 8 % du financement du commerce international, selon SWIFT, au deuxième rang mondial, mais loin derrière le dollar, qui dépasse 80 %.
La Chine dispose désormais d’une « fenêtre d’opportunité en or » pour promouvoir l’usage du yuan hors de ses frontières, grâce aux droits de douane américains, aux sanctions et aux conflits géopolitiques. En proposant une alternative, il peut atténuer le tranchant du dollar comme arme économique.
Les défis du nouveau directeur général d’Apple
Apple, l’entreprise de Cupertino en Californie, est en voie de changer de directeur général, Tim Cook cédant ses fonctions à John Ternus au mois de septembre prochain. Le défi à relever pour le nouveau directeur général ne sera pas une mince affaire.
Depuis 2011, Tim Cook a marqué de son empreinte Apple. Sous sa direction, le chiffre d’affaires a quadruplé pour atteindre 416 milliards de dollars, et l’action a connu une croissance nettement supérieure à la moyenne constatée pour les entreprises du S&P 500. La valeur de marché d’Apple est passée, entre 2011 et 2026, de 350 milliards à environ 4 000 milliards de dollars, soit près de 700 millions de dollars par jour de mandat. Les ventes d’iPhone, malgré une concurrence de plus en plus forte, battent des records. L’activité de services, qui inclut les revenus de l’App Store, continue de croître à deux chiffres chaque année.
Pourtant, sous Tim Cook, la réussite d’Apple a davantage reposé sur des améliorations opérationnelles régulières, notamment dans sa chaîne d’approvisionnement en Chine, que sur des produits révolutionnaires. Il s’est révélé davantage gestionnaire qu’inventeur. Steve Jobs avait réussi à transformer en succès planétaire le Mac, l’iPhone et l’App Store. Depuis quelques années, Apple connaît moins de succès avec ses nouveaux produits, à l’exception des écouteurs AirPods. Les lunettes de réalité virtuelle n’ont pas, pour le moment, rencontré le succès escompté. Par ailleurs, depuis le début de l’ère de l’intelligence artificielle, marqué par le lancement de ChatGPT d’OpenAI en novembre 2022, la réponse d’Apple apparaît timorée, à la différence d’Alphabet Inc..
En tant que directeur général, le premier lancement de produit de John Ternus devrait être un téléphone pliable permettant de concurrencer les modèles de Samsung Electronics. Néanmoins, les investisseurs ne s’attendent pas à ce que le nouveau directeur général s’engage sur la voie dépensière empruntée par ses grands rivaux technologiques. Ces derniers n’hésitent pas à consacrer des centaines de milliards de dollars aux centres de données. Pour le moment, Apple a opté pour la prudence après les échecs rencontrés lors des tentatives d’intégration de l’IA dans ses produits. L’échec d’« Apple Intelligence », il y a près de deux ans, a conduit à la suspension de certains programmes visant à développer des modèles d’IA maison. L’entreprise préfère désormais s’appuyer sur la famille Gemini de Google, ce qui aboutit à rapprocher l’univers Apple de celui d’Android utilisé par ses concurrents pour les smartphones. John Ternus est en grande partie responsable de ce virage. Il peut mettre à son crédit d’avoir sorti Siri, l’assistant vocal d’Apple, de son ornière : longtemps jugé peu performant, il apparaît aujourd’hui, propulsé par Gemini, nettement plus efficace.
La promotion de John Ternus, ainsi que le nouveau rôle confié à Johny Srouji, qui a contribué à déterminer la stratégie d’Apple dans les semi-conducteurs, suggèrent que l’entreprise mise d’abord sur le matériel plutôt que sur les logiciels pour assurer son avenir, partant de l’hypothèse que les modèles d’IA finiront par devenir des produits banalisés.
En matière de matériel, le nouveau directeur général d’Apple pourrait suivre deux voies. La première consiste à gagner des parts de marché dans le domaine des smartphones et de l’informatique. Les réalisations récentes de John Ternus, qui a pris la tête du matériel en 2021, laissent penser qu’il pourrait privilégier cette direction. L’accueil enthousiaste réservé à l’iPhone 17, lancé en septembre dernier avec les derniers processeurs d’Apple, a déclenché l’un des plus grands cycles de renouvellement depuis des années. Le lancement, en mars, du MacBook Neo à 599 dollars vise à regagner des parts de marché sur le segment des PC d’entrée de gamme, jusqu’ici dominé par les marques équipées de systèmes Microsoft. Le Mac mini, lancé en 2024 comme un PC ultracompact dépourvu d’écran, rencontre un réel succès, les utilisateurs le jugeant idéal pour faire fonctionner en permanence des agents d’IA tels qu’OpenClaw. L’avantage d’Apple dans le matériel repose sur ses puces conçues sur mesure. Ces semi-conducteurs, qui améliorent les performances, font du Mac l’ordinateur de prédilection du haut de gamme. L’utilisation de puces d’iPhone dans le Neo lui permet désormais d’atteindre également le bas de gamme.
Néanmoins, Apple est en perte de vitesse sensible en ce qui concerne les ordinateurs portables. Les PC équipés de systèmes Microsoft dominent et ont gagné, ces dernières années, des parts de marché dans des secteurs autrefois chasses gardées d’Apple, comme la création audiovisuelle. L’achat d’ordinateurs Apple obéit parfois davantage à une logique de statut qu’à une logique strictement technologique. Le refus de l’entreprise de les équiper d’écrans tactiles étonne toujours, alors même qu’elle a été pionnière dans ce domaine pour les smartphones et les tablettes. En matière de smartphones, son avance technologique sur ses concurrents s’est réduite. Samsung propose des appareils équivalents, voire plus sophistiqués, à des prix souvent inférieurs.
Selon plusieurs experts, Apple pourrait presque doubler le nombre de ses appareils en circulation dans le monde, de 2,5 milliards à 4,5 milliards au cours des quinze prochaines années. Grâce à ses smartphones et ordinateurs, Apple est certaine de bénéficier d’importantes commissions sur les achats d’applications. L’entreprise profitera de l’engouement en faveur de l’IA à travers son App Store sans avoir à effectuer de coûteux investissements. Apple serait déjà proche de générer 1 milliard de dollars de revenus liés à l’IA cette année grâce à l’App Store, bien qu’elle ne dispose pas encore de produit phare dans ce domaine. De plus en plus d’experts estiment que la gestion des prompts se fera majoritairement sur le cloud, ce qui pourrait donner à Apple un réel avantage en développant des services dédiés avec ses serveurs. L’autre voie est celle de la rupture, avec l’élaboration de nouveaux outils. L’IA pourrait nécessiter des terminaux différents des smartphones. Meta Platforms parie sur les lunettes connectées. D’autres entreprises travaillent sur des objets dotés d’écrans virtuels fonctionnant comme des hologrammes. Jony Ive, ancien chef du design d’Apple qui avait aidé Steve Jobs à créer l’iPhone, s’est associé à OpenAI pour développer un nouveau type d’appareil dont la forme reste inconnue. Pour contre-attaquer, l’atout de John Ternus réside dans sa formation d’ingénieur et dans le soutien dont il bénéficie auprès des équipes de recherche de l’entreprise.
Même si le nouveau patron d’Apple parvient à raviver l’élan d’innovation de l’entreprise, d’autres difficultés l’attendent. La société est en train de réduire sa dépendance à la production chinoise, mais elle n’est pas encore pleinement implantée dans des zones alternatives comme l’Inde ou l’Asie du Sud-Est. Tim Cook, vétéran de la gestion des tensions géopolitiques, devrait continuer à jouer un rôle clé à la tête du conseil d’administration afin de superviser l’adaptation des chaînes d’approvisionnement. L’un des défis de John Ternus sera de s’émanciper de l’influence de son prédécesseur. Certaines transitions ont échoué en raison de la présence trop prononcée de ce dernier, comme ce fut le cas chez The Walt Disney Company. La présence de Bob Iger après son premier départ a longtemps pesé sur son successeur. Selon un vieil adage, mieux vaut ne pas être le dirigeant qui succède à une légende. Le problème pour John Ternus est qu’il devra succéder à deux.


