Tendances – Tocqueville – Congo
Nous avons jamais eu aussi besoin de Tocqueville !
Alexis de Tocqueville occupe une place à part dans l’histoire du libéralisme. Longtemps, son talent fut avant tout reconnu au-delà des frontières françaises. Il n’est pas par ailleurs issu des classes bourgeoises du XIXe siècle qui épousent leur époque en vantant les bienfaits de l’économie de marché. Il est un enfant d’une famille aristocratique qui a été victime des exactions de la Révolution française et notamment de la Terreur. Tocqueville a été observateur lucide d’un ordre nouveau en gestation. Cette position marginale lui conféra un regard d’une rare acuité. Il ne croyait ni à l’automaticité du progrès, ni à l’autorégulation spontanée des sociétés démocratiques. Pour lui, la liberté est un équilibre instable, toujours menacé, qui dépend autant des institutions que des comportements collectifs.
Son apport intellectuel repose principalement sur deux ouvrages : De la démocratie en Amérique, analyse systémique du fonctionnement d’une société égalitaire, et L’Ancien Régime et la Révolution, qui met en lumière la continuité institutionnelle entre la monarchie centralisée et l’État issu de la Révolution.
Tocqueville n’était pas un libéral doctrinaire. Il participa pleinement à la vie publique, fut un acteur des années 1820 sur l’avenir politique et institutionnel de la France, et exerça brièvement les fonctions de ministre des Affaires étrangères en 1849. Cette expérience politique nourrit une pensée attentive aux contraintes concrètes de l’action publique, aux limites de la décision centralisée et aux effets à long terme des choix institutionnels.
La question centrale de son œuvre est celle du rapport entre démocratie et liberté. Tocqueville considérait la démocratie comme un horizon historique inéluctable, mais il refusait d’en faire un synonyme de liberté. Une démocratie peut concentrer le pouvoir autant qu’elle peut le diffuser. Elle peut produire une société d’individus juridiquement égaux mais économiquement et politiquement dépendants, réduits à ce qu’il appelait des « atomes isolés ». Sa pensée demeure d’une rare actualité au vu de l’évolution des sociétés occidentales depuis quatre vingt ans et des problèmes qu’elles accumulent ces dernières années. L’Etat providence s’est accompagnée d’une montée de l’individualisme sur fond d’une demande jamais exaucée d’égalitarisme.
Cette intuition résonne fortement avec les débats contemporains sur la montée de l’État providence, la centralisation des politiques publiques et la perte d’autonomie des acteurs locaux.
Son analyse des États-Unis repose précisément sur cette distinction. Lors de son voyage en 1831, officiellement consacré à l’étude du système pénitentiaire, Tocqueville observe surtout un modèle institutionnel fondé sur la dispersion du pouvoir. Le fédéralisme, les freins et contrepoids constitutionnels, mais aussi le rôle central des collectivités locales et des associations volontaires, forment un écosystème propice à la responsabilité individuelle et à l’engagement civique. L’activité économique elle-même s’y déploie dans un cadre décentralisé, favorable à l’initiative et à l’expérimentation. À l’inverse, l’histoire française lui apparaît marquée par une trajectoire de centralisation continue. La monarchie absolue avait déjà aspiré le pouvoir vers le sommet. La Révolution acheva ce mouvement en supprimant les autonomies locales au nom de l’égalité. La Terreur, sous Maximilien Robespierre, fut pour Tocqueville moins un accident qu’une manifestation extrême d’un déséquilibre structure. Une démocratie sans contre-pouvoirs effectifs tend à la dictature. Cette centralisation institutionnelle eut aussi des effets économiques durables, en limitant la capacité d’initiative locale et en renforçant la dépendance à l’État. La France ne s’est jamais extrait de cette empreinte. La disparation des corps intermédiaires et la remontée des problèmes au sommet sont les traits de caractère de la France.
Un autre pilier de la réflexion tocquevillienne concerne les « mœurs », au sens large. Il accordait une importance déterminante à la liberté religieuse aux États-Unis, non pour des raisons théologiques, mais parce qu’elle contribuait à la formation de normes sociales favorables à la responsabilité individuelle. Une société libérale, selon lui, ne peut fonctionner durablement sans un socle moral partagé. Les lois et les incitations économiques ne suffisent pas à elles seules à produire de la cohésion. Tocqueville n’ignorait pas les faiblesses du modèle américain. Il dénonçait l’esclavage, s’inquiétait du conformisme intellectuel et du risque d’un individualisme se transformant en repli égoïste. Il anticipait déjà les effets d’une société de masse où la recherche du confort matériel pouvait conduire à accepter une forme de servitude douce, faite de protection et de dépendance.
Aujourd’hui, la menace pesant sur les libertés ne provient pas uniquement de l’État, mais aussi d’acteurs privés dotés d’un pouvoir économique considérable. Les grandes entreprises technologiques contrôlent désormais des infrastructures essentielles à la circulation de l’information, disposent de positions dominantes. Les responsables des entreprises de pointe entretiennent des relations étroites avec les dirigeants politiques. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication affaiblissent les intermédiaires traditionnels — télévision, radios, presse écrite, associations, collectivités. Elles contribuent à la fragmentation du débat public et à la polarisation des sociétés. La Chine a poussé à l’extrême cette logique. Avec l’alliance d’un État centralisé avec les entreprises technologiques étroitement contrôlées. Ce système permet une surveillance et une gestion des comportements économiques et sociaux à grande échelle. La croissance et la stabilité sont privilégiées au détriment des libertés individuelles, confirmant l’intuition tocquevillienne selon laquelle l’égalité peut s’accommoder d’un haut degré de contrainte.
Aux États-Unis, la concentration croissante du pouvoir exécutif, notamment sous Donald Trump, ravive les interrogations sur l’équilibre des pouvoirs. En Europe, la montée des populismes, la centralisation des politiques économiques et sociales, et l’affaiblissement des corps intermédiaires interrogent la capacité des États à concilier efficacité économique et liberté politique, l’égalité et la demande de sécurité supplantant cette dernière.
Avant 1848, Tocqueville écrivait que l’Europe « dormait sur un volcan ». À bien des égards, cette formule conserve aujourd’hui une valeur analytique. Dans un contexte de ralentissement économique, de tensions sociales et de transitions multiples, la tentation est grande de privilégier la centralisation et la protection au détriment de l’autonomie et du pluralisme. Tocqueville rappelle que la démocratie libérale n’est jamais acquise. Elle suppose un effort constant pour préserver les équilibres institutionnels, encourager l’initiative locale et maintenir vivants les contre-pouvoirs sans lesquels l’égalité risque de se transformer en dépendance.
La République démocratique du Congo au cœur de la bataille des métaux rares
La République démocratique du Congo, classée parmi les pays les plus pauvres du monde — avec un PIB par habitant inférieur à 700 dollars et plus de 60 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté — concentre pourtant certaines des ressources minières les plus stratégiques pour les économies avancées. Cobalt, cuivre, coltan et lithium y sont présents en quantités telles qu’ils conditionnent désormais une part de la transition énergétique et numérique mondiale. Les grandes puissances témoignent d’un intérêt croissant pour ce pays et son sous-sol. Longtemps tenues à distance par l’instabilité politique, la corruption et l’insécurité chronique, les entreprises occidentales tentent aujourd’hui de revenir sur un terrain largement occupé par la Chine. Dans cette recomposition, les États-Unis cherchent à rattraper leur retard.
Washington a identifié près de soixante « minerais critiques », indispensables à l’industrie de défense, aux semi-conducteurs, aux batteries électriques et aux énergies renouvelables. Or, pour une majorité d’entre eux, la chaîne d’approvisionnement mondiale dépend fortement de la Chine. Le Congo constitue une alternative, à condition que les mines ne soient pas aux mains des Chinois. Ce pays assure environ 70 % de la production mondiale de cobalt, plus de 10 % de celle de cuivre et près de 15 % du coltan, métal essentiel à l’électronique grand public.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025 s’est accompagné d’une diplomatie assumée, mêlant sécurité, commerce et accès aux ressources naturelles. Un accord politique et économique a été conclu avec Kinshasa, sous l’appellation d’« accords de Washington ». En échange d’un soutien diplomatique et sécuritaire, le Congo s’est engagé à faciliter l’accès des entreprises américaines à ses gisements les plus prometteurs.
Les premiers effets sont visibles. À l’été 2025, KoBold Metals, soutenue par des investisseurs de la tech américaine, a obtenu un permis d’exploration — une première pour une entreprise américaine depuis près de dix ans. Le gisement de Manono, au sud-est du pays, figure parmi les plus importants réservoirs de lithium au monde. À terme, sa production potentielle pourrait excéder les importations annuelles de lithium des États-Unis. Parallèlement, le négociant suisse Mercuria a annoncé un partenariat d’environ un milliard de dollars avec Gécamines, l’entreprise minière publique congolaise, dont l’un des responsables est français. Cette entreprise avait, ces dernières années, contracté essentiellement avec des entreprises chinoises. Le Congo avait souhaité s’affranchir des anciennes puissances coloniales.
La carte congolaise n’est pas sans limites. Le secteur minier demeure marqué par une instabilité juridique et administrative profonde. Entre 2002 et aujourd’hui, plus de la moitié des entreprises étrangères opérant dans les mines ont été impliquées dans des litiges avec l’État. L’absence d’une autorité fiscale unique, la multiplication des taxes — jusqu’à quarante-cinq organismes publics différents sollicitant des paiements — et la volatilité des permis d’exploitation compliquent toute projection de long terme. La corruption reste un obstacle majeur. Entre 2007 et 2018, Glencore, principal investisseur occidental du pays, a reconnu des faits de corruption liés à ses activités congolaises, donnant lieu à des sanctions financières importantes. Plusieurs projets, dont celui de Manono, ont été grevés par des contentieux hérités d’anciens investisseurs, occidentaux ou asiatiques, laissant subsister des droits résiduels difficiles à purger.
À ces fragilités institutionnelles s’ajoute l’insécurité persistante dans l’est du pays. Plusieurs sites miniers stratégiques, dont la mine de Rubaya — qui fournit à elle seule environ 15 % du coltan mondial — se trouvent dans des zones contrôlées de facto par le mouvement rebelle M23, soutenu par le Rwanda. L’exploitation industrielle de ces actifs suppose une stabilisation politique que ni Kinshasa ni Washington ne sont aujourd’hui en mesure de garantir.
L’objectif affiché des États-Unis est de desserrer l’emprise chinoise. Depuis l’accord sino-congolais de 2007, Pékin a sécurisé des avantages fiscaux et contractuels de long terme en échange de promesses d’investissements évaluées à 9 milliards de dollars, dont environ 6 milliards seulement ont été effectivement réalisés. En 2025, la Chine contrôle encore près de 80 % de la production minière congolaise, y compris le site de Tenke Fungurume, deuxième source mondiale de cobalt, autrefois détenue par des intérêts américains.
Les nouveaux accords prévoient la constitution d’une « réserve stratégique d’actifs » destinée en priorité aux investisseurs américains, les entreprises de pays alliés n’y accédant qu’avec l’aval de Washington. L’ambition est de bloquer l’accès de la Chine aux gisements explorés par des capitaux occidentaux et d’assécher progressivement les projets d’extension.
Le Congo demeure ainsi au cœur d’une tension durable : pays pauvre aux ressources abondantes, espace convoité mais difficilement gouvernable, il attire des stratégies de puissance sans que les conditions économiques et institutionnelles de leur succès soient pleinement réunies. La diplomatie transactionnelle à la Trump peut ouvrir des portes. Elle ne suffit pas, à elle seule, à transformer un potentiel minier en développement économique durable. Les autorités congolaises restent imprévisibles, négociant au cas par cas en fonction de leurs intérêts. Elles savent que leur richesse dépend du sous-sol et ne veulent pas s’en faire déposséder. Ce qui est certain, c’est que l’Europe reste, sur ce dossier, largement aux abonnés absents.
L’absence relative de l’Europe dans cette recomposition stratégique tient d’abord à une fragmentation de ses politiques minières et industrielles. À la différence des États-Unis ou de la Chine, l’Union européenne ne dispose ni d’une diplomatie unifiée des ressources, ni d’instruments financiers suffisamment puissants pour sécuriser des approvisionnements dans des États à haut risque politique. Les initiatives récentes — stratégie sur les matières premières critiques, partenariats dits « durables » — restent contraintes par des exigences environnementales, sociales et juridiques que ni Washington ni Pékin ne s’imposent avec la même rigueur. À cela s’ajoute une faible appétence au risque des grands groupes européens, peu enclins à s’engager durablement dans un environnement institutionnel aussi instable. En se tenant à distance, l’Europe réduit son exposition mais accepte, de facto, une dépendance accrue aux arbitrages sino-américains. A cela ajoute le poids de la colonisation passée qui constitue un handicap majeur pour nouer des relations avec les entreprises congolaises.
Le RDC a un impératif, l’amélioration de la situation de sa population. La question des retombées économiques internes demeure, en effet, en suspens. Malgré l’ampleur des flux financiers annoncés ou réalisés, le secteur minier congolais reste faiblement intégré à l’économie nationale. Les emplois directs sont limités, la transformation locale des minerais embryonnaire, et les recettes fiscales volatiles. Les infrastructures promises — routes, énergie, équipements collectifs — ont souvent été partielles ou différées. Cette dissociation entre richesse du sous-sol et pauvreté persistante de la population alimente un climat de défiance et renforce l’instabilité politique. Elle explique également la posture prudente, voire opportuniste, des autorités congolaises, qui cherchent à maximiser les concessions accordées sans s’aliéner définitivement aucun partenaire. Les métaux rares sont devenus des instruments géopolitiques avant d’être des leviers économiques. Dans ce jeu asymétrique, le Congo reste un pivot, mais pas réellement un maître de la partie. À condition de renforcer ses institutions et de sécuriser ses règles du jeu, le Congo dispose d’un atout que peu de pays possèdent la possibilité de faire coïncider ses intérêts nationaux avec des besoins mondiaux durables.


