17 avril 2026

Tendances – entreprises familiales – liberté des mers

Entreprises familiales : au temps des grandes transmissions

Les entreprises familiales occupent une place de plus en plus importante au sein de l’économie mondiale. En France, les familles Arnault, Pinault ou Bolloré symbolisent cette catégorie d’entreprises. Selon le cabinet McKinsey, elles représentent environ les deux tiers des entreprises dans le monde, la plupart étant de petite taille. Pour l’hebdomadaire The Economist, les entreprises familiales, définies comme celles dans lesquelles une même famille détient au moins 20 % du capital ou des droits de vote et où une transmission intergénérationnelle a déjà eu lieu, représentent près d’un quart des grandes sociétés cotées dans le monde. Aux États-Unis, elles comptent pour une entreprise sur seize parmi les grandes sociétés cotées ; en Europe, une sur sept ; et en Asie, une sur trois.

La transmission d’une génération à une autre est un moment toujours délicat pour les entreprises familiales. En Occident, les baby-boomers atteignent ou dépassent l’âge de la retraite. La question de la succession se pose également en Chine, où les entreprises privées ont émergé dans les années 1980, avec l’ouverture du pays à l’économie de marché. Si ces transitions sont mal gérées, les conséquences, non seulement pour les entreprises mais aussi pour l’économie des différents pays, pourraient être significatives. En France, le groupe LVMH représente environ 1 % du PIB et plus de 4 % des exportations. Il emploie près de 40 000 salariés ; avec les emplois induits, ce sont environ 214 000 personnes. Il contribue à lui seul à hauteur d’environ 4,5 % de l’impôt sur les sociétés.

Les entreprises familiales sont-elles plus résilientes que les autres ? Leur apport pour leur pays est-il plus important ? Des décennies de recherches et d’études ne donnent pas, en la matière, de réponse définitive. Selon The Economist, sur la base de 1 600 entreprises non financières issues des principaux indices boursiers aux États-Unis, en Europe et en Asie, celles qui sont contrôlées par des familles ont, sur les vingt dernières années, offert des rendements globalement comparables à ceux des autres sociétés. Malgré cela, de fortes disparités sont constatées selon les secteurs, les pays et les périodes.

Les entreprises familiales présentent comme faiblesse la tentation, au moment de la transmission, de nommer un héritier. Si certains se révèlent d’excellents chefs d’entreprise, d’autres peuvent, par manque de créativité, de courage ou de travail, conduire au déclin de l’entreprise. Warren Buffett assimilait la nomination d’héritiers à la direction générale d’une entreprise à l’idée de sélectionner les fils aînés de médaillés olympiques pour concourir aux Jeux suivants. Les entreprises familiales disposent en revanche de deux atouts majeurs qui expliquent leur capacité à prospérer dans certains contextes.

Le premier réside dans leur aptitude à s’appuyer sur des réseaux durables. Les carnets d’adresses se transmettent comme des héritages. Les noms de famille inspirent confiance. L’économiste Thomas Zellweger, de l’université de Saint-Gall, estime que cette capacité à entretenir les réseaux explique la place importante des dynasties dans des secteurs comme la distribution ou les biens de consommation, où la confiance des clients et des fournisseurs est essentielle. À l’échelle mondiale, les entreprises familiales représentent plus d’un tiers des sociétés de ces secteurs. Dans les pays émergents, les réseaux de confiance sont essentiels au fonctionnement des affaires. Lorsque le cadre réglementaire est faible, que le poids de l’informel est élevé ou que les institutions sont défaillantes, la capacité d’une famille à conclure des accords par une simple poignée de main — avec un fournisseur ou un responsable politique influent — devient déterminante. Dans les pays où les marchés de capitaux sont encore embryonnaires, disposer d’un nom reconnu par les banques constitue un réel sésame. Les entreprises familiales dominent ainsi largement les marchés en Inde et en Asie du Sud-Est (mais pas en Chine, où les entreprises publiques jouent un rôle prépondérant) et conservent une place centrale en Corée du Sud malgré son développement économique. En France, notamment en Corse, leur poids est également important, en particulier dans les transports, le bâtiment, les travaux publics ou la grande distribution.

Dans de nombreux pays, les grandes entreprises familiales prennent fréquemment la forme de conglomérats diversifiés. Leur avantage compétitif ne réside pas tant dans une expertise sectorielle que dans l’accès aux ressources — financières, sociales et humaines. En Indonésie, la famille Hartono a bâti un empire allant de la cigarette à la banque. Aux Philippines, les frères Sy sont présents dans la distribution comme dans l’immobilier. En Inde, Mukesh Ambani dirige un groupe présent dans les télécommunications, le textile et bien d’autres secteurs.

Le second atout des entreprises familiales tient à leur horizon de long terme. Les héritiers raisonnent moins en trimestres qu’en générations. Cet atout doit toutefois être relativisé : cette approche peut aussi les inciter au conservatisme. Les études montrent, par exemple, qu’elles privilégient les investissements dans des actifs tangibles au détriment de la recherche et développement. « Il existe un équilibre délicat entre innovation et préservation », souligne Pasquale Marinelli, dirigeant de la fonderie Marinelli, une entreprise italienne créée il y a plusieurs siècles. Dans les secteurs en mutation rapide, cet attachement à la tradition peut devenir un handicap. Mais dans d’autres cas, il constitue un avantage — comme en témoigne la réussite durable de maisons de luxe familiales telles que Hermès.

Les entreprises familiales peuvent faire preuve d’une plus grande résilience que les autres en période de crise. Plusieurs études montrent qu’elles ont, en moyenne, mieux résisté que leurs concurrentes lors de la crise financière de 2007-2009 et pendant la pandémie de Covid-19. Elles disposent de capacités de rebond plus fortes, recourant en moyenne moins à l’endettement que les autres. En France, JCDecaux a profité de la crise de 2007-2009 pour acquérir des concurrents au Royaume-Uni et en Allemagne grâce à une dette limitée et un bon niveau de trésorerie.

Malgré leurs atouts, la transmission entre générations constitue un moment critique pour les entreprises familiales. Un héritier mal choisi peut ruiner en quelques années une entreprise prospère. Maurizio Gucci, petit-fils du fondateur de Gucci, a ainsi conduit l’entreprise au bord de la faillite avant de la vendre, puis d’être assassiné. En règle générale, les entreprises familiales apparaissent insuffisamment préparées à la vague de transmissions à venir. Selon le cabinet Deloitte, seules 57 % des entreprises familiales non cotées aux États-Unis disposent d’un plan de succession. L’absence d’un tel plan peut engendrer des conflits internes coûteux, comme l’a illustré le long litige successoral au sein du conglomérat sud-coréen LG après la mort de son président en 2018 sans testament.

Aujourd’hui, pour de nombreuses entreprises familiales, le problème n’est plus l’abondance d’héritiers, mais leur rareté. Lorsque Giorgio Armani est décédé sans descendance directe, il a laissé derrière lui une situation successorale complexe. D’autres doivent composer avec des héritiers réticents, comme dans le cas du groupe chinois Dalian Wanda.

Pour éviter ces situations, certaines familles préparent en amont les successions avec des plans de formation des héritiers. Chez LVMH, les enfants de Bernard Arnault sont tous actionnaires et intégrés dans la gouvernance. Ils occupent des fonctions importantes au sein du groupe. Delphine Arnault est PDG de Dior Couture ; Antoine Arnault est directeur de l’image et de l’environnement de LVMH et est aussi PDG de Christian Dior SE ; Alexandre Arnault est vice-président exécutif en charge des produits et de la communication de Tiffany & Co. ; Frédéric Arnault est directeur général de la division horlogère de LVMH ; enfin, Jean Arnault est directeur marketing et développement des montres chez Louis Vuitton.

Les familles s’organisent de plus en plus afin de mettre en place des mécanismes de sélection formalisés, assortis de formations dédiées. Le recours à des conseillers spécialisés, chargés d’épauler les héritiers et de gérer les transmissions, est de plus en plus fréquent.

L’autre voie utilisée par certaines entreprises familiales consiste à confier la direction, voire le capital, à des acteurs extérieurs. Ce fut le cas en France pour Bouygues ou Dassault. Aux États-Unis, moins d’un tiers des entreprises familiales de plus d’un milliard de dollars de chiffre d’affaires anticipent un dirigeant issu de la famille pour la prochaine génération. La cession ou l’introduction en bourse y est fréquemment utilisée.

À l’heure où s’annonce une vague massive de transmissions, le capitalisme familial entre dans une phase décisive. En France comme aux États-Unis, plusieurs milliers d’entreprises de taille intermédiaire devraient changer de main d’ici 2035. Selon les estimations de la Bpifrance, près de 700 000 dirigeants partiront à la retraite en France d’ici dix ans, tandis qu’aux États-Unis, plus de 50 % des entreprises familiales de taille significative devraient être transmises ou cédées dans les quinze prochaines années, selon plusieurs études de cabinets spécialisés.

Deux modèles tendent à s’opposer. En France, la transmission demeure majoritairement intrafamiliale, soutenue par des outils juridiques et fiscaux favorables, comme les pactes Dutreil, et par un attachement culturel fort à la continuité patrimoniale. Aux États-Unis, la logique est plus ouverte : la succession familiale n’est privilégiée que dans une minorité de cas pour les grandes entreprises, et la cession à des investisseurs ou l’introduction en bourse restent des voies fréquemment empruntées. Cette divergence recouvre des choix économiques distincts. Le modèle français privilégie la stabilité du capital et l’inscription dans le temps long, au risque parfois de freiner l’adaptation. Le modèle américain valorise la liquidité et la performance immédiate, au prix d’une plus grande volatilité du contrôle. Dans les deux cas, la question centrale demeure celle de la compétence des dirigeants appelés à prendre la relève. Dans ce contexte, les grandes dynasties comme celles de LVMH ou de Kering expérimentent des formes hybrides de succession, combinant héritage capitalistique et sélection managériale. La qualité des transmissions à venir conditionnera non seulement la pérennité de milliers d’entreprises, mais aussi la trajectoire de croissance, d’emploi et d’innovations.

La liberté des mers au conditionnel

La liberté de circulation en mer est l’un des principes fondateurs de l’ordre économique international contemporain. Héritée de la doctrine du mare liberum formulée au XVIIᵉ siècle, elle a été progressivement codifiée par le droit international, notamment à travers la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Ce texte consacre la liberté de navigation sur les mers internationales et organise les droits de passage dans les détroits stratégiques comme celui d’Ormuz.

Depuis plusieurs années, les tensions géopolitiques remettent en cause cette liberté, transformant certains points de passage maritimes en zones de friction stratégique, voire de blocage, comme le démontre actuellement le détroit d’Ormuz. Selon The Economist, près de 60 % du commerce maritime mondial transite par une dizaine de points d’étranglement, les « chokepoints ». Cette concentration accroît les risques de rupture en cas de crise géopolitique, d’accident ou de contrainte environnementale.

Le détroit d’Ormuz : un cinquième du pétrole pris en otage

Environ 20 % du pétrole consommé dans le monde transite chaque jour par le détroit d’Ormuz, soit entre 17 et 20 millions de barils. À cela s’ajoute près de 25 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié (GNL). Son blocage depuis la fin du mois de février provoque un choc pétrolier d’une ampleur inconnue depuis 1979. En fonction des déclarations des protagonistes, le prix du pétrole peut varier de plus de 10 % en quelques heures. Cette volatilité sans précédent témoigne de l’importance stratégique du détroit.

Le Canal de Suez : un canal fragile

Le canal de Suez, par lequel transite environ 12 % du commerce mondial, a illustré en 2021, avec l’échouement de l’Ever Given, la fragilité logistique des chaînes d’approvisionnement. Une interruption de quelques jours avait suffi à désorganiser durablement le commerce mondial et à favoriser la hausse des prix, avant même le déclenchement de la guerre en Ukraine.

Le canal de Suez s’inscrit dans un continuum maritime passant par la mer Rouge et le détroit de Bab el-Mandeb. Or, depuis plusieurs années, cette zone est affectée par les attaques menées par les Houthis (Ansar Allah), mouvement rebelle yéménite soutenu par l’Iran. Leur stratégie vise à perturber les flux maritimes en ciblant les navires liés, de près ou de loin, aux intérêts occidentaux ou israéliens, dans le contexte du conflit au Moyen-Orient.

Plusieurs dizaines d’incidents ont été recensés, concernant des porte-conteneurs, des pétroliers ou des navires de vrac. Certaines attaques ont provoqué des incendies, des avaries graves, voire des abandons de route. Face à cette menace, les États-Unis ont mis en place l’opération Prosperity Guardian, destinée à sécuriser la navigation en mer Rouge par des escortes navales et des interceptions de missiles et de drones. Malgré ce dispositif, une part significative du trafic a été détournée vers le cap de Bonne-Espérance, entraînant une hausse des coûts de fret et des primes d’assurance maritime. Par ailleurs, les délais de livraison se sont allongés, perturbant les chaînes logistiques mondiales.

Le détroit de Gibraltar : un verrou discret mais essentiel

Le détroit de Gibraltar, passage entre Atlantique et Méditerranée, voit transiter une part considérable des flux énergétiques à destination de l’Europe. S’il apparaît aujourd’hui relativement stable, il n’en demeure pas moins un point de passage incontournable. Toute tension affectant la Méditerranée orientale ou le canal de Suez se répercute mécaniquement à Gibraltar, qui devient alors un point de congestion.

La mer Noire et les détroits turcs : la circulation sous contrôle

La mer Noire, espace semi-fermé, est directement tributaire des détroits turcs (Bosphore et Dardanelles) pour son accès à la Méditerranée et donc au commerce mondial. Ce système de passages étroits constitue un chokepoint de première importance.

Depuis la guerre entre la Russie et l’Ukraine, la liberté de navigation en mer Noire a été profondément altérée. Les ports ukrainiens ont été partiellement bloqués, les routes commerciales perturbées et les exportations de céréales, essentielles pour de nombreux pays d’Afrique et du Moyen-Orient, sont soumises à de fortes incertitudes.

Dans ce contexte, la Turquie joue un rôle central. En application de la convention de Montreux de 1936, elle peut restreindre le passage des navires militaires dans le Bosphore et les Dardanelles. Cette capacité de régulation confère à Ankara un levier stratégique majeur, transformant ces détroits en instrument de politique internationale.

La mer de Chine de plus en plus chinoise

En mer de Chine méridionale, la montée en puissance de la Chine s’accompagne d’une contestation croissante de la liberté de navigation. Pékin revendique la quasi-totalité de cette zone, par laquelle transite près de 30 % du commerce maritime mondial. Les opérations de « liberté de navigation » menées par les États-Unis traduisent une confrontation larvée autour du droit maritime.

Le détroit de Malacca : l’artère vitale de l’Asie sous surveillance

Le détroit de Malacca constitue le principal corridor maritime entre l’océan Indien et le Pacifique. Chaque année, plus de 90 000 navires y transitent, transportant près d’un tiers du commerce mondial et une part essentielle des approvisionnements énergétiques de l’Asie orientale. La Chine, le Japon et la Corée du Sud en dépendent de manière critique pour leurs importations de pétrole en provenance du Moyen-Orient.

Pékin évoque régulièrement le « dilemme de Malacca », c’est-à-dire sa dépendance à un passage contrôlable par des puissances adverses. En cas de crise, un simple durcissement des conditions de navigation ou un incident sécuritaire suffirait à perturber l’ensemble des chaînes d’approvisionnement industrielles asiatiques. La piraterie, bien que contenue, et les rivalités navales dans la zone entretiennent une tension latente.

Le détroit de Taïwan : un risque systémique mondial

Le détroit de Taïwan est aujourd’hui l’un des points les plus sensibles de la planète, notamment en raison de son rôle dans l’approvisionnement en semi-conducteurs. Une perturbation de la navigation affecterait l’ensemble des chaînes de valeur technologiques mondiales. Les démonstrations de force militaires chinoises illustrent une montée des tensions qui fragilise directement le principe de liberté de navigation.

Le canal de Panama ou le retour de la doctrine Monroe

Le canal de Panama, infrastructure clé reliant Atlantique et Pacifique, est redevenu un enjeu stratégique majeur. Au cours des dernières années, les États-Unis ont accru leur vigilance afin de contrer la présence chinoise. Le groupe hongkongais Hutchison Ports, présent sur les terminaux de Balboa et de Cristóbal depuis la fin des années 1990, a vu ses concessions prolongées jusqu’au milieu du XXIᵉ siècle.

Cette présence s’inscrit dans un cadre plus large : l’adhésion du Panama, en 2017, à l’initiative des « Nouvelles routes de la soie » a marqué un tournant diplomatique, au détriment de Taïwan. Donald Trump juge cette évolution préjudiciable aux intérêts américains, évoquant la possibilité de « reprendre le canal » si nécessaire. Il a également revendiqué des conditions préférentielles, voire une exemption tarifaire, pour les navires américains, tout en laissant planer l’hypothèse d’un redéploiement militaire durable.

Ces positions sont contraires aux principes juridiques encadrant le canal, fondés sur la neutralité et l’égalité de traitement entre pavillons. Face aux prises de position américaines, le Panama a pris ses distances avec l’initiative chinoise en annonçant son retrait de la BRI afin d’éviter toute interprétation d’alignement stratégique.

Vers une fragmentation de l’espace maritime mondial ?

La multiplication des tensions suggère une évolution vers une régionalisation, voire une fragmentation de l’espace maritime. La liberté de navigation, longtemps perçue comme un acquis, tend à devenir un objet de négociation et de rapport de force entre grandes puissances.

Par ailleurs, le développement de nouvelles armes, notamment les drones, rend plus difficile la sécurisation des passages sensibles. L’Iran parvient à tenir tête à la première puissance militaire mondiale dans le détroit d’Ormuz. Les Houthis, en mer Rouge, malgré des moyens limités, perturbent durablement la circulation maritime.

Dans ce contexte, les États et les entreprises sont contraints de repenser leurs stratégies : diversification des routes, relocalisation partielle des chaînes de production, constitution de stocks stratégiques.

La mer reste juridiquement un espace de liberté. Dans les faits, elle est devenue un espace sous contrainte, sous condition.