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La monnaie et le déclin des Empires
En 1847, quelques ouvriers pauvres vivant près de Kottayam, une ville située dans l’actuel État indien du Kerala, mirent à jour un trésor de pièces d’or. Ils les échangèrent contre une journée de riz ou quelques roupies. Les marchands qui acquirent ces pièces à vil prix les firent fondre pour en faire des bijoux ou des ornements, sans se douter qu’ils détruisaient des artefacts romains vieux de 1 800 ans. Heureusement pour les archéologues, une partie du trésor a été préservée. Exemple précoce de monnaie globale, ces pièces se sont également révélées d’un intérêt considérable pour les économistes.
Le trésor de Kottayam, ainsi que d’autres découverts en Inde, ont nourri de nombreuses réflexions économiques. Ces sites remontent à une période où l’ivoire, les épices, les perles et la soie du sous-continent affluaient vers Rome, confirmant l’existence d’un commerce à longue distance. Ils suggèrent également que l’Empire romain enregistrait un déficit commercial. Les pièces circulaient principalement dans un sens — de Rome vers l’Inde — tandis que les marchandises suivaient le chemin inverse. Les Romains achetaient des produits indiens, tandis que les Indiens accumulaient des créances monétaires sur l’Empire. Les indices témoignent d’une forte demande extérieure pour les actifs romains : les pièces présentaient un marquage spécifique, étaient conditionnées en sacs scellés et transitaient par Alexandrie, province égyptienne disposant de sa propre monnaie.
Cette situation irritait certains contemporains. Pline l’Ancien, penseur et soldat du Ier siècle, déplorait l’appauvrissement progressif de Rome et l’enrichissement des périphéries.
Cette configuration conférait également à Rome un « privilège exorbitant », comparable à celui dont bénéficient aujourd’hui les États-Unis : la possibilité d’acheter le monde sans exporter une production équivalente. Grâce à la forte demande mondiale pour le dollar, les États-Unis empruntent à moindre coût et peuvent accumuler des déficits extérieurs. Il en fut de même pour le Royaume-Uni lorsque la livre sterling dominait le système monétaire international. Donald Trump apparaît, à cet égard, comme un héritier des critiques antiques. À l’instar de Pline, il perçoit les déficits commerciaux comme une forme de spoliation et entend les corriger par des politiques de rééquilibrage.
Le statut privilégié de la monnaie romaine reposait sur trois piliers, analogues à ceux du dollar. Le premier réside dans le déficit extérieur. Si l’Inde n’avait pas absorbé les sesterces romains, elle n’en aurait pas détenu — or elle en avait besoin pour régler ses échanges, y compris avec d’autres régions. Dans les années 1960, l’économiste Robert Triffin, critique du système de Bretton Woods, avait souligné que si le reste du monde souhaite utiliser le dollar, les États-Unis doivent accepter un déficit extérieur.
Le deuxième facteur tient à l’hégémonie militaire. Les soldats et administrateurs romains diffusaient la monnaie avec laquelle ils étaient rémunérés. L’économiste Barry Eichengreen observe que les alliés dépendant de la protection américaine détiennent une part plus importante de leurs réserves en dollars. Enfin, les institutions romaines assuraient stabilité et sécurité. Seule Rome avait le droit de frapper la monnaie. Sous la République (509-27 av. J.-C.), l’émission relevait du Sénat, appuyé par un collège de magistrats. Barry Eichengreen compare ces tresviri à une forme primitive d’autorité monétaire, supervisant un système bimétallique.
L’effondrement progressif de l’Empire romain a affaibli le statut de sa monnaie. Mais ce statut a également contribué à accélérer sa chute. En facilitant les échanges avec des régions lointaines, la monnaie a favorisé la diffusion de maladies, comme la peste antonine (probablement la variole) qui aurait tué près d’un dixième de la population de l’Empire. Les échanges ont également accompagné la diffusion du christianisme et de nouvelles conceptions du pouvoir. Edward Gibbon soulignait qu’un empereur investi par Dieu n’avait plus besoin des contre-pouvoirs traditionnels. Barry Eichengreen identifie toutefois une cause plus immédiate du déclin : la dépréciation monétaire. Néron dévalua la monnaie après le grand incendie de Rome en 64 apr. J.-C., afin de financer la reconstruction et ses ambitions extérieures. Les pièces romaines devinrent alors moins attractives. Si l’inflation resta contenue sous Néron, elle s’accéléra sous ses successeurs qui recoururent à la dépréciation pour financer leurs dépenses et consolider leur pouvoir. Après la chute de Rome au Ve siècle, sa monnaie fut remplacée par le solidus byzantin, devenu, selon Barry Eichengreen, le « dollar du Moyen Âge ». Plus tard, le dinar du califat omeyyade joua un rôle comparable. Ces monnaies permirent la reprise partielle des échanges internationaux. Mais, dans une grande partie de l’Europe, la Pax Romana céda la place à une mosaïque de royaumes rivaux, accompagnée d’un recul des niveaux de vie et de l’espérance de vie.
Les États-Unis pourraient, à leur tour, fragiliser les fondements de leur puissance monétaire. La tentation de restreindre le commerce, de réduire les engagements militaires extérieurs, d’accroître les déficits publics tout en affaiblissant l’indépendance de la banque centrale constitue un risque pour le statut international du dollar. Aucun successeur crédible ne réunit aujourd’hui l’ensemble des attributs nécessaires : l’euro souffre d’une absence d’unité politique et militaire, le yuan pâtit d’un déficit de confiance institutionnelle, et le bitcoin ne dispose d’aucun ancrage étatique. Le déclin du dollar pourrait ainsi ouvrir une période d’instabilité monétaire d’une ampleur inédite.
L’histoire monétaire n’est jamais linéaire. Elle ne consacre pas durablement les puissances dominantes ; elle révèle, au contraire, la fragilité de leur position. Le privilège d’émettre la monnaie du monde est indissociable d’obligations — commerciales, militaires et institutionnelles — dont le relâchement finit toujours par en éroder les fondements. Rome l’a appris à ses dépens. Les États-Unis semblent aujourd’hui tentés d’ignorer cette leçon. Or, dans un monde sans alternative crédible, l’affaiblissement du dollar ne signifierait pas l’émergence d’un nouvel ordre, mais l’entrée dans un désordre monétaire durable.
Faut-il en finir avec le droit de la concurrence en Europe ?
Elon Musk est connu pour ses voitures Tesla, mais c’est dans l’espace qu’il a réalisé de véritables ruptures technologiques et commerciales. Avec ses activités satellitaires, SpaceX, et de communication, Starlink, il s’est constitué un empire. Les entreprises européennes comme Airbus, Leonardo et Thales ont été marginalisées. Face aux ambitions croissantes d’Elon Musk, ces entreprises ont annoncé, en décembre dernier, leur intention de fusionner. Le problème pourrait venir du droit européen, peu favorable aux situations de monopole. En 2019, la Commission européenne avait bloqué le rapprochement entre les deux principaux constructeurs ferroviaires du continent, Alstom et la division ferroviaire de Siemens. L’objectif était alors de faire face à la concurrence chinoise. Deux philosophies s’opposent : celle visant à maintenir la concurrence, gage de gains de productivité, de progrès et de croissance ; celle consistant à créer des champions européens capables de rivaliser avec les entreprises américaines ou chinoises.
La désindustrialisation de l’Europe conduit certains responsables politiques à réclamer une remise en cause de la législation actuelle sur les concentrations. Le rapport publié en 2024 par Mario Draghi sur les difficultés économiques du continent a souligné que la rigueur des règles en matière de concurrence empêchait les entreprises d’atteindre la taille critique nécessaire pour rivaliser à l’international. Dans le prolongement de ce rapport, Ursula von der Leyen a chargé la 1ère vice-présidente de la Commission européenne, Teresa Ribera, d’élaborer de nouvelles lignes directrices facilitant l’émergence de groupes européens de rang mondial.
Aux États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, les autorités de la concurrence se sont montrées moins strictes que sous son prédécesseur. L’an dernier, le Department of Justice et la Federal Trade Commission n’ont engagé, selon McKinsey, que trois procédures pour bloquer des fusions, contre une moyenne de six par an ces dernières années. À l’échelle mondiale, 45 opérations d’une valeur supérieure à 10 milliards de dollars ont été conclues en 2025, contre 28 l’année précédente, d’après Dealogic. Les entreprises américaines ont été à l’origine de 25 de ces transactions (dont 22 impliquaient des cibles américaines). Les acquéreurs européens n’en représentent que huit (dont trois concernaient des cibles européennes).
Le blocage supposé de la Commission européenne dans la création de champions européens serait en grande partie exagéré. L’Europe connaît déjà une forte concentration. Pour les entreprises cotées dans 40 secteurs, une étude montre que, dans 22 cas, les quatre plus grandes entreprises réalisent plus des trois quarts du chiffre d’affaires total du secteur dans l’Union européenne, contre 16 cas aux États-Unis. Dans neuf secteurs, deux entreprises seulement concentrent les trois quarts des ventes, contre six cas outre-Atlantique. Des groupes européens comme SAP ou BASF dominent déjà largement leurs marchés. Autoriser ces entreprises à absorber les derniers concurrents européens n’apporterait que peu d’économies d’échelle supplémentaires et se traduirait très probablement par une hausse des prix pour les consommateurs.
En Europe, quelques secteurs restent néanmoins fragmentés. Le secteur bancaire figure en premier lieu. Les quatre plus grandes banques américaines représentent 54 % des actifs du secteur, contre 38 % dans l’Union européenne. Dans les télécommunications, AT&T, Comcast, T-Mobile et Verizon concentrent 94 % du marché américain, alors que les 17 plus grandes entreprises européennes atteignent ce même niveau. Même au niveau national, les marchés européens des télécommunications restent, en général, moins concentrés qu’aux États-Unis. Dans ces secteurs, les entreprises recherchent activement des rapprochements et soutiennent que leur regroupement leur permettrait de disposer de moyens financiers accrus pour investir et innover. UniCredit a récemment relancé son projet d’acquisition de Commerzbank. L’échec des rapprochements est toutefois avant tout imputable aux États membres qui protègent leurs marchés bancaires et de télécommunications afin d’éviter des acquisitions par des entreprises étrangères. En 2025, UniCredit a abandonné son projet de rachat de Banca Popolare di Milano face à l’opposition du gouvernement italien. Ses tentatives d’acquisition de Commerzbank ont également été rejetées par le gouvernement allemand, qui a qualifié sa dernière offre « d’inacceptable ». Le projet de fusion entre Natixis et Generali Investment a achoppé, lui aussi, sur des considérations de souveraineté. L’échec de la reprise des Chantiers navals de Saint-Nazaire par l’italien Fincantieri tient à la fois aux réticences européennes et à l’hostilité française à l’idée d’une perte de contrôle sur un fleuron industriel.
La concurrence est pourtant loin d’être négative. Dans un rapport récent, des économistes de la Commission européenne ont estimé que, sur la dernière décennie, les grands opérateurs télécoms européens ont, en moyenne, dégagé des profits supérieurs à leur coût du capital, suggérant qu’ils n’ont pas besoin de fusions pour accroître leurs marges afin de continuer à investir dans les infrastructures. Les consommateurs ont bénéficié de baisses de prix avec l’arrivée de nouveaux entrants, comme en France avec Free.
Faute de pouvoir réaliser des concentrations avec des concurrents directs, certaines entreprises européennes optent pour des rapprochements avec des activités connexes. Le 22 mars, Poste Italiane a ainsi lancé une offre pour acquérir Telecom Italia. L’ampleur des économies d’échelle issues de telles opérations reste incertaine. Les conglomérats se révèlent souvent décevants en termes de rentabilité.
Le débat européen oppose moins concurrence et puissance qu’il ne révèle une difficulté plus profonde : celle d’articuler marché et souveraineté dans un espace économique fragmenté. L’Europe ne manque ni d’entreprises performantes, ni de capacités d’innovation ; elle souffre davantage d’un déficit d’intégration politique et financière. À défaut d’un véritable marché unique du capital et de décisions coordonnées des États membres, la constitution de « champions » risque de demeurer un objectif incantatoire. La question n’est donc pas tant de savoir s’il faut plus ou moins de concurrence, mais de déterminer à quel niveau — national, européen ou mondial — celle-ci doit s’exercer pour servir durablement la croissance, l’innovation et les consommateurs.


